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L'alcoolisme d'un proche
Par Bruno Roberge , psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 6, No 10: Novembre 2002


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Résumé de l'article

Vivre en couple avec un conjoint qui souffre d’un problème d’assuétude est un défi difficile à relever et même parfois insurmontable. Cet article vous offre une occasion de réfléchir sur les différentes avenues dans lesquelles nous entraîne cette dynamique familiale particulière. A l’aide de différents exemples, vous découvrirez les pièges à éviter et les attitudes saines qu’on peut adopter pour les contourner ou les désamorcer.


Table des matières
    1. Introduction
    2. Le concept d’assuétude
    3. Le piège de la culpabilité
    4. Silence et isolement social
    5. Le regret mais...
    6. La futilité du combat
    7. Les groupes d’entraide
    8. Couper le cordon : Rester libre
    9. Conclusion

Vous pouvez aussi voir:
Vos questions liées à cet article et nos réponses !




A. Introduction

Vivre avec soi-même comme personne humaine est une perspective intéressante. Prendre soin de soi, être à l’écoute de nos émotions, satisfaire nos besoins essentiels et nourrir notre confiance en soi afin de s’affirmer, voilà un programme de vie exaltant!

Vivre en couple, avec ou sans enfant, suppose certains ajustements, certaines négociations et un partage relationnel où on trouve le moyen de ne pas renoncer à soi. Mais lorsque notre conjoint souffre d’un problème d’assuétude, le défi devient difficile à relever et même parfois insurmontable. La rupture est alors la solution qui tend à s’imposer.

Dans cet article, je vous offre une occasion de réfléchir sur les différentes avenues dans lesquelles nous entraîne cette dynamique familiale particulière. A l’aide de différents exemples de la vie quotidienne de ces familles, je brosserai le tableau des pièges à éviter et des attitudes saines qu’on peut adopter pour les contourner ou les désamorcer. J’espère que ceci supportera votre propre réflexion et vous aidera à vivre sereinement à l’intérieur de cette relation difficile qui peut facilement devenir une importante source de préoccupations.

Je tenterai donc d’apporter des réponses à deux questions cruciales:.

    Est-il possible de vivre pleinement comme personne dans une relation avec un conjoint souffrant d’assuétude ?

    Si oui, comment faire pour ne pas s’y égarer ?

Mais voyons d’abord quelques faits qui permettent de mieux saisir l’importance et l’ampleur du problème auquel nous nous attaquons.

    Nous savons que le cycle d’assuétude touche environ sept hommes et trois femmes sur dix. La majorité de ces personnes sont dépendantes d’au moins deux substances (l’alcool et une drogue illicite).

    On a évalué qu’en moyenne l’individu au prise avec ce genre de problématique atteint directement ou indirectement environ trente personnes de son entourage (conjoint, enfants, amis, membres des deux familles et collègues de travail).



B. Le concept d'assuétude

Regardons d’abord comment Jean-François vit ce cercle infernal qu’est la surconsommation. Ceci nous permettra de bien illustrer le concept d’assuétude.

    Depuis l’âge de 16 ans, Jean-François consomme alcool et drogues. Issu d’une famille dans laquelle le père est absent et la mère très autoritaire, ce jeune adulte timide a cessé l’école pendant la première année du cycle secondaire. Il n’aimait pas les études et ses résultats scolaires étaient faibles.

    Peu encadré par sa famille et encouragé par le support de sa bande d’amis, il s’est trouvé un travail dans un super marché. Son salaire lui servait à payer ses consommations qui lui permettaient d’obtenir une victoire illusoire sur sa timidité.

    Aujourd’hui, Jean-François a 31 ans et il est dépendant de l’alcool et de la cocaïne. Il est marié, père d’une fille de 12 ans. La plupart du temps il est absent du foyer familial car, après ses journées de travail, il se retrouve au bar. Il ne retourne chez lui que tard dans la nuit, complètement intoxiqué.

