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Transfert et conquête de l'autonomie
Par Michelle Larivey , psychologue

Cet article est dabord paru dans le magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 5, No 2: Février 2001
sous le titre "La conquête de l'autonomie"


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Résumé de l'article

Après avoir gagné, plus ou moins laborieusement, le droit d'avoir des besoins et des émotions, nous devons tous rencontrer un défi supplémentaire: le droit d'être une personne unique, différente des autres. Nous constatons en effet que les autres ne nous acceptent pas nécessairement tels que nous sommes et ne nous approuvent pas toujours.

C'est avec les personnes qui nous importent le plus que nous vivons surtout cette déception. Il est bien normal que nos réactions soient vives et que nous leur reprochions de nous empêcher d'être nous-mêmes. Les accrochages ou les conflits stériles qui en découlent prennent alors de plus en plus de place dans ces relations, au point de nous conduire souvent à des ruptures complètes.

Dans cet article, Michelle Larivey nous indique les voies qui permettent de résoudre ce dilemme. Elle décrit les méthodes usuelles qui conduisent à des impasses et présente celles qui permettent de relever avec succès le défi de l'autonomie personnelle.


Table des matières
    Introduction
    A- La conquête d'une identité distincte
    1. En quoi elle consiste
    2. Les relations transférentielles
    B- L'autonomie
    1. Son importance
    2. Ce que c'est
    C- Dépendance et autonomie
    D- Trois façons courantes vouées à l'échec
    1. Neutraliser la dépendance
    2. Demander la permission
    3. Revendiquer à travers une cause
    Conclusion

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Vos questions liées à cet article et nos réponses !




Introduction


Dans "Transfert et droit de vivre", il a été question de la capacité d'accepter nos émotions et nos besoins. Nous avons vu que la préoccupation du droit à l'existence est omniprésente et se manifeste constamment tant que cette liberté intérieure n'est pas acquise. (Pour en savoir plus, voyez "Le transfert dans les relations" et "Aux sources du transfert".)

Le développement psychique ne s'arrête pas à cette victoire. Une fois acquis le droit d'exister avec nos émotions et besoins propres, nous entreprenons, avec autant de volonté et de détermination, une autre conquête: celle du droit d'être distinct. Notre tâche consiste à devenir capables de nous assumer devant les autres. C'est ainsi que nous gagnons notre autonomie psychique.

L'essentiel de cette démarche de croissance consiste à affirmer notre "différence". Lorsque la démarche est bien faite, elle nous permet d'assumer graduellement notre propre individualité et nos singularités.

Ceux qui réussissent cette conquête deviennent capables d'être eux-mêmes dans leurs relations, sans tension intérieure et sans devoir provoquer des conflits avec leur entourage. Mais il faut du temps pour atteindre une telle sérénité et le chemin pour y arriver n'est pas de tout repos. Il comporte des émotions intenses et une bonne dose d'insécurité.

Dans cet article, nous allons voir en quoi consiste cette recherche et quels sont ses difficultés et ses écueils les plus courants. Nous allons aussi expliquer pourquoi cette quête s'avère très souvent stérile, ressemblant à une lutte infinie sans réel gain d'indépendance. Pour un exposé plus élaboré, on peut consulter le chapitre sur la résolution du transfert du livre "L'Auto-développement: psychothérapie dans la vie quotidienne".

A- La conquête d'une identité distincte


1. En quoi elle consiste

La conquête du droit d'être une personne distincte est une des étapes importantes du développement psychique. C'est un défi de croissance que tout humain est appelé à relever.

L'élan qui déclenche cette recherche émerge comme un intense désir d'être nous-mêmes. Il englobe deux aspects:
  1. nous reconnaissons avoir nos propres émotions, besoins goûts, opinions et même caprices,
  2. nous tenons à les affirmer ouvertement.
Nous recherchons alors, plus ou moins consciemment, les personnes et les occasions qui nous permettront de progresser dans cette recherche. Voici à quoi cela peut ressembler.

