Ressources en Développement
Les psychologues humanistes










Reconnaître les vrais besoins
Par Jean Garneau , psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 9, No 4: Avril 2005


| Avant d'imprimer ce document | Mise en garde | Autres articles |


Cet article fait suite à Les besoins humains


Table des matières
    A. Introduction
    B. Les dimensions du besoin
    • Vital ou optionnel ?
    • Permanent ou variable ?
    • Instinct ou liberté ?
    • Besoins individuels et collectifs
    • En résumé
    C. Quelques distinctions importantes
    • Besoin appris et besoin acquis
    • Besoin ou moyen
    • Demande ou obligation
    D. Encore une conclusion provisoire

Vous pouvez aussi voir:
Vos questions liées à cet article et nos réponses !




A. Introduction

Dans le premier article de cette série sur les besoins, nous avons vu comment notre équipement pour répondre à nos besoins était souvent inadéquat. Parce que nous ne recevons presque aucune éducation en ce domaine, nous avons souvent de la difficulté à identifier nos vrais besoins. Il nous est difficile de les distinguer des autres élans qui peuvent nous habiter (désirs, préférences, goûts, caprices), des expériences connexes (angoisse, tristesse, colère) ou même des instruments de satisfaction familiers (compliment, sourire, caresse, congé).

Nous avons tenté de mettre de l’ordre dans ce domaine en examinant trois grilles théoriques pertinentes. Ces typologies organisent en peu notre vision des besoins, mais nous devons constater qu’elles nous sont peu utiles lorsqu’il s’agit de distinguer notre besoin réel ou celui de notre interlocuteur.

Dans ce deuxième article, je vais présenter une conception qui cherche à répondre à nos questions en identifiant les dimensions les plus importantes à considérer pour l’identification des besoins. Par la suite, nous pourrons nous attaquer à la dernière question : quoi faire lorsque le besoin est bien identifié.

B. Les dimensions du besoin

Pour mieux cerner la nature exacte des besoins humains je vais en définir les principales caractéristiques. Nous verrons que chacune soulève des questions importantes rattachées à la fonction des besoins et aux façons dont nous les assumons. Cette partie de l’article permettra non seulement de mieux définir comment nous pouvons distinguer nos besoins mais aussi de mieux comprendre les pièges qu’ils recèlent.


Vital ou optionnel ?

Par définition, un besoin est impérieux. Il ne s’agit pas d’un caprice ou d’une simple préférence, mais d’une sorte de nécessité qui découle de ce que nous sommes. C’est vrai pour tous les êtres vivants, mais ces besoins prennent des formes différentes selon les espèces. Les besoins principaux des plantes, des animaux et des humains sont bien différents même si, fondamentalement, ils se ressemblent en grande partie.

Si nous ignorons nos besoins, c’est toujours au détriment de notre vitalité. Pour les besoins physiques, le lien avec la survie est évident. Plus précisément, c’est le lien avec la survie physique qui est indiscutable. Dans le cas de nos autres besoins, c’est de la vitalité psychique qu’il s’agit. Tout besoin trop peu comblé nous amène à devenir moins vivant dans son secteur particulier de notre vie. Voyons comment cela se manifeste à travers des exemples schématiques.

    Pour les deux personnes suivantes, la survie physique n’est pas un problème. Elles ont tout le nécessaire non seulement pour répondre à leurs besoins de nourriture, de liquide et d’oxygène, ainsi qu’à leur besoin de sécurité. C’est à d’autres niveaux d’eux-mêmes que se trouvent les dangers pour leur vitalité.

    Jean-Claude a toujours eu l’impression que sa mère ne l’aimait pas. Sans trop savoir pourquoi, il est convaincu qu’elle ne voulait pas de lui ; à un point tel qu’il a souvent cru être adopté. Maintenant adulte, il considère qu’il n’en souffre pas tellement. Il a appris à vivre sans amour et se débrouille très bien en compensant par une performance exceptionnelle au travail. Les promotions le consolent apparemment, mais c’est seulement dans l’alcool qu’il trouve le moyen d’apaiser son angoisse lorsqu’il se retrouve seul après le travail ou en vacances. Son corps et son intelligence sont toujours vivants, mais sa capacité d’aimer est morte depuis longtemps et, de plus en plus, c’est l’ensemble de sa vie affective qui est éteinte.

