Le divan


Par Ailen

Texte poétique décrivant
l'expérience tragique du viol
d'une adolescente par son père


Il y a le vide, un décor nu .

Elle est allongée sur ce divan, elle sent son dos agressé par le drap d'un blanc sale, uniforme; et pourtant sous ses doigts le tissu d'une chemise de nuit... de la finette bleu ciel... de minuscules fleurs rares et pâles y sont imprimées, presque effacées, blanches. Oui, comme un timide azur léger de printemps qui s'estompe, qui la protégerait confusément, tiède sur sa poitrine.

Pour l'instant, elle ne pense à rien, qu'au sommeil à qui elle a donné rendez-vous dans sa solitude. Elle ne sait pas si elle est dans sa chambre ou dans celle où elle dormait il y a cinq ans, dans le lit de sa mère. Elle n'est pas dans une chambre: elle est dans un espace vide, immense, perdu ; un espace hors de la terre. Y a-t-il un sol sous ce divan? L'entrebâillement d'une porte, ombre claire, la surprend. Son père... Un crâne dégarni, large, plat, vide, cerné de cheveux ondulés en désordre, une bouche mince qui si souvent sent l'alcool, d'où s'échappe cette demande humble:

- Il fait froid . Tu veux bien que je m'allonge près de toi?

Je crois que quelque chose en elle a déjà désappris la tendresse mais elle entend.

Est-ce elle qui répond ? Est-ce elle qui dit : "si tu veux" ? Cette réponse qui fait partie d'elle, "si tu veux" . Elle sent son corps se reculer un peu, entraîner avec elle la chemise de nuit bleue. elle laisse libre une longueur plate, toilée, grise, pour que son père puisse s'y allonger. Il est seul sans doute: coeur seul et froid. C'est ce qu'elle suppose, qu'elle croit deviner, qu'elle ressent avec une nuance de commisération. Elle est seule aussi. Pourtant cette présence ne comblerait pas sa solitude. Seule sa solitude comble sa solitude. Seule avec elle-même dans le silence, elle est seule avec sa mère, peut être parce qu'elle était silencieuse. Sa mère est morte, oui, morte il y a deux mois. Elle ne reviendra pas. Elle ne reviendra pas s'allonger à côté d'elle à cette place qu'elle vient de libérer. "Dos à dos pour ne pas avoir froid." Sa voix, douce, qu'on entend à peine. Qu'on n'entend plus que dans le vide du souvenir. Elle attend, elle imagine, elle pense: Mon père va me dire : "dos à dos pour ne pas avoir froid. Tu veux bien?" et elle attend ces mots là et peut-être aussi une autre voix calme, douce, nuancée de tristesse contenue. La voix que donne le malheur installé depuis trop longtemps, à une âme trop fragile. Elle sursaute légèrement quand il dit:

- Merci ma fille il fait vraiment froid. Résonance grave qui efface l'écho de la douceur attendue. Elle ne bouge pas. Elle l'attend, immobile . Pourquoi? Muette. Pourquoi? C'est lui qui rompt le silence. Lui qui prend tout à coup un ton enjoué qui résonne en elle comme un violon désaccordé.

- Tu t'entends bien avec tes amis? Tu connais des garçons?

- Oui, oui...

- Ils t'embrassent quelquefois?

Son front tiédit. Elle rougit, sans doute.

- Oui, quelquefois.

- Tu aimes qu'ils t'embrassent?

Elle a un petit rire.

- Oui. J'aime bien savoir que je leur plais.

Elle est surprise : ces questions sont inhabituelles. Personne jamais ne les lui pose et comment se fait-il que son père?... Sa mère ne lui parlait jamais de ça... Et soudain elle oublie qui il est. Elle croit être en compagnie d'un de ses amis. Il est devenu son égal, il s'est introduit dans son monde, dans son âge, dans son adolescence. Elle oublie la dissonance. Elle oublie le lieu, le lit, la chemise de nuit. La voix de son père revêt celle d'une confidente de son âge. L'écho a pris tout à coup une coloration familière. Toute méfiance s'efface et elle attend d'autres questions. Elles ne tardent pas:

- Tu aimes que les garçons te serrent contre eux? Tu aimes leur sexe? Qu'aimes-tu chez eux, les toucher? Le toucher?