    Pendant les premières années de sa vie maritale Nicole évitait tout ce qui aurait pu provoquer son mari irascible. Lors de leurs discussions, elle adoptait rapidement son idée ou faisait comme si elle était sans opinion, de peur qu'il ne "sorte de ses gongs". Elle était facilement anéantie par ses jugements et cherchait le plus possible à les éviter. Sa liberté intérieure était donc très restreinte et il lui était difficile "d'exister" en relation avec son époux.

    Mais après un travail personnel important, elle se surprend à avoir de plus en plus le goût d'affronter ce mari. Non seulement elle n'évite plus ses colères mais elle ne manque aucune occasion de signaler ce qui la dérange. Elle se fait même un point d'honneur de ne rien laisser passer.

    Nicole a aussi changé d'attitude dans son milieu de travail. Elle prend maintenant des responsabilités qu'elle refusait auparavant de peur de subir les critiques de ses pairs. Elle va même jusqu'à s'opposer ouvertement à sa directrice, une chose qu'elle n'aurait jamais osée auparavant.

    Il lui arrive de trouver sa nouvelle attitude exagérée, mais cela ne l'arrête pas. Elle craint encore le jugement, la désapprobation et parfois le rejet de son mari, de quelques collègues et de sa patronne, mais elle ose quand-même exprimer son point de vue, car c'est devenu pour elle une question de fidélité à elle-même (Pour en savoir plus, voyez Fidèle à moi-même).
Comme il ressort de cet exemple, la peur du rejet est la principale difficulté que nous rencontrons dans l'acquisition de notre droit d'être distincts. En nous affirmant tel que nous sommes, nous courons toujours le risque d'être désapprouvés, jugés ou même rejetés. La peur de perdre l'amour, de perdre l'estime, d'être abandonné... est si forte qu'il est tentant de contourner le défi. (Nous examinerons les principales forme d'évitement de ce défi dans la dernière partie de cet article.)

Cette conquête du droit a une identité distincte se fait essentiellement par l'expression. C'est en "prenant le risque" d'affirmer et d'être ouvertement nous-mêmes que nous parvenons à nous assumer dans notre singularité et notre différence. Personne n'a le pouvoir de nous donner cette liberté intérieure; il faut la gagner. (Pour un aperçu de ce genre d'expression, voir "L'expression qui épanouit" dans "Les Émotions source de vie").

Pour réussir, cette affirmation doit se faire devant les personnes concernées, c'est à dire celles dont l'estime et l'affection nous importent vraiment. Ce sont les seules devant qui nous pouvons gagner notre autonomie en prenant le risque d'une perte importante.

Heureusement, nous sommes dépendants de plusieurs personnes à cet égard. Cela nous procure un grand nombre d'occasions d'explorer cette problématique et de relever les défis qu'elle comporte.


2. Les relations transférentielles

C'est avec les personnes importantes de notre enfance que commence la conquête de notre autonomie psychique, particulièrement celles avec lesquelles notre lien affectif est le plus fort, celles qui nous ont servi de parents. Cette démarche se poursuit ensuite avec ceux qui en deviennent les représentants dans notre vie adulte. Ces "relations transférentielles" sont celles que nous vivons avec ceux qui "équivalent" aux personnes importantes de notre enfance. (Pour plus de détails, voir "Transfert et droit de vivre".)

Que notre relation avec nos parents ait changé ou non, nos difficultés avec eux sont transposées avec d'autres personnes de notre entourage si nous ne les avons pas encore résolues. C'est avec notre conjoint, un de nos enfants, le patron ou une collègue que nous avons les mêmes inhibitions, les mêmes frustrations, les mêmes attentes déçues.

Par cette merveilleuse astuce de notre psychisme qu'on appelle le transfert, nos besoins affectifs irréductibles trouvent de nouvelles cibles. C'est ce qui nous fournit l'occasion de compléter des situations inachevées qui nous poursuivent depuis notre enfance et ainsi d'élargir notre territoire.