    Pour autant qu’elle s’en souvienne, Monique a toujours été plutôt effacée. Elle était considérée par tous comme une enfant sage et docile. Ses professeurs appréciaient son application et sa discipline. Les autres élèves ignoraient plus ou moins cette fille tranquille qui se tenait à l’écart des jeux et des chicanes. Encore maintenant, Monique passe souvent inaperçue dans son milieu de travail. Elle apprécie la tranquillité que cet anonymat relatif lui garantit, mais elle souffre de plus en plus de voir ses collègues moins compétentes obtenir toutes les promotions qu’elle croit mériter par son travail soigné et rigoureux. Si son ancienneté lui garantissait moins d’avantages, elle envisagerait certainement de se trouver un nouvel emploi ailleurs dans l’espoir d’être enfin appréciée à sa juste valeur. Jamais elle n’oserait parler à son patron de cette insatisfaction qui la ronge. C’est tout juste si elle en a parlé à son mari qui, comme d’habitude, l’a écoutée d’une oreille distraite. La capacité d’affirmation

La première caractéristique essentielle d’un besoin est son caractère vital. S’il n’est pas satisfait, la dimension correspondante de la personne s’affaiblit peu à peu jusqu’à devenir apparemment inexistante ou sans vie.


Permanent ou variable ?

À en croire les auteurs des typologies considérées dans l’article précédent, les besoins sont hiérarchisés entre eux. Certains besoins doivent être comblés jusqu’à un certain point avant que certains autres puissent prendre de l’importance. Ceci pourrait nous porter à croire que nos besoins changent avec le temps ou la maturité. C’est d’ailleurs une opinion fort répandue.

    Je suis excitée comme une adolescente à l’idée de revoir cet homme qui me plaît tellement. Ce n’est plus de mon âge ; je devrais être plus réservée. (Elle oublie que c’était exactement ce qu’elle faisait dans l’espoir de paraître “cool”, il y a une vingtaine d’années pendant son adolescence).

    Je suis complètement desséché à force de tenter de vivre sans relation amoureuse. Je me sens comme un bébé oublié derrière un buisson dans un parc. Mais je devrais être adulte et m’aimer moi-même au lieu de chercher quelqu’un qui m’envelopperait de son amour. Une brève aventure sexuelle de temps à autre devrait être suffisante pour me satisfaire.

Le besoin d’amour du nourrisson et celui de l’homme de quarante ans ne sont évidemment pas identiques. Pour diverses raisons, ils prennent des formes bien différentes.

Le bébé est tout à fait dépendant des adultes de son entourage pour obtenir l’amour dont il a besoin. Il peut tout au plus signaler son manque par des cris ou des pleurs, montrer sa satisfaction par son calme, un sourire ou en s’endormant. Son influence sur son destin est relativement minime, mais il connaît d’emblée ses besoins parce qu’il éprouve directement le bien-être ou malaise qui indiquent combien ils sont satisfaits.

permanenceL’adulte peut plus facilement dissimuler et ignorer ses besoins. Il est capable d’agir efficacement pour les combler mais il peut aussi choisir de les faire disparaître de son comportement (les cacher aux autres), de sa conscience (les cacher à lui-même), ou même de tenter de les surmonter en se privant volontairement des satisfactions correspondantes. À cause de ses opinions sur lui-même, sur la maturité et sur les valeurs qui doivent guider sa vie, il en vient souvent à décider d’ignorer certains besoins qu’il juge infantiles ou peu valables. La société et la religion viennent souvent encourager cette privation volontaire.

Ces différences ne doivent pas nous faire oublier que les vrais besoins continuent d’exister à travers les changements qui concrétisent les phases de notre vie. Le besoin d’être aimé est relativement évident chez le bébé et ceci favorise la mobilisation enthousiaste des adultes pour y répondre. Il n’est pas moins réel chez l’adulte ; lui aussi a besoin de sentir qu’il a sa place dans le monde, qu’il est apprécié pour ce qu’il est, indépendamment de ce qu’il accomplit. Dans la mesure où le besoin est comblé, il perd de l’importance et laisse l’attention se tourner vers un autre besoin moins satisfait.