    Parfois, à la suite des pressions insistantes de sa conjointe, il lui arrive de passer quelques jours sans consommer. Il se retrouve alors en sevrage, dans un tel état de manque qu’il ne peut s’empêcher de s’enivrer à nouveau.

Comme vous pouvez le voir dans cet exemple, l’assuétude est la fuite d’un malaise dans la surconsommation de substances. Cette consommation excessive provoque, avec le temps, des phénomènes physiques importants: l’accoutumance, la tolérance et le sevrage.

    L’accoutumance se développe lorsqu’une personne consomme de manière répétée un psychotrope et y devient habituée au point d’en avoir besoin. C’est ce qu’on appelle souvent la dépendance.

    La tolérance est le phénomène qui se manifeste par le fait qu’une personne doit augmenter les doses de la substance pour obtenir les mêmes effets recherchés.

    Le sevrage est un ensemble de réactions qui apparaissent lorsque la personne qui souffre d’accoutumance est abstinente de sa substance depuis 24 à 48 heures. On l’observe à travers un groupe de symptômes physiques caractéristiques : des tremblements, des sueurs froides, une augmentation de la température corporelle et plusieurs autres qui varient selon les personnes.

À cause à la fois du désir de fuir et de ces trois phénomènes physiques, le cycle se poursuit inévitablement jusqu’au moment où la douleur émotionnelle devient plus forte que l’effet du produit consommé. C’est alors le début de la fin qui peut prendre différentes formes: désintoxication, réadaptation ou déchéance vers les bas fonds et vers des pertes importantes dans tous les domaines de la vie. (Voir à ce sujet «L'ivresse : la dérive des illusions»)

    Pour approfondir vos connaissances au sujet de l’assuétude, vous pouvez consulter le site Web «L’ÉTAPE» et lire «Le concept d’assuétude» dans la rubrique «Chroniques».



C. Le piège de la culpabilité

La personne prise dans ce tourbillon malsain de la surconsommation est portée, pour se donner bonne conscience, à rendre culpabilité déprimantel’entourage ou les circonstances de la vie responsables de sa déchéance. Il en résulte évidemment que les personnes gravitant autour de cet individu peuvent souvent avoir l’impression qu’elles sont partiellement coupables ou responsables de son comportement d’ivresse.

Les inconforts ressentis par la personne qui consomme l’amènent souvent à des manoeuvres de manipulation sur sa famille et ses collègues de travail dans l’espoir d’éviter de «perdre la face». Voyons un exemple qui illustre comment le piège de la culpabilité peut être insidieux et comment il n’est pas inévitable si nous apprenons sereinement à le surmonter.

    Patricia vit avec Stéphane depuis 8ans et elle a deux enfants de 6 et 4 ans. La consommation répétée et excessive de son conjoint la dérange au point de se mettre en colère plus souvent qu’autrement. Tous les soirs, après le travail, Stéphane arrive chez lui avec sa caisse de bière. Le même scénario se répète depuis longtemps. Patricia exprime son désaccord car elle sait bien ce qui s’en vient: Stéphane boira tant qu’il ne s’endormira pas quelque part dans la maison, complètement ivre.

    Alors, dès qu’elle le voit arriver avec ses provisions, elle réagit avec vigueur: « Pas encore ce soir ! » Et Stéphane de répondre comme d’habitude : « Tu n’es jamais contente et tu m’étouffes . Si tu ne criais pas constamment après moi, je ne boirais que deux bières. » Le ton monte alors d’un autre cran et la situation se détériore rapidement. La discussion prend fin lorsque Stéphane quitte la maison en claquant la porte et s’en va au bar, consommer avec ses amis.

Voyons comment Patricia aurait pu éviter ce piège pernicieux. Voyons comment elle aurait pu agir pour éviter de contribuer ainsi à détériorer de plus en plus sa relation avec son conjoint.

