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Le fléau des abus physiques, sexuels et psychologiques
Première partie

Par Gaétane Laplante , psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 10, No 1 - 31 janvier 2006 -


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Plan
    1. Introduction

    2. Qu'est-ce qu'un abus

      a) Les abus sexuels
      b) Les abus physiques
      c) Les abus psychologiques

    3. Les facteurs aggravants
      1) La durée des abus.
      2) La présence ou l'absence de violence physique
      3) L'abus à l'intérieur d'une même famille
      4) Le support d'un parent ou d'un proche.
      5) La relation de la victime avec les membres de la fratrie

    4. Conclusion





1. Introduction :
    Au cours de la dernière année, plusieurs histoires d’abus ont été largement publicisées au Québec. Le film « Aurore l’enfant martyre », les accusations d’abus sexuels portés par Nathalie Simard contre son gérant de l’époque, Guy Cloutier, de même que le film documentaire du journaliste Paul Arcand, « Les voleurs d’enfance » (film questionnant notre organisme gouvernemental de la DPJ sur la façon d’intervenir dans les abus), ont tous suscité beaucoup de questionnements auprès du public et chez les personnes touchées de loin ou de près par ce fléau social. Mon travail d’intervention auprès de quelques clientes lourdement touchées par des problèmes d’abus au cours des dernières années, de même que ces questionnements publics, m’ont stimulée à écrire sur ce sujet, afin d’apporter un éclairage professionnel, accessible à tous. Les traumatismes d’abus comptent parmi les plus destructeurs pour une personne humaine. Ce type d’expérience ébranle les fondements même d’une personnalité. Les conséquences les plus courantes de ces traumatismes, sont de trois niveaux:

    • Elles mettent en péril, le développement de plusieurs éléments nécessaires à la croissance, tels: la confiance en soi, dans les autres et dans la vie, le développement psychologique, social et sexuel.
    • Les traumatismes d’abus laissent ses victimes aux prises avec des sentiments destructeurs tels : des sentiments de honte, de culpabilité, de solitude.
    • De plus, une telle expérience incite les victimes à développer des comportements de survie. Ces comportements tels la dépersonnalisation et la dissociation du corps, servent à protéger la personne de blessures plus graves.


    Je traite ce sujet en trois articles différents :

    Le premier a pour objectif de définir les diverses formes d’abus physiques, sexuels et psychologiques. Je décris également les facteurs aggravant ces abus.

    Le deuxième portera sur les conséquences des abus. Il visera à aider les victimes à mieux comprendre leur expérience et ses répercussions dans leur vie.

    Le troisième visera à apporter un peu d’espoir aux victimes sur la possibilité de se libérer de tels traumatismes. Il décrit de façon concrète, les jalons d’une démarche d’Auto-développement permettant d’émerger des traumatismes liés aux abus.


2. Qu’est-ce qu’un abus ?

    Abuser de quelqu’un implique exercer un pouvoir indu et nuisible sur lui. Dans le contexte des abus dont nous parlons ici, il s’agit dans la plupart des cas d’un adulte ou d’une personne en position de pouvoir (il peut s’agir aussi d’un frère ou plus rarement d’une sœur exerçant sa domination sur un plus jeune) qui exerce sa domination sur un plus faible. Ces abus laisseront, chez la personne, des blessures plus ou moins profondes, au niveau physique, sexuel ou psychique. Certaines victimes subissent une seule forme d’abus, alors que d’autres peuvent en subir plusieurs en même temps par une seule ou plusieurs personnes.

      A) Les abus sexuels

      Il y a abus sexuel lorsqu’une personne en position d’autorité obtient des plaisirs sexuels en se servant du corps d’un enfant, d’un adolescent ou même d’un autre adulte sans son consentement. Il s’agit alors de chercher à avoir des contacts avec les parties sexuelles de la victime, dans le but d’en retirer du plaisir ou d’en provoquer chez elle. Ces abus peuvent, également, se manifester par des regards, des baisers et des photographies érotiques. L’exhibitionnisme sexuel de l’adulte, imposé à un plus faible, peut aussi en être une autre forme. Ces abus sont répétés soit à quelques reprises, ou même régulièrement plusieurs fois par semaine, jusqu’à une durée de plusieurs années consécutives.