La deuxième caractéristique essentielle du besoin est sa permanence fluctuante. Comme la faim, son importance varie en fonction du degré de privation, mais il continue d’exister sous des formes différentes à travers les époques de la vie. La forme qu’il prend chez chaque personne est le reflet de sa maturation physique et psychique, mais aussi de l’accumulation de ses expériences qui l’amènent à découvrir de nouvelles sources de satisfaction comme de nouveaux obstacles à surmonter.


Instinct ou liberté ?

Tout comme les bébés, les animaux ont la chance remarquable d’avoir peu de liberté par rapport à leurs besoins. L’instinct les amène automatiquement à poser les gestes appropriés pour répondre au besoin qui émerge. Si on considère le taux de succès d’un bébé dans sa recherche de satisfaction (malgré ses moyens très limités), on peut dire que la plupart des adultes pourraient l’envier. Ils ont plus de choix, mais en même temps plus de responsabilités et plus de chances de faire des erreurs.

Ceci nous amène à préciser la distinction entre le besoin et l’instinct. Ces deux réalités sont intimement liées parce que l’instinct déclenche les actions qui permettent de répondre au besoin. Mais ce ne sont pas tous les besoins qui obtiennent ainsi les services d’un comportement automatique. En fait, les humains ne reçoivent pas souvent l’aide de ces automatismes instinctifs.

L’instinct s’applique nécessairement à un besoin inné. Lorsqu’il s’agit d’un besoin modifié par un apprentissage quelconque, on voit rarement un enchaînement d’actions automatiques conduire à la satisfaction. Dans ce cas, on observe plutôt des choix et des comportements orientés par des décisions. L’adulte remplace normalement les réactions instinctives du bébé par des stratégies plus complexes et plus variables qu’il adapte à chaque situation particulière.

    Lorsque Maurice boude son épouse qui n’a pas voulu l’accompagner au match de football, il remplace les cris du bébé par une expression indirecte de colère combinée à une indifférence simulée. Il adopte cette tactique parce qu’il la croit plus susceptible de lui apporter ce qu’il recherche (par exemple une attention compatissante entremêlée de signes de regret). Si cette méthode n’obtient jamais ce qu’il désire, Maurice en viendra bientôt à inventer une autre stratégie, mais si elle s’avère efficace, il deviendra rapidement un expert de la bouderie en créant de nouvelles variantes adaptées aux diverses situations.

Les besoins des humains évoluent plus que ceux des animaux ; leur satisfaction est obtenue à travers des actions librement choisies plus qu’à travers des actions instinctives, surtout à l’âge adulte. Les besoins sont relativement permanents ; leur forme évolue avec la maturation physique et psychique, mais le besoin reste fondamentalement le même durant notre vie.

C’est la troisième caractéristique fondamentale de nos besoins : ils sont permanents mais leur forme, leur intensité et leurs sources de satisfaction se transforment avec nous-mêmes. Notre liberté, éclairée par notre expérience, nous permet de devenir plus efficaces et adaptés dans notre recherche de satisfaction.


Besoins individuels et collectifs

Il est évident pour tous que nos besoins ne sont pas tellement différents d’un individu à l’autre. Nous avons tous besoin de nourriture, de liquide, d’évacuer les déchets, de nous reposer, de nos protéger des températures trop basses ou trop élevées, de nous défendre des dangers provenant de l’extérieur, de nous développer et de nous épanouir sur plusieurs plans, de nourrir notre affectivité, etc.

collectifCes besoins et les moyens d’y répondre prennent cependant des formes qui sont différentes d’un individu à l’autre. Lorsque nous rencontrons quelqu’un qui vit dans une culture très différente de la nôtre, ces différentes sont très évidentes. Mais lorsque nous sommes dans un milieu relativement homogène, les différences sont plus subtiles et les ressemblances peuvent facilement les dissimuler. Avec nos proches, nous allons jusqu’à apparaître quasi-identiques et à considérer comme des évidences absolues les caractéristiques que nous partageons.

Il est souvent tentant de considérer le style que notre milieu familial et notre environnement social ont donné à nos besoins comme la seule forme adéquate de ce besoin. Nous faisons de nos moyens préférés une sorte d’absolu ou de norme qui nous semble applicable à tout le monde. Évidemment, il nous est alors difficile de comprendre ceux qui, à partir d’un autre milieu et d’une autre culture, sont arrivés à des conclusions bien différentes des nôtres. Nous avons tendance à croire qu’il ne comprennent pas bien parce qu’ils ne connaissent pas mieux.