Prenons pour acquis que Stéphane est le seul vrai responsable de sa consommation. C’est lui qui fait le choix de prendre sa caisse de bière au détriment du climat familial. Mais dans l’exemple ci-dessus, sa conjointe lui ouvre toute grande une porte qui l’aide à se déculpabiliser et à renvoyer la responsabilité sur elle.

Si, au contraire, Patricia avait gardé son calme et fait mine de rien, son conjoint aurait été confronté à sa propre responsabilité de consommer. Il n’aurait eu personne à qui tendre le piège de la culpabilité. Voyons ça d’un peu plus près.

Il faut bien reconnaître que la colère de Patricia est légitime. Elle a tout à fait le droit d’avoir ses émotions, ses réactions. Cependant, si elle savait que la situation est irréversible elle pourrait réagir et même agir autrement. Si elle comprenait que le cycle de l’assuétude est commencé dès que Stéphane achète sa caisse de bière, ses émotions ne seraient peut-être pas les mêmes.

La soif d’alcool a déclenché un processus qui entraîne inévitablement cet homme à agir de cette façon inadaptée car, dans cet état, la fin justifie toujours les moyens. Tout ce que Stéphane veut c’est avoir la paix et pouvoir consommer au plus tôt. Il est en manque! Ce cycle ne s’arrêtera que lorsqu’il sera complètement ivre et s’endormira quelque part dans la maison. C’est irréversible!

Pour être fidèle à elle-même ( lire le chapitre 4 dans «Les émotions : source de vie»), Patricia doit manifester son désaccord d’une manière plus constructive pour elle et ses enfants. Elle pourrait, par exemple, se trouver des activités à faire avec ses fils et quitter la maison. Ainsi, elle serait à l’écoute de ses besoins et désirs; il est important qu’elle passe à l’action plutôt que de subir la situation. Ce serait alors son autonomie et son indépendance qui démontreraient qu’elle ne tolère plus les comportements de consommation de son conjoint.

Cette attitude est beaucoup plus efficace, car Stéphane se retrouve seul et ne peut rendre personne responsable de sa décision de consommer de l’alcool. C’est ce type d’attitude que nous appelons « lâcher prise »; il s’agit simplement de ne pas se laisser déranger par une situation qu’on n’a pas choisie.

Est-il surprenant que les personnes en voie de réadaptation de leur assuétude reconnaissent spontanément qu’ils sont les seuls à être responsables de leur choix de consommer ou de demeurer abstinents? Les conjoints qui ont osé faire le choix de se respecter eux-mêmes plutôt que de céder à l’invitation à la culpabilité n’en seront pas surpris.



D. Silence et isolement social

l'isolementLe silence et l’isolement social sont une autre attitude que nous rencontrons fréquemment chez les familles dont la vie est perturbée par la dépendance chimique d’un membre du réseau familial. On dit souvent qu’elles vivent dans une situation de « mal familial » à cause des conséquences douloureuses qui en découlent pour les pairs.

Ces familles sont portées à cacher le problème en maintenant un silence complet sur la situation ou en s’isolant socialement, souvent les deux à la fois. Cette attitude apparaît comme une façon d’éviter la honte et souvent de cacher la violence vécue dans la famille. Ce silence et ce retrait ont pour but de protéger les pairs des préjugés sociaux en les isolant de leur milieu.

L’assuétude est souvent perçue par l’environnement comme une forme lâcheté, de faiblesse et d’immaturité. De peur d’être pointée du doigt par le voisinage, la famille fuit les contacts sociaux. C’est ainsi que les proches se privent d’activités en public car ils craignent que les gens aient connaissance des comportements désagréables de celui ou celle qui consomme. En voici une illustration :

    C’est jour de la fête nationale et une fête populaire est organisée au centre ville. Les deux enfants de Jasmin et Diane veulent aller voir les clowns et s’amuser sur les structures gonflables. Mais la mère a commencé à fêter depuis le matin. Bière, vin et marijuana l’ont passablement amochée.