De nouveau une sorte d'angoisse la saisit; vibration de recul, elle répond quand même. Il faut répondre à son père... "Réponds quand les adultes te parlent, sois polie"... J'aime le sentir contre moi. Les mots se fraient un passage entre ses lèvres serrées. La réponse paraît inaudible. De nouveau, est-ce elle qui parle?

- Ah bon ! Tu aimes le sentir?

Il rit . Elle sent une main s'approcher de sa cuisse... A un mouvement de recul.

- N'aie pas peur voyons!... Je ne vais pas te faire de mal!

Elle n'ose pas bouger. Son coeur se met à battre très fort, très vite. Des milliers de "pourquoi" bousculent sa pensée, l'envahissent. Elle a peur et elle ne peut faire aucun mouvement. Il approche ses doigts, insidieusement, de cet endroit que jamais personne n'a touché . Certains garçons ont essayé de soulever le tissu de sa jupe, elle a toujours pris leur main fermement, les a empêchés de continuer. D'ailleurs elle change de flirt chaque dimanche pour qu'aucun n'ose recommencer ce geste là. Que faut-il faire? Le père! L'obéissance. Le conflit des pourquoi bourdonne. Son corps se sépare de sa décision qui l'abandonne. Qui est-elle en cette seconde? Fillette ou femme? Qui est-il, Lui? Ses jambes se serrent, se croisent, enveloppent ce qui lui appartient encore. Il insiste. Elle entend sa voix de père raconter une histoire de mythologie, de peuples où le patriarche initie sa fille. Il veut la persuader que tout cela est normal; que ce n'est rien. - Ouvre les jambes petite, tu verras ce n'est rien, tu dois avoir confiance... Il force et arrive à introduire son doigt et toucher le haut de son sexe. Elle se sent bizarre, mal à l'aise. Tout bourdonne, ce vrombissement efface tout autour d'elle. Elle a peur d'être absente. Peur d'être occupée, envahie."Interdit de m'habiter; je deviens une place forte" . Des grilles, serrées viennent l'entourer... A temps!... Il se soulève pose ses mains sur ses épaules et dit :

- Laisse-moi venir.

- Non! Non! Pas ça ! Non je ne veux pas! Non!

Enfin ses bras se sont durcis, se sont levés s'érigent contre lui. Ses mains prennent appui sur les épaules de l'homme pendant qu'une nausée de dégoût serre sa gorge. - Je reviens tout de suite je te promets! Je reviens tout de suite.

Cette voix lézarde son coeur, il va éclater. "Je ne veux pas qu'on me brise, qu'il me brise...." Un sursaut, de force décuplée la fait le repousser méchamment. Elle se met à sangloter. Aucune larme, des spasmes, des rictus. Sa voix est celle d'une autre, d'une vieille... La force l'abandonne mais il a été surpris. Elle est immobile, tremblante, glacée.

Il a retiré sa main et s'est allongé près d'elle. Il se couche sur le côté et s'agite contre elle, ne dit plus rien. Elle sent son souffle bruyant. Elle a peur, elle a froid, elle tremble, elle n'ose ni parler ni bouger. Il se calme et se lève. Sans un mot. Il sort de la chambre . Enfin! Elle n'a plus qu'à pleurer des sanglots secs, rêches, sans apaisement. Elle sent de l'humidité sur sa chemise de nuit sa cuisse est gluante et froide. Son coeur se met à battre; la peur la reprend. Elle ne comprend pas pourquoi. Le sommeil l'emporte, la libère jusqu'au lendemain. Le souvenir de l'humidité est resté dans sa pensée et, qui donc raisonne à sa place? Lui fait deviner ? Elle frissonne de dégoût. Son corps entier devient métallique.


J'ai rencontré cette fille quand elle était femme. Elle a fait mienne son histoire. Elle m'a dit, quelques instants plus tard : "Je n'aime plus mon père. Je ne l'aimerai plus jamais; je le sais. Je n'ai plus de père à aimer. Il a creusé un vide dans mon coeur pour toujours. Même pour l'embrasser le matin pour dire bonjour, je ressens un dégoût."