      La victime est incapable de se positionner clairement face à une telle agression. Simplement parce qu’elle est trop impressionnée par l’agresseur et craint de lui déplaire ou par peur des répercussions sur l’environnement et en particulier sur l’ensemble de la famille. Elle craint très souvent de ne pas être crue. Et c’est malheureusement ce qui se passe le plus souvent. En particulier, lorsqu’il s’agit de personnalités jouissant d’une belle image publique tels des religieux, des entraîneurs de sport ou des professeurs. Il est très difficile d’obtenir une certaine crédibilité face à ces personnalités lorsque vient le temps de dévoiler l’existence de tels abus. Même pour la famille proche, il est bien souvent inconcevable que quelqu’un de notre famille, un père, un frère, un grand-père puisse être l’auteur de tels comportements aussi répréhensibles. Il faut donc avoir une grande force de caractère ou bénéficier d’un support exceptionnel pour arriver à s’affirmer face à tout ce monde incrédule et souvent outré par une telle possibilité. C’est souvent dans de telles situations que le messager se retrouve au banc des accusés à la place de l’abuseur.

      Ce qui fait que les victimes le demeurent c’est qu’elles trouvent rarement quelqu’un dans l’entourage à qui elles peuvent faire suffisamment confiance, pour leur confier leur secret, et ainsi faire cesser ces abus. Dans le cas d’un père abuseur par exemple, plusieurs mères sont plus ou moins conscientes de ce qui se passe, mais elles se sentent incapables de réagir parce qu’elles craignent également de briser l’image de leur famille ou tout simplement, parce qu’elles sont dépendantes au plan émotif et matériel de l’abuseur. Elles n’ont donc pas la force morale pour supporter leur propre enfant. Une grande majorité de ces conjointes iront même jusqu’à nier catégoriquement l’existence d’une telle problématique dans leur famille, et préfèrent accuser la victime de mensonge plutôt que de faire face à la réalité.

      L’enfant ou l’adolescent victime d’une telle situation vit une double trahison du fait d’être abusé par un parent et non supporté par l’autre. Il se sent vraiment abandonné à lui-même. C’est souvent à ce moment qu’il fait le choix alors de ne plus rien demander à personne et « de s’organiser avec ses problèmes ». Ce choix a un impact très négatif sur son développement car il est ainsi laissé en plan par rapport à des besoins affectifs de première importance, comme le besoin d’être aimé, supporté et reconnu comme une personne valable.

      L’abus sexuel à l’intérieur des membres d’une même famille est défini par le terme d’inceste. Il peut s’agir alors d’un abus du père, du frère ou d’un grand-père sur une fille ou un fils, un petit-fils ou une petite-fille, ou encore un beau-fils ou une belle-fille. Comme nous verrons plus loin, ce type d’abus est particulièrement perturbateur.


        Par exemple :

        Louise est abusée sexuellement par son père depuis aussi loin qu’elle se rappelle. Déjà à trois ans elle se souvient que son père l’utilisait comme objet sexuel, en exigeant d'elle qu’elle soit témoin de ses éjaculations ou participe même activement à le masturber. Pour se soustraire à ces abus, elle va dormir avec sa grand-mère qui habite avec la famille. Elle n’ose pas se confier à elle, malgré la confiance qu’elle lui porte. Elle est encore moins prête à se confier à sa mère avec laquelle elle n’a pas une bonne relation. Elle se perçoit plutôt comme une rivale par sa mère. Même à l’adolescence, ce père incestueux continue de se servir d’elle comme victime de son exhibitionnisme. Elle doit quitter la maison familiale pour mettre fin définitivement à ces abus.


      B) Les abus physiques

      Il y a abus physique lorsqu’une personne en position d’autorité exerce une force de domination nuisible au plan physique d’un plus faible, qu’il s’agisse, d’un enfant, d’un adolescent ou même d’un adulte. On ne parle pas ici de gestes isolés comme « une claque aux fesses » échappée dans un moment d’impatience. Quoique, des gestes isolés comme « secouer un nourrisson », peut avoir des répercussions graves pouvant conduire jusqu’à la mort. La plupart du temps, il s’agit d’une série de comportements qui ont pour but de maltraiter physiquement un plus faible. La haine d’un tel enfant ou le défoulement de frustrations originaires d’une autre source, est habituellement à la base de tels abus. On peut penser, par exemple, à la mère qui déteste son enfant parce qu’il a été conçu par le viol du père, de qui elle subit elle-même des abus. Incapable de se protéger du père, elle déverse sa haine et sa frustration sur l’enfant à son tour incapable de se défendre.

      L’ingéniosité de tels abuseurs pour inventer des châtiments, tous plus cruels les uns que les autres, voisine souvent l’horreur.

        Voici quelques exemples de telles atrocités :

        Nicole mouille son lit régulièrement et chaque matin lorsqu’elle se réveille mouillée, sa mère lui inflige une raclée. Mais, cette mère lui interdit d’aller aux toilettes la nuit. Elle va même jusqu’à barrer la porte pour l’empêcher d’avoir accès aux toilettes. Nicole n’a donc d’autre choix que d’uriner dans son lit!