Comme la conquête de la liberté d'être (ou droit d'exister), celle de la liberté d'être distinct (ou autonomie) s'accomplit graduellement. Elle peut s'étendre sur quelques années et elle n'est peut-être jamais tout à fait terminée, car nous avons toujours de nouveaux aspects de nous à assumer. De nouvelles dimensions de notre vie comme donner notre opinion devant un nouvel auditoire, des changements corporels difficiles à porter, une nouvelle création... ou de nouvelles personnes devant lesquelles prendre notre place: un nouvel amant, une nouvelle classe d'étudiants, une nouvelle patronne...

    Ce transfert est résolu lorsque nous sommes capables de nous respecter vraiment avec les personnes qui sont importantes pour nous, au risque de les affecter (positivement ou négativement), d'être blâmés, ou même d'être rejetés.

    Pour gagner notre autonomie psychique, il nous faut manifester à la fois nos besoins de dépendance et notre besoin d'affirmation. Cette expression ouverte doit être faite en contact direct avec ces personnes.

B- L'autonomie


1. Son importance

Pour survivre, les êtres vivants doivent être autonomes. Selon les genres et les espèces, l'acquisition de cette autonomie est plus ou moins complexe. Chez les humains, elle s'étend sur un grand nombre d'années, même si elle est supportée par un système d'éducation particulièrement élaboré.

L'autonomie est avant tout au service de la survie. C'est pour cela qu'elle fait partie d'un développement harmonieux et qu'il est tout à fait naturel pour les humains de la rechercher.

Dès que le jeune enfant découvre qu'il est capable de faire des choses par lui-même, il se met à multiplier volontairement les occasions de le faire. Si on le laisse explorer en lui fournissant l'encadrement et le soutien nécessaires, il acquiert de la confiance et de la solidité.

L'adolescence constitue une autre phase aigüe du développement de l'autonomie. Dans sa quête pour son identité propre, le jeune tente éperdument de se différencier de ceux qui ont eu une influence prépondérante sur lui, particulièrement ses parents. Cette recherche de son identité propre le pousse à s'affirmer et à s'opposer, quitte à subir la désapprobation. S'il parvient à vivre cette phase sans être trop violemment rejeté par les personnes importantes de sa vie, il gagne une partie importante de son indépendance psychique.


2. Ce que c'est

Une personne autonome est capable d'agir par elle-même pour répondre à ses besoins. Cela suppose deux éléments: elle reconnaît son expérience intérieure et elle en tient compte dans ses actions. Au lieu de se laisser dicter ses besoins et son comportement par l'extérieur, cette personne est "déterminée de l'intérieur" (comme l'exprimait Abraham Maslow).

La personne autonome est capable de prendre vraiment le risque de s'affirmer telle qu'elle est: avec son expérience propre, ses besoins, ses émotions, ses valeurs. Elle accorde de l'importance à son expérience et à ses besoins même lorsqu'ils ne sont pas approuvés par son entourage. Elle obéit à sa propre volonté plutôt qu'à celle des autres.

Comme le droit d'être, l'autonomie est une liberté intérieure. C'est la capacité de faire les choix que nous jugeons bons pour nous et d'en assumer les conséquences réelles, particulièrement les réactions des personnes qui nous importent. Cette liberté ne peut absolument pas nous être donnée par les autres, même s'ils jouent un rôle important dans son acquisition.

C- Dépendance et autonomie


On assimile souvent la recherche de l'autonomie à la disparition de la dépendance. Les personnes qui font cette erreur parlent surtout d'indépendance et elles aspirent à devenir indifférentes envers ceux qui exercent une influence importante sur elles.

En réalité, l'autonomie est indissociable de la dépendance. C'est seulement en rapport avec les personnes qui ont une grande valeur affective pour nous que nous pouvons gagner notre indépendance. Mais cela n'implique pas de devenir indifférents à ces personnes. Bien au contraire!

En fait, il serait inutile de chercher à devenir autonome devant les personnes auxquelles nous n'accordons pas d'importance. Notre liberté est déjà acquise! C'est avec les personnes qui nous importent le plus qu'il est utile de gagner notre autonomie. Et si nous parvenions à devenir indifférents envers elles, le problème serait simplement déplacé. Il faudrait alors trouver quelqu'un d'autre pour nous fournir l'occasion de faire cette conquête.