    Jasmin aime sa conjointe et il est inquiet de la laisser seule à la maison pour aller à la fête avec les enfants. Il sait qu’elle pourrait bien aller les retrouver en taxi. Il ne veut pas que les gens la voient dans cet état car il est un avocat bien en vue dans la ville.

    Alors, il propose aux enfants de les faire accompagner par une gardienne afin qu’ils puissent profiter de cette activité sans qu’il soit nécessaire de laisser sa conjointe seule. Les enfants iront donc à la fête, mais Jasmin les a avertis de dire que papa et maman sont malades et qu’ils se reposent à la maison. La même raison est donnée à la gardienne.

Jasmin pourrait-il envisager de gérer la situation autrement ? Certainement! S’il se donne la peine de rester en contact avec ses émotions, il constatera que son inaction vient de la honte qu’il éprouve devant les attitudes de sa conjointe. Il s’apercevra également qu’il a peur du jugement des autres. «Que vont dire mes clients en médiation familiale» se dit-il ? Il a l’impression que, si les gens savaient, il perdrait toute sa crédibilité comme avocat.

Alors cet homme va apprendre à faire son bilan personnel et reconnaître qu’il ne peut endosser les comportements de sa conjointe. Il fera le nécessaire pour prendre conscience de ses désirs et besoins. Dès qu’il aura déterminé ce qu’il désire, en restant en contact avec ses émotions, il pourra être en mesure d’agir plus adéquatement, pour le mieux être de tous.

ivresseAccepter de vivre avec une personne aux prises avec ce genre de problème n’est pas facile, mais c’est possible s’il apprend à faire la distinction entre ce qui lui appartient et l’image projetée par Diane lorsqu’elle est dans cet état. Ces distinctions l’aideront aussi à reconnaître qu’à d’autres moments, lorsqu’elle est abstinente, Diane est intéressante, qu’elle a de belles qualités et de belles valeurs. Ce n’est pas ce qu’elle est comme personne qui est problématique; ce sont ses comportements différents lorsqu’elle est intoxiquée.

Cet exemple montre comment le silence et l’isolement social font partie du « mal familial ». La seule solution à cette impasse, c’est de briser ce silence et de cesser de s’isoler. Pour réussir à le faire, les membres de la famille doivent d’abord parler ouvertement de leurs malaises à la personne concernée. Ils le font lorsque celle-ci est abstinente et qu’elle est en mesure de saisir l’importance de leur douleur.

Dans un deuxième temps, ils peuvent chercher de l’aide extérieure qui leur fournira la possibilité de ventiler leurs émotions. Nous y reviendrons plus loin...



E. Le regret mais...

Les lendemains de « cuites » ne sont pas faciles à vivre pour la personne chimiquement dépendante . Remplie de remords et de regrets, elle est repentante et bien résolue à ne plus recommencer, croit-elle. Mais l’assuétude est trop forte; si forte que le cycle se répète sans relâche jusqu’au moment où cette personne aura assez souffert pour mettre un terme à cet enfer.

    Julien est, depuis dix ans, dépendant de l’alcool et la cocaïne. Il s’absente parfois deux et même trois jours de la maison. Il prend de plus en plus de congés de maladie et son employeur lui a servi un sérieux avertissement.

    Mélanie, sa conjointe, ne sait plus trop que faire pour aider son compagnon à retrouver son équilibre. Elle lui demande de cesser ses consommations et d’aller se chercher de l’aide. Mais malgré ses regrets et sa bonne foi, Julien est accroché à ses substances. Il tolère mal d’être en manque car il souffre physiquement dès qu’il essaie de rester abstinent quelques heures. Ses regrets sont sincères, mais ils ne font pas le poids face aux bienfaits illusoires et éphémères de la consommation.