        Lucie doit voler de la nourriture pour survivre, car sa mère la prive très souvent de manger. Elle n’a d’ailleurs jamais la permission de s’asseoir à la table comme le reste de la famille. Et si la mère découvre que la nourriture a disparu, elle est battue. Comme punition de la part de sa mère, elle a même dû avaler tout d’un coup, un pot de 700 ml de confitures ! Elle a failli en mourir.

        Caroline doit passer tous les jours de congé d’école à l’extérieur, été comme hiver, beau temps ou mauvais temps, contrairement à tous ses autres frères et sœurs. Elle doit se nourrir de fruits sauvages et boire en cachette de sa mère. L’été, elle doit se promener dehors pieds nus. Elle a le droit de se laver une fois par semaine. Paradoxalement, elle est battue régulièrement parce qu’elle est sale. Caroline doit aussi se laver les pieds dans le bol de toilette seulement !


      Je pourrais poursuivre une longue liste de telles tortures. Lorsqu’un enfant vit de tels abus, dès sa tendre enfance jusqu’à son adolescence, les dommages accumulés sont profonds. Nous verrons dans un prochain article en quoi cela consiste. Le développement des habilités motrices normales est parfois compromis. Un enfant maltraité en bas âge, peut développer un retard de l’apprentissage de la marche ou même marcher difficilement en boitant comme ce fut le cas pour Caroline.

      Certains abuseurs cherchent à détruire l’enfant, par gestes graduels, juste à la limite de la mort. Parfois, cette mince limite est dépassée, comme cela s’est passé dans l’histoire «d’Aurore, l’enfant martyre ».

      Les abus psychologiques accompagnent souvent les abus physiques. Il est pratiquement impossible de maltraiter physiquement un enfant à répétition sans avoir un impact sur son psychisme.

      C) Les abus psychologiques

      L’abuseur psychologique s’applique à détruire l’estime personnelle de sa victime. Ayant lui-même une déficience marquée à ce niveau, il a beaucoup de difficulté à négocier avec un interlocuteur sur un pied d’égalité. Pour être en relation, il doit à tout prix prendre la position du dominant. Cette forme de maltraitance se passe au niveau verbal. C’est pourquoi on utilise souvent le terme de « violence verbale » pour référer à la violence psychologique.

      Ce type d’abuseur cherche à humilier, ridiculiser, rabaisser sa victime. Toutes les insultes lui sont permises. Une attitude de haine intense et violente envers la victime est omniprésente, de même que l’absence de respect le plus élémentaire pour la personne. La consommation de drogues ou d’alcool de la part de l’abuseur vient souvent aggraver l’intensité de cette forme d’abus.

        Par exemple :

        Josiane doit souvent passer une journée entière avec pour seul vêtement sa petite culotte, debout devant la télévision, alors que les autres membres de la famille la ridiculisent.


      C’est à la fois son corps qui est privé de repos, en même temps qu’elle est blessée par le manque de respect des autres membres de la famille.

      Dans les cas d’abus psychologiques « pures », c’est l’atteinte psychique qui est visée par l’abuseur. Les moyens les plus souvent utilisés sont la violence verbale, l’abus de pouvoir sur la liberté d’action de la victime et le dénigrement systématique.

        Par exemple :

        Gisèle doit composer avec le fait d’être « le souffre-douleur » de son père. Lorsque son père est ivre, il lui crie des injures, la traite de tous les noms, garce, putain etc. Régulièrement il la met à la porte de la maison, même à un très jeune âge. Si par bonheur elle rit un peu trop fort un bon matin, elle se fera engueuler sévèrement. Bref, elle n’a jamais le droit d’être tout simplement comme elle est !


      Il va de soi, que le fait d’être traitée ainsi régulièrement pendant de nombreuses années a un effet destructeur sur les fondements même de la personnalité de toute personne abusée. Nous verrons dans un prochain article de quelle façon ça se passe.


3. Les facteurs aggravants
    Les blessures encourues par les trois formes d’abus sont plus ou moins profondes dépendamment de certains facteurs. Il va sans dire que le contexte dans lequel se déroulent les diverses formes d’abus aura un impact différent pour chacune des victimes. Par exemple, la personne abusée à une ou deux reprises subira un impact moins important que celle qui a subi des abus répétés pendant plusieurs années consécutives. Également l’absence de support de la part des proches ou la présence de violence physique viendra teinter différemment chacune des expériences.

      1) La durée des abus.

      Des abus s’échelonnant sur plusieurs années laissent des traces plus marquées que des actes isolés, (à moins bien sûr, que la violence utilisée soit extrême, ou conduise même à la mort). Les conséquences des abus ont alors un impact plus grand et constant. Il y a moins de place pour des influences positives permettant de contrebalancer l’impact négatif des abus.