Comme nos besoins de dépendance seront présents tout au long de notre vie, ils ne peuvent être sacrifiés à notre recherche d'autonomie. Nous aurons toujours besoin d'être aimés. Chaque personne a besoin d'être reconnue comme une personne valable, d'être considérée, d'être attirante sexuellement et comme personne.

Chaque fois que nous parvenons à nous respecter en dépit du risque de perdre l'affection ou la considération des personnes importantes, nous gagnons de la solidité et notre identité est renforcée.

Ce n'est donc pas en niant notre dépendance ou en évitant de nous affirmer pour minimiser les risques que nous pouvons évoluer vers l'autonomie. Toutes les tentatives ainsi faussées aboutissent au contraire à l'échec de la démarche.

D- Trois méthodes vouées à l'échec


La peur de nous affirmer tels que nous sommes, avec à la fois notre dépendance et le désir de nous distinguer, est habituellement très forte. (Elle diminue progressivement si la démarche est adéquate.) Il est donc très tentant d'esquiver les difficultés en déployant diverses stratégies qui évitent l'affirmation ou neutralisent l'importance affective de notre interlocuteur. Il va sans dire que l'évitement de l'un ou de l'autre de ces deux ingrédients nécessaires condamne la démarche à un échec.


1- Neutraliser la dépendance

Pour éviter la vulnérabilité dans nos tentatives d'affirmation, nous pouvons essayer de nous persuader que les réactions de l'autre n'ont pas d'importance ou que nous n'avons pas besoin de lui. Cette méthode d'évitement prend trois formes principales.

    a. Se durcir pour s'affirmer

    Claudine a l'habitude de dire à la blague que si le mouvement féministe ne l'avait pas précédée, elle l'aurait initié. C'est une femme que rien n'arrête lorsqu'il s'agit de ses besoins. Il y a longtemps qu'elle a décidé de ne plus s'en faire avec les réactions de son mari. Sa phrase-clé: "c'est son problème; moi je fais ce que je veux".

    Pourquoi, après toutes ces années d'affirmation, a-t-elle encore besoin d'élever si souvent la voix et de proclamer vigoureusement son droit à la liberté ? En fait, malgré toutes ses affirmations, elle n'a pas réellement conquis cette liberté. Pourquoi?
Comme on l'a vu plus haut, on gagne son indépendance en prenant le risque d'être soi "en contact ouvert" avec les personnes importantes à cet égard. Mais au lieu de se laisser atteindre par les émotions de son mari, Claudine se fait croire qu'elles ne lui importent pas. Elle se raidit pour ne pas ressentir d'inquiétude ou pour éviter la culpabilité. Bien que ses tentatives d'affirmation lui demandent beaucoup d'énergie, elles ne lui servent pas vraiment à s'assumer.

    b. Garder ses distances

    Après huit ans de mariage et trois enfants, Véronique a envie de s'occuper davantage d'elle-même: sortir, prendre des cours, s'amuser avec ses amies. Elle constate que ses nouveaux intérêts dérangent son entourage, particulièrement son mari chez qui ce mouvement d'indépendance déclenche beaucoup d'insécurité. Elle préférerait de beaucoup avoir la bénédiction de Mathieu plutôt que de subir ses scènes de jalousie. Elle est malheureuse qu'il soit si inquiet et qu'il attribue son éloignement à une diminution de ses sentiments amoureux pour lui. Ce n'est pas ce qui motive Véronique bien qu'elle n'ait plus besoin d'être continuellement proche de Mathieu.

    Mais comme elle ne peut tolérer de le voir souffrir ainsi, elle se fâche, lui reproche sa mine déçue. Elle est peinée qu'il se tracasse autant, d'autant plus que cela contribue à rendre peu agréables les moments qu'ils passent ensemble.