Est-ce insoluble ? Quelle stratégie Mélanie pourrait-elle adopter pour ne pas devenir déprimée dans cette situation familiale détériorée ?

    En règle générale, Mélanie a tendance à se sentir tellement impuissante et rejetée dans sa relation amoureuse qu’elle devient complètement déprimée et se retrouve en psychiatrie pour quelque temps. Elle est alors angoissée et pleure constamment.

    Un jour, elle fait la rencontre d’une copine qui a vécu ce genre de relation pathologique. Cette amie l’aide à vivre ses émotions et à définir ses besoins. Mélanie comprend alors qu’elle a droit à une existence plus saine et qu’elle possède des ressources qui peuvent l’aider à faire face à la situation sans y laisser sa peau.

    Mélanie quitte alors son conjoint pendant un certain temps afin de se refaire une santé psychologique. Elle indique à son compagnon qu’elle reprendra peut-être la vie commune s’il se prend en charge et fait face à son problème de surconsommation.

Évidemment, la stratégie choisie par cette femme s’inscrit dans un geste de survie et de recherche d’un mieux être personnel. Elle doit s’occuper d’abord d’elle plutôt que de se préoccuper de lui et de leur relation instable génératrice de malaises.

Julien fait alors face à une perte importante (sa conjointe) et au risque de bientôt perdre son emploi s’il ne se prend pas en mains. Il rencontre alors un ami qui lui donne une certaine forme d’écoute et qui l’encourage à se prendre en charge.

Il accepte de rencontrer un médecin qui l’aidera à se désintoxiquer. Puis, ses démarches pour se motiver à cesser de consommer donnent de bons résultats. Il a assisté à une conférence sur l’alcoolisme et a pris des informations en vue de s’inscrire à une psychothérapie de groupe spécialisée dans le traitement des toxicomanies.

Sa conjointe lui donne le temps nécessaire de se prendre en main. Puis elle verra s’il est opportun de reprendre contact avec Julien. Mais elle demeurera prudente et elle attendra que ce dernier ait fait ses preuves quant à sa réadaptation face au problème de dépendance des substances.



F. La futilité du combat

Vouloir se battre contre les substances c’est comme vouloir éteindre un incendie majeur avec un arrosoir de jardin : on risque surtout de se brûler. Voici l’exemple d’une situation vécue par une famille qui a tenté, pendant un certain temps, de vaincre la dépendance de l’un des leurs, mais sans succès.

    Nancy est mère de trois enfants : l’aîné a 19 ans et ses deux filles ont respectivement 17 et 15 ans. Son conjoint Lucien consomme de l’alcool de façon excessive depuis une quinzaine d’années. Certains jours il réussit à limiter sa consommation, mais la plupart du temps il s’enivre presque tous les soirs. Il devient alors verbalement violent et a même eu quelques altercations physiques avec son aîné.

    Les enfants et la conjointe de Lucien ont tout essayé pour faire cesser ce cercle infernal qu’est le problème d’assuétude de leur père. Ils lui ont parlé calmement. Ils ont essayé les menaces de le mettre à la porte. Ses frères et ses sœurs ont aussi vainement tenté de lui faire entendre raison. Même son médecin traitant a été mis au courant et a tenté d’intervenir mais sans succès.

    Lucien prétend qu’il n’a pas de problème avec l’alcool mais que ce sont les autres qui exagèrent la situation. « Laissez-moi respirer et vivre ma vie comme je l’entend » se plaît-il à dire.

    Le climat de la famille est tendu et Nancy n’arrive plus à gérer le budget familial. Simon, l’aîné, a d’ailleurs abandonné l’école depuis deux ans et il travaille pour aider sa mère et ses soeurs à se procurer le nécessaire (nourriture et vêtements). Le père dépense pratiquement tout son salaire pour se procurer de l’alcool.