    (À lire avec les accents appropriés.)
    Tout le monde aime la tourtière du Lac St-Jean parce que c’est la meilleure! - Mais non! La nouvelle cuisine française est de loin supérieure; c’est évident! - Je vous rappelle respectueusement que la gastronomie japonaise est bien plus raffinée. - "Come on!" Y’a rien de meilleur pour nourrir son homme qu’un “T-Bone” bien juteux sur “charcoal”, surtout avec ma sauce “Bar-B-Q Texas Special”!.

Parce que l’exemple réunit artificiellement des individus de provenances bien différentes, il permet d’illustrer la myopie caractéristique de notre vision des réponses adéquates à nos besoins. Chacun des quatre participants aurait raison de façon évidente dans son milieu propre.

Lorsque nous sommes avec des personnes qui nous ressemblent, nous avons tendance à avoir une vision limitée des réponses possibles à nos besoins et, par conséquent, de nos besoins eux-mêmes. Nous avons également tendance à croire que nous avons des besoins communs car la forme que ceux-ci on pris sous l’influence de notre milieu de vie est relativement semblable. En réalité, nos besoins sont les mêmes que ceux des personnes qui appartiennent à d’autres cultures; ce sont nos façons de les nommer et de les satisfaire qui sont différentes.

C’est la quatrième caractéristique fondamentale du besoin : il est essentiellement universel en tant que besoin mais il est éprouvé d’une façon qui tient compte de notre éducation, de notre milieu et de notre expérience accumulée. À cause des mêmes influences, nos façons de satisfaire un même besoin sont différentes d’un milieu à l’autre et même d’un individu à l’autre.

      Si les besoins sont ainsi universels tout en prenant des formes variables, comment considérer les besoins collectifs comme ceux de la population d’un pays ou d’une région, ceux des employés d’une usine, d’un groupe de travail, d’une famille ou d’un couple? S’agit-il de besoins collectifs ou de besoins communs?

      Les besoins, comme les émotions, ne peuvent être ressentis que par des individus. Même si dix mille personnes vivent une émotion semblable au même moment lors d’un événement sportif ou d’un concert, c’est bien de dix mille expériences qu’il s’agit. Elles se ressemblent et sont amplifiées ou soutenues par les réactions des autres, mais elles sont vécues par chaque individu. On ne peut parler d’un besoin collectif à moins de vouloir dire qu’il s’agit d’un besoin qu’éprouvent une très forte majorité des individus impliqués dans la situation. Le groupe est un concept abstrait créé par les humains pour désigner rapidement une réalité complexe; il ne s’agit pas réellement d’un organisme vivant et ressentant qui aurait des besoins. Lorsque nous nous exprimons autrement, c’est par une forme d’anthropomorphisme analogue à celle que nous adoptons pour parler de ce qu’éprouvent les animaux.

En résumé

J’ai présenté quatre caractéristiques essentielles qui permettent de reconnaître et de distinguer les besoins réels. Il en existe peut-être d’autres que vous voudrez me suggérer, mais ces quatre aspects me semblent suffisants pour le moment. Examinons comment ils peuvent nous aider à voir plus clair dans notre réalité quotidienne individuelle.

    Les caractéristiques

  1. Vital pour cette dimension de la personne
  2. Permanent mais fluctuant et en évolution
  3. Les manifestations et les formes de satisfaction changent par l’expérience
  4. Universel dans des formes adaptées à la culture et à l’individu

    Exercice

    Appliquons maintenant ceci à la liste que vous avez faite et annotée dans le premier article de cette série. Pour chaque item de votre liste, vérifiez si chacune de ces quatre caractéristiques est respectée. Pour chaque cas où la caractéristique ne s’applique pas, inscrivez un point d’interrogation vis à vis le “besoin” concerné.

C. Quelques distinctions importantes

Nous allons maintenant jeter un coup d’oeil sur quelques “zones grises” dans le domaine des besoins. Il s’agit des aspects qui entraînent souvent de la confusion et sont la source de fréquents conflits entre des personnes proches.

Vous y reconnaîtrez peut-être des items de votre liste auxquels vous avez ajouté des points d’interrogation. Si c’est le cas, vous pouvez rayer l’item de votre liste car il ne s’agit pas d’un véritable besoin et vous savez alors pourquoi.