    Véronique croit qu'elle ne pourra jamais arriver à respecter ses besoins et ses envies en étant aux côtés de Mathieu. Elle envisage donc la séparation dans l'espoir d'être libre... de ne plus être touchée par le fait qu'il est affecté.
Ce n'est pas de cette façon que Véronique atteindra la liberté intérieure de faire ce qui est important pour elle, même lorsque cela dérange des gens qui lui sont chers. En s'éloignant de Mathieu elle tente d'éliminer un obstacle alors qu'elle devrait plutôt le franchir pour gagner réellement son autonomie.

Si Véronique en vient effectivement à la séparation pour résoudre cette impasse, elle fera une grave erreur. Tout le travail amorcé aux côtés de Mathieu devra être repris avec son prochain conjoint, à moins, bien sûr, qu'elle n'adopte la solution de Pierre!

    Pierre n'a jamais voulu vivre avec sa fiancée afin de garder une certaine indépendance. "Comme il n'y a pas de quotidien entre nous, nous n'avons pas le problème des couples ordinaires: jamais de chicane, lorsque ses réactions me déplaisent, je n'ai qu'à prendre mon chapeau et à retourner chez moi (et vice versa)... En somme, je fais ce que je veux, quand je veux, comme je le veux et personne ne peut y redire".
À première vue, s'éloigner des personnes dont les réactions nous atteignent peut apparaître comme une solution au besoin d'indépendance. "Loin de lui ou d'elle, je serai libre!" Mais c'est une grave erreur!

Même s'il est vrai que nous pouvons ainsi plus facilement agir à notre guise, nous n'avons aucune chance de gagner ainsi notre autonomie psychique. Ce n'est pas par manque d ‘affirmation active, c'est parce que notre dépendance réelle est niée. En la niant ainsi, nous ne prenons pas réellement le risque (avec ses conséquences) d'être distincts; c'est ce qui fait qu'il n'y a pas de gain possible du point de vue de l'autonomie.

    c. S'éteindre

    Arthur a trouvée une bonne solution au fait qu'il trouve insupportable de déplaire à son épouse. Il fait tout pour oublier ses propres besoins et consacre sa vie à ceux de Florence. Ainsi, il ne l'indispose presque jamais. Ne lui demandez pas s'il veut faire un voyage. Il vous répondra d'en discuter avec Florence: "c'est elle qui décide". Dans ces situations, il prend toujours un ton semi enjoué. Il ne cache pas que c'est l'aménagement qu'il a trouvé pour se soustraire aux réactions intenses et possessives de sa femme lorsqu'il manifestait des désirs différents des siens.
La stratégie d'Arthur, on s'en doute, ne lui permet pas d'avancer d'un centimètre dans l'acquisition de son autonomie. D'abord, en renonçant ainsi à une vie distincte, il est condamné à une baisse de vitalité et probablement à une forme de dépression. Ensuite, en sacrifiant son affirmation pour satisfaire sa dépendance devant les réactions de Florence, il s'empêche de s'assumer.

Son retrait passif lui évite sans doute de percevoir clairement la déplorable condition de vie qu'il accepte avec Florence. Malheureusement pour lui, cette option ne lui permet pas d'améliorer son sort. Mais ça, c'est une autre question (Voyez : Les mythes de l'amour : L'amour inconditionnel).

Toutefois, Arthur n'est pas complètement dupe. Il sait bien qu'il n'est pas un homme libre. À la blague, il se définit comme "le mari de Florence". "Flo, c'est le patron", répète-t-il souvent sans éprouver clairement la tristesse profonde qui l'habite alors.


2. Demander la permission

Contrairement aux méthodes précédentes, c'est l'affirmation qui est déplacée ici. Au lieu de porter sur le risque d'être soi, elle est appliquée à reprocher à l'autre de ne pas nous permettre d'être nous- mêmes ou encore à lui en demander l'autorisation. Fondamentalement, nous l'implorons de nous accorder notre liberté.

    Muriel reproche continuellement à son ami de ne pas "être acceptant". Pourquoi est-il si mécontent qu'elle n'ait pas voulu de la sortie proposée? N'a-t-elle pas le droit de faire ce qu'elle veut? Elle lui répète souvent qu'il n'est pas "respectueux de ses besoins". Et elle fait souvent des colères parce que les choix qu'elle fait ne lui conviennent pas toujours.
Muriel ne nie pas qu'elle a besoin de l'approbation de son ami. En ce sens, elle reconnaît sa dépendance. Mais son affirmation ne porte pas sur le bon sujet. Au lieu d'afficher ce qu'elle veut et de vivre avec les conséquences qui en découlent, elle réaffirme continuellement son exigence d'être acceptée telle quelle, sans discussion.