Comme nous pouvons le constater dans cette illustration, le combat face à l’alcool est futile et stérile. La dépendance chimique de Lucien est plus forte que son souci du bien être de sa famille et du sien. C’est pourquoi plusieurs spécialistes considèrent que la dépendance est une « maladie » en ce sens que le produit toxique crée un effet biochimique qui déclenche la soif physique. Selon cette théorie, la première consommation, à son tour, entraînerait inévitablement le déclenchement du cycle de consommation. En effet, le premier verre d’alcool est le déclencheur d’une soif insurmontable rencontrée chez la personne alcoolique.

Mais même si nous parlons de « maladie », cela n’enlève pas la responsabilité des choix de consommer ou non. Il ne faut pas croire que la personne dépendante doit être excusée au nom de sa « maladie » ou qu’elle est irréprochable. La question demeure cruciale: comment les membres de cette famille peuvent-ils composer avec la situation sans mener un combat futile ?

    Nancy fréquente le mouvement Al-anon depuis quelques années et elle tente d’amener ses enfants à se joindre au mouvement Al-ateen pour les aider à mieux comprendre la problématique vécue par leur père. C’est ce groupe qui l’a aidée à comprendre qu’elle ne peut plus se battre contre l’alcool.

    Elle consacre maintenant ses efforts à veiller au mieux être de ses enfants. Elle discute avec son conjoint lorsque ce dernier est abstinent ou dans des dispositions pour comprendre les émotions qu’elle vit. Nancy sait maintenant quand il est opportun de s’affirmer; elle répond à ses besoins et à ceux des siens autant qu’elle le peut. Lorsque son conjoint est ivre, elle ne parle pas et évite par le fait même les discussions houleuses, violentes et inutiles.

    Simon ne réagit pas très bien face à son père. À cause des accrochages violents qu’ils ont eu quelques fois, il a tendance à ne plus lui adresser la parole. En fait, sa mère lui a demandé de garder son calme et d’aller chez ses amis lorsque Lucien est ivre, plutôt que de subir la situation tendue.

    Le recours à leurs réseaux d’amis et l’effort d’être à l’écoute de leurs émotions et de répondre à leurs besoins sont les solutions idéales pour eux. Ils comprennent bien qu’ils ne peuvent aider leur père que si (seulement si) celui-ci accepte de s’aider lui-même.

    Il arrive même parfois que Nancy et ses enfants soient à l’écoute des émotions de leur père. Par exemple, en revenant d’une activité , Nancy et ses filles se rendent compte que leur père est affaissé, seul dans la maison, et qu’il pleure. Ils aiment Lucien malgré tout et lui demandent alors de leur parler de sa tristesse. C’est un moment important pour Lucien car c’est ce qui lui permet de constater que sa famille ne le rejette pas et que les siens sont encore prêts à le soutenir lorsqu’il en a besoin.



G. Les groupes d’entraide

Certains mouvements anonymes qui donnent des informations au sujet de l’alcoolisme et des autres dépendances aux substances, peuvent avoir une grande utilité par la forme de support qu’ils offrent. Celui-ci est donné par des personnes qui s’identifient au problème de l’alcoolisme vécu par un de leur proche. Ainsi, la sympathie et l’accueil offerts par ces mouvements peuvent être utiles dans la mesure où la personne (conjoint, enfants, famille) est laissée libre de prendre les décisions qui s’imposent dans sa situation familiale.



H. Couper le cordon : Rester libre

Nous constatons que les conjoints vivant avec une personne au prise avec un problème d’assuétude sont souvent dépendantes affectivement (lire : Dépendance affective et besoins humains). À cause de leur faible estime d’elles-mêmes, ces personnes ont tendance à s’enfermer dans une impasse qu’on pourrait résumer dans des réflexions comme celles de Denise à propos de sa relation de couple et l’image qu’elle a de sa personne.