      2) La présence ou l’absence de violence physique.

      La présence de violence physique vient ajouter du poids au traumatisme d’abus sexuels et psychologiques par exemple. Cependant, son absence est plus pernicieuse dans les abus sexuels. Elle crée plus de confusion chez l’enfant abusé. L’enfant a besoin de croire que son parent l’aime vraiment. Ces abus sexuels, non violents physiquement, peuvent même être perçus par ces enfants comme une expression d’amour privilégié, jusqu’à ce qu’ils découvrent la perversité d’un tel comportement.

      3) L’abus à l’intérieur d’une même famille.

      Cette forme d’abus est particulièrement destructrice. C’est la possibilité de faire confiance aux premières figures relationnelles importantes qui est remise en cause. (Il peut s’agir d’un parent, d’un frère ou d’une sœur et des grands-parents). La personne qui devrait normalement aimer son enfant (son frère, sa sœur ou son petit-fils) et vouloir le protéger de tout ce qui peut lui être nuisible, lui cause au contraire un tort important.

      Donc, comment une telle victime peut-elle apprendre à faire confiance à des étrangers si ses proches n’ont pas réussi à la protéger en agissant dans le sens de son intérêt profond ? C’est un défi de taille dans la plupart des cas ! Il faudra beaucoup de patience et de persévérance aux victimes ainsi blessées. En effet, il est très difficile de créer la relation de confiance nécessaire à toute intervention efficace. Le professionnel qui aide de telles victimes doit donc aussi s’armer de patience et de persévérance.

      Il en sera de même pour créer tout autre type de relation amicale ou amoureuse.

      4) Le support d’un parent ou d’un proche.

      Le comportement des proches a une grande influence sur la façon dont l’enfant abusé pourra émerger de son traumatisme. Le support du parent non abuseur, ou d’une personne de confiance, peut avoir un impact important sur la façon dont l’enfant se sortira de cette épreuve. Même si cette possibilité est plutôt rare, ça arrive parfois. Dans un tel cas, cet enfant, peut récupérer l’affection et la confiance dont l’a privé le parent abuseur auprès de l’autre parent, ou des adultes qui apportent leur support. Les séquelles sont alors moins lourdes.

      5) La relation de la victime avec la fratrie

      La relation de la victime avec la fratrie est aussi un élément qui peut avoir un impact important au niveau du dévoilement des abus et de la démarche de résolution. En ce qui concerne les abus sexuels, la fratrie est rarement au courant lorsque ça se passe, même si plusieurs enfants d’une même famille peuvent en être victimes, en même temps.

      Mais dans le cas des abus physiques et psychologiques, l’attitude des frères et sœurs si elle reproduit celle du parent abuseur, peut contribuer à accentuer le supplice de la victime. Malheureusement, il est bien difficile qu’il en soit autrement. Le jeune enfant est dépendant de l’amour de son parent. Il est prêt à tout faire pour conserver son affection et ce, du moins jusqu’à ce qu’il gagne un peu d’autonomie, ce qui peut aller vers la fin de l’adolescence. A ce moment, il peut parfois trouver assez de force pour s’opposer au comportement du parent abuseur. Mais il arrive aussi que même adulte, ce besoin de conserver l’amour du parent agresseur l’empêche d’être empathique à la souffrance du frère ou de la sœur abusés.

      Lorsque vient le temps de dénoncer les abus subis, l’absence de support de la part de la fratrie ou du parent non abuseur contribue à amplifier le sentiment de rejet de la victime. Si tel est le cas, comme ça l’est malheureusement trop souvent, il est encore plus difficile pour cette personne d’avoir le courage de poursuivre sa démarche. Elle doit alors envisager un nouveau rejet. Les victimes qui s’aventurent sur le chemin de la dénonciation ou de la poursuite judiciaire sont nécessairement confrontées le plus souvent au rejet, de la part d’une partie de leur famille. C’est un élément qui rend bien difficile l’expérience du dévoilement.


      4) Conclusion

      La plupart des victimes d’abus ressortent avec des séquelles importantes, surtout lorsque ces abus se sont répétés sur plusieurs années. Les abus subis ont nécessairement des impacts plus ou moins marqués sur plusieurs aspects du développement de la personne.


    La suite...

      Nous verrons dans le prochain article sur « Les conséquences des abus physiques et sexuels », une description plus élaborée des conséquences sur les divers niveaux de développement de la victime, de même que les comportements de survie auxquels elles doivent recourir pour tout simplement continuer à rester en vie.
        Gaétane Laplante, psychologue
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