Besoin appris et besoin acquis

Nos besoins sont toujours liés à notre survie, au moins dans une des dimensions de notre vie. Faut-il en conclure que tous nos besoins sont innés ou pouvons-nous envisager l’existence de besoins acquis en cours de route, de besoins qui seraient le résultat d’un apprentissage?

Nous avons déjà vu que les besoins prennent des formes différentes au cours de notre vie. Le même besoin se manifeste autrement et, surtout, les façons d’y répondre évoluent avec notre expérience et notre maturation.

    Ce qui sert à nourrir un bébé ne serait sans doute pas vraiment adéquat pour un enfant de cinq ans et certainement pas satisfaisant pour un adulte. En quantité suffisante, cette nourriture permettrait peut-être de survivre, mais les exigences du corps et du psychisme de l’adulte ne seraient pas satisfaites. Manque de fibres, manque de sel, saveurs étranges et manque de consistance.
À bien y penser, ces exigences sont une affaire de goût et d’habitude plus que des dimensions d’un besoin réel. Nous prenons l’habitude de manger certains plats (des aliments associés à une synthétiquepréparation particulière) disponibles dans notre environnement. Nous en venons à préférer certains et à en refuser d’autres. Nous en venons également à considérer comme particulièrement délicieux certains mets que nous apprécions sans les consommer aussi régulièrement. La conclusion est claire : les goûts et les habitudes sont nécessairement acquis même lorsqu’ils en viennent à interférer avec la satisfaction de nos besoins réels (tous les enfants prennent un jour ou l’autre certains aliments en aversion, le plus souvent choisis parmi ceux que leurs parents estiment nécessaires à la santé).

Si nous cherchons parmi les besoins plus “évolués”, pouvons-nous trouver des besoins acquis à travers l’éducation ou grâce à des expériences satisfaisantes. Pensons notamment au besoins d’activité physique comme l’éprouve l’adepte de la course à pied ou aux besoins d’ordre esthétique ou intellectuel des mélomanes. Lorsque ces personnes n’ont pas la possibilité de s’adonner à leur activité habituelle, elles éprouvent cette privation comme un manque réel.

D’autres phénomènes ressemblent un peu à des manques de ce genre. Pensons au fumeur, à l’alcoolique ou au toxicomane. La privation entraîne chez eux aussi une carence réelle qui n’est pas que subjective. Le manque physique est mesurable et ne peut être ignoré impunément car il en découle des déséquilibres physiologiques importants.

On peut parler dans tous ces cas de “besoins synthétiques” créés par la répétition d’une action qui, au départ, n’était absolument pas nécessaire. Personne ne commence à fumer parce qu’il éprouve un manque de nicotine ; c’est un douteux privilège qui est réservé à ceux qui ont déjà pris l’habitude de fumer. Personne ne commence le “jogging” ou la fréquentation des concerts pour répondre à besoin irrépressible. Au départ, ces activités sont au moins inconfortables, sinon passablement pénibles. Le “besoin” est le résultat d’une répétition et d’une “éducation” de soi-même.

Même s’il est synthétique, le “besoin” peut être, en apparence, aussi impérieux qu’un besoin ordinaire. Cependant, le fait de comprendre qu’il s’agit d’un manque artificiel répondant à un faux besoin nous permet d’adopter une attitude plus appropriée. Plutôt que de considérer qu’il s’agit d’un besoin réel auquel il faut absolument répondre, nous pouvons envisager la possibilité de modifier cette habitude si elle nous semble néfaste ou impossible à satisfaire. Le fait qu’il ait des conséquences physiques et provoque des réactions de sevrage ne doit pas nous faire oublier qu’il s’agit d’une habitude et non d’un besoin.

Le “besoin synthétique” est donc avant tout une habitude et une préférence. Les façons de trouver les véritables satisfactions qui y correspondent sont très nombreuses et n’ont pas toutes les mêmes conséquences indésirables ni les mêmes exigences concrètes. Ces “besoins” correspondent plus à des moyens qu’à des besoins.


Besoin ou moyen

Tout le monde comprend aisément la distinction entre le besoin et le moyen de le satisfaire. Il s’agit d’une évidence... tant qu’on ne tente pas de l’appliquer concrètement. Voici quelques exemples parmi les milliers qu’on rencontre régulièrement.