De cette façon, elle n'a aucune chance de progresser dans son autonomie psychique. Et même si elle obtenait que son ami se neutralise pour son confort à elle, le problème ne serait que déplacé car son ami deviendrait alors un élément "neutre" à ce sujet (le transfert serait neutralisé). Muriel se croirait alors libre avec lui, mais elle n'aurait gagné aucune liberté intérieure. Sa difficulté de se respecter se manifesterait alors avec d'autres personnes, celles que son psychisme choisirait pour la continuation de sa conquête.

    François fait la même erreur que Muriel, même si sa stratégie est plus douce. Récemment divorcé, il s'est aperçu, à quelques reprises, que ses filles n'aimaient pas ses nouvelles fréquentations. Pour ne plus avoir à affronter leur fermeture et leurs sarcasmes, il a décidé de convenir avec elles qu'il leur présenterait ses nouvelles conquêtes. Elles auront dorénavant leur mot à dire lorsqu'il invitera une femme chez eux.

    Eugène et Émilie ont un problème semblable: ils ont l'impression d'être rejetés de l'autre s'il a le malheur d'exprimer une critique. Pour eux un jugement est un blâme et cela signifie ne pas être accepté tel que nous sommes. Ils ont bien raison sur ce point. Faire une critique c'est effectivement souligner quelque chose qui ne nous convient pas ou avec lequel nons ne sommes pas d'accord.

    Lorsque cela se produit, ils se défendent âprement. Leurs justifications n'ont qu'un but: que l'autre soit d'accord avec ce qu'ils ont fait (ou au moins reconnaisse que leurs motifs étaient acceptables). Il est difficile de manifester du mécontentement dans ce couple sans que les explications, les justifications ne se mettent à pleuvoir de part et d'autre. Leurs altercations sont interminables et n'amènent qu'épuisement et frustration.
Ces exemples mettent en lumière une stratégie courante qui sert à éviter l'affirmation de soi. Il s'agit de demander à l'autre de se mobiliser (de faire l'effort) pour nous accepter tels que nous sommes. Nous lui demandons d'éviter toute réaction qui nous mettrait en position d'insécurité.

En somme, nous le prions de nous accorder le droit d'être ce que nous sommes, même lorsque nous sommes différents de ce qu'il attend, de ce qui répondrait à ses besoins. Parfois, nous allons jusqu'à souhaiter qu'il nous accepte même lorsque ce que nous avons fait va à l'encontre de ses valeurs! En fin de compte, nous espérons que l'autre fasse seul le travail d'acceptation pour que nous puissions oser exister tel que nous sommes! Il n'est pas étonnant que l'autonomie tarde à venir...


3- Revendiquer à travers une cause

Il existe une troisième façon d'investir beaucoup d'énergie dans la cause de l'autonomie tout en n'obtenant aucun résultat réel. Cette tactique consiste à défendre de façon compulsive une cause ou des principes.

Bien entendu ce n'est pas toutes les personnes vouées à une cause qui négligent automatiquement la conquête de leur propre autonomie. Mais c'est souvent le cas lorsque nous ne sommes pas actifs sur ce sujet dans notre propre vie et que nous ne le sommes que pour la cause.

Ce qui caractérise cette méthode, c'est que ni le besoin de dépendance, ni l'affirmation ne sont niés. L'erreur est simplement dans le lieu de l'affirmation: l'expression est faite à côté du sujet. Le problème est déplacé de l'intérieur vers l'extérieur; le besoin d'autonomie n'est pas considéré comme une aspiration personnelle mais comme celle d'un groupe.