- Tu pourrais embrasser ton père.

Je ne réponds pas. La vie reprend, avec ses routines, ses politesses, ses silences. Souvent il rentre saoul. Il hurle. J'entends son pas lourd. J'ai les narines habitées par cette odeur d'alcool...

Il y aurait cinq autres années à raconter. Je ne peux pas. Je ne pourrai peut être jamais vraiment raconter. Je ne sais plus si cette histoire m'appartient. Si cette histoire est la mienne. Je suis étrangère à moi-même. Il paraît que je suis la fille de cet homme de qui je n'ai envie que de m'éloigner. Je ne pourrai jamais plus regarder sa peau, ses mains. Je me suis mise à détester le son de sa voix. Peu à peu aussi, je me suis mise à ne plus vouloir me voir en photo. Cette fille sur les photos je la déteste. Il m'a volé le refuge où chaque enfant vient déposer l'amour qu'il a besoin de ressentir pour un homme proche, un homme qu'il est naturel d'aimer. J'ai accumulé tout cet amour impossible à donner car il est devenu sans objet.

J'ai cru que je pourrais le donner à un mari. Mais un mari désire ce que mon père, que je ne veux plus pour père, désirait. Un mari ne peut pas remplacer un père. Il sera le père de mes enfants. Mes enfants seront heureux. Je me le suis juré. Puisque mes enfants seront heureux avec l'aide de cet homme là, de ce père là, qui n'est pas le mien, qui a besoin d'une femme, je veux, je dois accepter de lui donner ce qui lui est dû. Donner... Il me reste cette façon d'aimer. M'oublier et donner...

Alors j'ai refermé le coffre de mes amours. Il frémit souvent et s'en échappent des larmes rentrées, des battements de coeur interrompus. Parfois, il tremble et grandit si fort qu'il étouffe toutes mes espérances de bonheur, appuie, cadenasse le portail de mes pensées les plus tendres et oblige mes bras à se baisser puisqu'ils ne sont même plus capables de saisir le découragement. Je ne sais plus aimer que l'inaccessible... J'aime passionnément celui qui est le plus inaccessible... qui n'existe peut être pas... Je ne peux même pas dire si cet amour pourrait éclore à l'abri de ses bras. Tout ce qui est ma tête vit encore. Je mange, je parle, je pense, pense sans arrêt. Je voudrais savoir, apprendre, tout apprendre... Peut-être pour... comprendre... enfin tout comprendre... Tuer tous ces pourquoi restés sans réponse...

Elle s'est tue, a posé sa tête sur ses bras croisés sur la table un peu trop basse.

Je l'ai rencontrée quand elle était femme. Mère même. Elle m'a dit qu'elle ne se connaissait pas.... La reconnaîtrez vous si elle vous sourit? Ce sourire qu'elle vous donnera, est-il le sien? Est-il celui d'une autre, une autre qui n'existe pas vraiment dans ce corps oublié? Ce corps qui refuse de vivre tout à fait . Ne restent qu'un regard et un sourire qui voudrait aimer...

J'ai écouté son histoire... J'ai frémi... J'ai détesté avec elle ce voleur d'amour. J'aurais voulu réciter des poèmes, écouter de la musique, cueillir des fleurs. J'ai essayé en l'entraînant, j'ai entouré ses épaules. Sa bouche a souri mais son regard! Son regard était dans un autre monde. Il était séparé du reste de son visage. Ses yeux étaient le seul barrage qui empêchait ses cris et ses sanglots accumulés de surgir, de revivre l'attentat.

C'est moi qui ai pleuré. Elle a été surprise et c'est elle qui m'a consolée. Elle possède une force qui lui est propre . Je le lui ai dit et elle m'a avoué qu'elle pensait souvent que cette force même qui me surprenait était sans doute la source de sa plus grande souffrance. Que devant ses yeux flottait l'image du divan.

Un divan déchiré...

Ailen

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