  • J’ai besoin que tu me dises souvent que tu m’aimes.
  • J’ai besoin que tu me montres ton amour en me donnant des fleurs à mon anniversaire.
  • J’ai soif! Il me faut une bière immédiatement.
  • J’ai besoin de manger un steak bien saignant aujourd’hui.
  • J’ai besoin d’aider les autres à s’épanouir.
  • J’ai besoin de parler avec toi de notre relation.
  • J’ai besoin que tu m’exprimes davantage tes sentiments (que tu me dises tes ...).
  • J’ai besoin que tu me rassures sur ma beauté.
  • J’ai besoin que tu me désires (que tu m’approuves, que tu m’encourages...).
  • J’ai besoin d’un bon avocat (médecin, psychologue, osthéopathe...).
  • J’ai besoin de sortir avec mes amis (amies).
Qu’est-ce qui distingue le besoin du moyen? En quoi cette distinction est-elle importante? Le moyen étant une façon efficace de répondre au besoin, pourquoi se soucier de la différence entre les deux?

Lorsque notre besoin est satisfait, il n’est pas utile de nous en soucier et nous n’y pensons pas. Nous consacrons alors notre énergie à satisfaire un autre besoin qui n’est pas comblé. Le mécanisme d’émergence nous amène naturellement dans cette direction.

bersoin ou moyenC’est lorsque le besoin n’est pas comblé que la distinction devient importante. Lorsque nous disons des phrases comme celles des exemples ci-haut, notre besoin n’est évidemment pas satisfait et nous cherchons à y répondre. Si nous distinguons alors entre notre besoin et le moyen que nous proposons, nous pourrons constater qu’il existe un grand nombre d’autres façons de répondre à notre besoin. Nous aurons alors la possibilité de choisir un moyen efficace au lieu de nous entêter à demander inutilement quelque chose que nous n’obtiendrons probablement pas.

Le besoin est contraignant (nous n’avons pas vraiment le choix d’y renoncer) alors que le moyen est optionnel (nous pouvons toujours choisir ou d’inventer la façon la plus efficace de répondre à notre besoin). Nous sommes libres par rapport aux moyens que nous choisissons et nous avons toujours la possibilité de changer de moyen lorsque celui auquel nous pensions n’est pas efficace ou disponible.

Une autre distinction est tout aussi importante : le moyen correspond généralement à une action qui, la plupart du temps, implique une autre personne (ou exige sa collaboration). Parfois même, le moyen correspond à une action particulière qui doit être accomplie par l’autre. C’est le cas de la majorité des exemples de la liste ci-dessus.

Cette action qui devrait être celle de l’autre nous apparaît comme “une bonne affaire”. Si l’autre accepte, nous obtiendrons la satisfaction sans avoir eu besoin de nous mobiliser au-delà de l’expression de notre besoin. Mais en réalité, il s’agit d’un marché de dupes. Si l’autre accepte nous ne profiterons pas complètement de notre satisfaction mais nous perdrons toute raison de nous montrer insatisfait. S’il refuse, nous serons plongé dans l’impuissance et il ne nous restera pas d’autre issue que de nous plaindre de cette personne tout en restant insatisfait.

La distinction entre le besoin et le moyen est donc le plus court chemin pour récupérer notre pouvoir réel sur notre satisfaction tout en assumant une de nos responsabilités fondamentales en tant qu’être vivant: agir pour répondre à nos besoins. Qu’on présente notre moyen comme une demande ou une exigence ne change rien à ce fait : le moyen devient alors ce qui nous limite au lieu de demeurer une des multiples façons de répondre efficacement à notre besoin.


    Comment distinguer
Comme nos besoins réels sont universels alors que nos habitudes et nos préférences sont reliés à notre culture et à notre environnement immédiat, nous pouvons utiliser cette caractéristique pour distinguer nos besoins de nos moyens. Il suffit souvent de se poser les questions suivantes pour savoir si nous avons raison de croire qu’il s’agit d’un besoin.