    « Mon conjoint passe plus de temps dans les bars à prendre un coup qu’à faire des activités avec moi. Je ne dois donc pas être intéressante et il ne doit pas m’aimer vraiment. Je sais bien que je ne suis pas à la hauteur de ses attentes. »

Silence et isolementDans cet exemple, cette conjointe prend sur ses épaules le problème de consommation de son partenaire. Elle lui donne raison de se comporter ainsi et elle a peur qu’il ne la quitte. En conséquence, elle le laissera consommer à sa guise et elle s’accrochera encore plus à lui en essayant de combler des attentes irréalistes. Que peut-elle faire pour changer son attitude ?

Denise doit être en contact avec elle-même afin de pouvoir faire le bilan de ses forces et de ses valeurs personnelles. Elle doit apprendre à faire des activités qui lui permettront de vérifier concrètement qu’elle a des habiletés, des valeurs et des ressources intérieures.

    Elle pourrait par exemple se trouver un emploi, un loisir ou s’engager à faire du bénévolat pour une oeuvre valable à ses yeux. Ces activités lui donneraient des occasions de constater qu’elle peut être appréciée par les autres et de se sentir utile dans la vie. Elle pourrait alors se détacher sereinement du problème de son conjoint pour comprendre qu’elle n’y est pour rien dans les choix de ce dernier.

    Denise est en plein transfert, car elle a vécu avec un père qui ne cessait de lui dire qu’elle ne ferait pas grand chose dans la vie. Elle réalise que cette phrase de son enfance l’a amenée à choisir un conjoint qui ressemble beaucoup à son paternel. (lire : Le transfert dans les relations)

Elle peut couper le cordon affectif de cette enfance et devenir libre d’être pleinement ce qu’elle est en réalité : une personne digne d’avoir du plaisir à vivre et à développer son potentiel (lire : L’Auto-développement).


I. Conclusion

Comme vous pouvez le constater dans cet article, le sujet est plutôt vaste et je ne prétend pas en avoir fait le tour complet. Nous pouvons quand-même en retirer des conclusions utiles et importantes.

La première conclusion qui ressort de cet article est que la personne qui consomme est la seule responsable de ses choix de consommer des substances. Il est donc important qu’elle décide de se prendre elle-même en charge si elle veut se sortir de cet enfer. Sans ce choix de prendre ses responsabilités, elle ne pourra s’en sortir.

Une autre conclusion importante, c’est que l’entourage, même s’il est disposé à offrir toute l’aide nécessaire à cette personne souffrante, se retrouve souvent impuissant face à ce problème complexe et difficile de la surconsommation.

Idéalement, ces proches doivent apprendre à se détacher du problème (lâcher prise) pour éviter de tomber dans les pièges de la culpabilité et dans les interactions pathologiques. Tout en offrant une forme d’écoute et d’aide qui correspond à leur compréhension de la situation et à leurs habiletés réelles, elles doivent s’occuper de devenir autonomes, de répondre à leurs propres besoins et de rester en contact avec leurs émotions. C’est ce détachement et cette ouverture à elles-mêmes qui leur permettra, en profitant des périodes d’accalmie, de manifester leur désaccord et exprimer leurs émotions à la personne concernée par le problème.

Et surtout, elles doivent entreprendre de s’auto-développer et éviter de tomber dans les pièges que leur tend les manipulations et la culpabilité. Ce sont des armes que la personne dépendante utilise plus ou moins consciemment pour justifier ses habitudes et son entourage ne doit pas en devenir le jouet.

Il peut être très utile d’adhérer à un groupe d’entraide, mais ce n’est pas une nécessité. Il s’agit d’un choix personnel qui peut être salutaire pour plusieurs, particulièrement les personnes isolées et sans ressources.

J’espère avoir suscité une réflexion personnelle chez les lecteurs et particulièrement ceux qui sont en contact avec un proche souffrant d’assuétude. Je répondrai avec plaisir aux questions des lecteurs selon les usages de La lettre du Psy.


    Bruno Roberge, psychologue
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