Une autre caractéristique importante de cette approche, c'est la revendication. Le besoin d'autonomie n'est pas considéré comme une liberté à gagner ou une ressource à développer, mais comme un droit qui devrait nous accordé. L'affirmation est mise au service de la revendication plutôt que de servir à l'exercice de l'autonomie. Le risque de "prendre" est esquivé et, par conséquent, il annule les efforts de conquête d'une liberté intérieure .

    Hubert est un défenseur inlassable de la cause des femmes. Il est très documenté sur la condition féminine dans le monde et dans son pays. Professionnellement il s'est donné un défi: créer un système de gestion du personnel équitable à l'égard des femmes de son entreprise. Il consacre beaucoup d'énergie à cette question et cela, depuis de nombreuses années. Ses succès le rendent heureux.

    Mais Hubert a beaucoup de difficulté à prendre la place qui lui revient dans sa propre vie. Il contredit rarement sa conjointe, même lorsqu'il est vivement en désaccord. S'il le fait c'est avec beaucoup de précautions pour éviter que l'échange ne s'enflamme. Avec ses collègues du sexe féminin il se comporte comme avec son épouse. Ses employés mâles disent de lui qu'il est beaucoup plus permissif avec les femmes qu'avec eux.

    Hubert se rend pas bien compte qu'il fait passer ses besoins en second. Lorsqu'il se rapproche d une prise de conscience à ce sujet, il justifie les efforts qu'il met sur la cause par son inébranlable désir de justice.
Il est facile d'observer la disproportion entre l'énergie consacrée à la cause et celle qui est mise au service de la conquête de son autonomie psychique. Les besoins de dépendance et les actions d'affirmation sont, de façon évidente, déplacés sur un sujet extérieur. En continuant de cette façon, même si Hubert devenait une sommité mondiale sur la condition féminine, il n'aurait rien gagné dans sa liberté personnelle d'être une personne distincte.

Conclusion



À compter du moment où on comprend que la capacité d'être soi, avec ses singularités, est une liberté fondamentale qu'il nous faut acquérir par nos propres efforts, nous avons moins de chances de prendre les chemins qui annulent nos efforts. Il faut comprendre aussi la nécessité de faire cette démarche de croissance en acceptant l'importance des personnes devant lesquelles nous prenons le risque de nous exposer. Ceci nous invite à admettre que nous sommes vulnérables à leurs réactions sans pour autant nous renier.

Cette recherche est difficile parce que nous risquons des pertes importantes. Plus que toutes les autres étapes d'une démarche de croissance, la conquête d'une identité distincte nous met face à la solitude existentielle. C'est pourquoi l'ambivalence entre le désir de s'affirmer tel que nous sommes et celui de se faire accepter est encore plus forte chez ceux qui présentent un déni de la solitude. Lorsqu'on nous accepte "tels que nous sommes" nous ressentons moins cette solitude. (À propos du déni de la solitude, voir "Implications existentielles" dans "L'Auto-développement: psychothérapie dans la vie quotidienne").

Bien des gens restent à la recherche de leur autonomie psychique jusqu'à la fin de leur vie, mais ne l'atteignent jamais. J'espère que l'éclairage apporté par ce texte pourra aider certains lecteurs à changer leurs procédés pour y parvenir. Les souffrances à travers lesquelles il faut passer pour arriver à l'autonomie psychique valent la peine d'être vécues. Une maturité accrue et un grand apaisement dans nos relations sont les bénéfices qui en découlent.

La méthode pour y parvenir n'est pas simple. Elle diffère d'une personne à l'autre et c'est à travers le cheminement de chaque individu qu'elle se définit précisément. On peut quand-même retenir deux principes qui guident cette quête dans des directions productives.
  1. Il faut tenir compte à la fois du désir d'autonomie et de l'importance réelle du lien avec l'autre.
  2. C'est par l'expression ouverte et directe en contact avec les personnes importantes que les gains sont accomplis.
Plusieurs autres textes sont proposés dans cet article et repris ci- dessous. Ils sont les outils nécessaires pour préciser et concrétiser le type de cheminement proposé ici. Pour le reste, chacun devient responsable de tracer son propre sentier.


Michelle Larivey, psychologue
Février 2001


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