    Est-ce que mon voisin, mon patron et quelqu’un qui vit sur un autre continent pourraient dire la même chose (avec la même signification)? Est-ce que tous les gens de mon âge, peu importe où ils sont, éprouvent ce besoin?
Si la réponse est oui dans les deux cas, il s’agit probablement d’un besoin réel. Si au moins une des deux réponses est non, nous avons probablement affaire à un moyen. S’il nous semble difficile d’admettre qu’il ne s’agit que d’un moyen et non d’un besoin malgré ce test, il y a de fortes chances qu’il s’agisse en plus d’une forme de contrainte. (Il en sera question plus loin.)

On peut utiliser un autre truc pour identifier le besoin réel qui se trouve dissimulé par le moyen auquel on reste accroché. Souvent, il suffit de chercher à identifier quelle satisfaction nous pourrions éprouver si le moyen était disponible, quelle sorte de bien-être nous espérons en tirer ou quel manque intérieur serait ainsi atténué. Nous obtenons alors rapidement une idée assez précise de la nature de notre besoin.


Demande ou obligation

Si on revient à la liste de “besoins” de la section précédente, on peut y déceler plusieurs énoncés dont le but assez évident est de forcer l’autre à agir d’une façon particulière. Les phrases qui commencent par “J’ai besoin que tu...” sont très souvent des exemples de cette catégorie. Le sens exact des ces énoncés est plus proche de “Je veux que tu te sentes obligé de...”.

Pourquoi présenter ce désir comme un besoin alors qu’il serait tellement plus clair de dire les choses directement comme elles sont vraiment ? Pourquoi chercher à imposer quelque chose alors qu’on sait que l’autre ne consent pas réellement à nous l’offrir ? Voyons un exemple un peu plus précis.

    “J’ai besoin que tu me dises souvent que tu m’aimes” deviendrait, si on rendait explicite tout ce que la phrase sous-entend, quelque chose comme ce qui suit.

    Je veux que tu prennes souvent l’initiative de me dire que tu m’aimes sans que j’aie à le demander. C’est une exigence que je refuse de négocier car je suis trop inquiète lorsque tu ne me le dis pas assez souvent à mon goût et je me sens trop vulnérable lorsque je dois le demander pour calmer mon angoisse. J’exige aussi que ça vienne spontanément de toi car si tu le fais en réponse à ma demande, je ne crois pas à ta complète sincérité.

    On pourrait même ajouter, pour être complètement explicite, “Je sais que ce n’est pas dans tes habitudes d’agir ainsi, mais ça m’est égal. Il va falloir que tu deviennes plus expressif et plus spontané!”
Il faudrait pouvoir compter sur une dépendance ou une indulgence extrême de l’autre pour oser formuler ainsi cette exigence. C’est pourquoi la version indirecte qui dissimule l’exigence derrière un “besoin” est presque toujours celle dont on se sert.

Le fait de dire qu’il s’agit d’un besoin crée l’obligation et élimine la possibilité d’un refus (c’est au moins l’intention). Le fait de procéder indirectement permet d’éviter que la dépendance ou l’extrême indulgence ne deviennent évidentes. Les chances d’obtenir une réponse positive sont donc bien meilleures, même si l’expérience démontre que l’effort de conformité ne dure jamais longtemps. La relation peut rester inchangée et continuer à se détériorer lentement car rien ne permet d’en arriver à assumer soi-même la recherche de la satisfaction et la responsabilité de vivre et résoudre ses angoisses.

Encore une conclusion provisoire

Cette partie de l’article est déjà bien trop longue. Il faudra attendre la prochaine partie pour la suite. Ce dernier sera consacré à deux questions cruciales auxquelles il est maintenant plus facile de répondre correctement.

  • Comment procéder pour bien identifier notre besoin réel ?
  • Que faire lorsque ce besoin est bien identifié ?
À bientôt.

    Jean Garneau, psychologue
    Ressources en Développement

Note: Conservez votre liste car elle vous servira encore dans la suite.

Retour au menu


En plus de...



Vous pouvez lire...



Vous pouvez utiliser...



Vous pouvez en discuter sur...



Vous n'avez pas encore trouvé ce que vous cherchiez ?

Retour au menu
Pour aller plus loin
dans votre exploration !
ReD Tous droits réservés © 2005 par Ressources en Développement inc.
Nous n'exprimons aucune opinion concernant les annonces google
Si vous voulez reproduire ou distribuer ce document, lisez ceci
Communiquer avec ReD