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Compétition saine et malsaine :
(1) Les moteurs de la compétition
Par Jean Garneau , psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 4, No 10: Novembre 2000


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Résumé de l'article

Même si certains voudraient l’éliminer complètement de leur univers, la compétition fait partie de notre vie. Au travail, entre amis, dans le couple, entre frères et soeurs et même entre parents et enfants, on la voit apparaître à tout propos. Voyez comment la compétition est non seulement inhérente à la vie mais un important moteur de croissance! Découvrez aussi les trois genres de compétition saine.


Table des matières
    Introduction

    A- La compétition est inhérente à la vie
    1. La structure sert de cadre
      • La structure de l'espèce
      • La structure individuelle
    2. L'environnement définit les contraintes
      • Compétition, survie et adaptation
    3. Le comportement détermine le succès
      • Liberté et épanouissement

    B- Trois genres de compétition saine
    1. La compétition-combat
    2. La compétition-émulation
    3. La compétition-imitation

    Conclusion

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Introduction


Pour bien des gens, le fait de se mesurer aux autres ou de tenter de les surpasser correspond à un tabou. Même le fait de chercher à exceller demeure à leurs yeux une attitude néfaste qui ne peut s'exprimer que de façon dissimulée ou indirecte. Il ne reste souvent que les sports où la compétition directe puisse être acceptée.

Pourtant, il est difficile de trouver une réunion de trois personnes ou plus dans laquelle la rivalité, l'émulation ou la concurrence n'existent pas. On peut facilement en déceler les manifestations même lorsqu'elles sont voilées. Que l'expérience subjective de la compétition prenne des formes évidentes ou indirectes, elle demeure bien réelle, toujours chargée d'émotions.

Comment se fait-il que cette réalité omniprésente soit si souvent exclue de notre conscience et de notre expression? Qu'est-ce qui fait qu'elle nous apparaît si facilement inavouable? Comment expliquer qu'on en vienne si souvent à présenter son absence comme une vertu?

Pour trouver des réponses à ces questions, il est utile d'examiner d'abord les sources fondamentales de la saine compétition. Ceci permet d'en comprendre l'importance et les utilités particulières. Il est plus facile ensuite de distinguer les types de compétition saine et d'en saisir les ingrédients les plus essentiels.

Par la suite, cette compréhension nous aidera à identifier et comprendre les formes malsaines que prend souvent cette réalité inhérente à la vie. C'est en nous appuyant sur cette compréhension des moteurs de la compétition que nous pourrons identifier des pistes de solution.

Il faudra une série de trois articles pour compléter cet ambitieux programme. Dans celui-ci, je tenterai de mettre en lumière les fonctions de la compétition: de quelle source elle émerge et à quoi elle sert. En distinguant trois types de saine compétition, je pourrai illustrer plus clairement les diverses utilités qu'elle peut avoir.

A- La compétition est inhérente à la vie


Fondamentalement, la compétition est l'expression naturelle du désir d'exceller. C'est un élan commun à tous les êtres vivants et il est au coeur même de la tendance actualisante. Chaque être vivant cherche en effet à s'épanouir autant qu'il le peut dans les circonstances où il se trouve. Les plantes, les animaux et les humains ont en commun cette caractéristique innée.

La compétition est une des façons importantes dont se concrétise ce désir d'épanouissement. Comme nous le verrons plus loin, elle aide l'enfant à grandir, elle contribue chez l'adulte à la création de nouvelles ressources et elle permet à l'espèce de s'adapter et de survivre lorsque les conditions deviennent difficiles.

Cet épanouissement de chaque être vivant se définit à travers plusieurs facteurs. On peut regrouper en trois genres ces éléments qui déterminent notre développement:

  1. la nature (structure) propre à chaque espèce,
  2. le contexte (environnement) particulier dans lequel se trouve chaque individu et
  3. les actions (comportement) de chaque individu dans son effort d'adaptation et de croissance.
(On peut trouver une explication plus élaborée de la tendance actualisante et de la conception de la vie qui sous-tend cet article en consultant "Une théorie du vivant".


1. La structure sert de cadre

La structure de l'espèce

La structure de chaque espèce détermine en grande partie les formes que peut prendre l'épanouissement de ceux qui en font partie. Le merle qui ne saurait pas voler serait peu épanoui, mais la plus belle rose ou l'athlète le plus doué n'ont aucune chance de répondre à ce critère. Ils ne sont pas handicapés s'ils ne savent pas voler. Chaque espèce a en effet ses caractéristiques propres qui définissent les cadres dans lesquels les individus pourront normalement s'épanouir.

C'est en comparant plusieurs individus de la même espèce qu'on peut le plus facilement cerner leur structure particulière et, par conséquent, les possibilités et les limites générales de leur potentiel d'épanouissement. Le chien qui se comparerait à un oiseau pour identifier ses objectifs de développement serait dans une impasse. Sa structure ne lui permet pas de voler et de se nourrir de graines ou d'insectes. Et même s'il se compare à un chien d'une race différente, il peut se retrouver en sérieuse difficulté; aucun effort individuel ne peut donner au terrier les caractéristiques du caniche.

Mais s'il se compare à d'autres chiens de sa race (ses parents et leurs autres descendants par exemple), il peut trouver des modèles réalistes. Ces comparaisons peuvent lui faire voir des objectifs plausibles dont il peut se servir pour guider sa démarche de croissance.

C'est ce que font spontanément tous les enfants: ils se comparent à leurs parents et à leurs aînés, ils cherchent à les imiter dans l'espoir d'acquérir les mêmes habiletés. C'est ce que nous appelons l'identification: un outil essentiel du développement de l'identité.

Au fond, cette identification est une forme de compétition par imitation: on s'efforce d'agir comme un être qu'on admire dans l'espoir de parvenir à lui ressembler. La plupart du temps, on imite quelqu'un de plus grand parce qu'on se considère moins développé que lui et parce qu'on aspire à devenir aussi épanoui. La compétition est à la fois avec l'autre (on cherche à l'égaler) et avec soi-même (on cherche à se dépasser). Il suffit d'observer les plus jeunes filles de l'auditoire d'un concert des Spice Girls pour voir que cette compétition-identification (imitation) peut aller très loin.

La structure individuelle

Bien sûr, la structure qui définit les possibilités et les limites de notre développement n'est pas uniquement liée à notre espèce. Chaque individu possède une variante particulière de cette structure générale. Certains sont plus grands, plus blonds, plus énergiques, plus intelligents, etc. Ces caractéristiques de base, tout comme les défauts physiques, font partie de notre structure individuelle et déterminent en partie les formes que peut prendre notre épanouissement. Le fait de naître avec un bras en moins ne limite pas notre épanouissement, mais il en détermine en partie les modalités possibles.

L'épanouissement est toujours une réalisation individuelle et la compétition qui supporte cet épanouissement doit tenir compte des capacités réelles (structure) de chaque individu. La compétition saine est donc, au fond, toujours établie d'abord avec soi-même: ce sont nos limites que nous tentons de dépasser. Mais elle se nourrit aussi d'admiration: c'est un plus grand qui nous présente un modèle à imiter et à émuler, qui nous offre un exemple de ce que nous pourrions devenir. Sans cette illustration, notre épanouissement risquerait de se retrouver en panne d'inspiration.

On pourrait, par exemple, considérer qu'un homme de petite taille est défavorisé d'emblée. Mais cette limite apparente est un atout essentiel pour devenir jockey, surtout si on veut y exceller. Il suffit souvent de rencontrer un modèle qui nous convienne bien pour transformer en ressources des caractéristiques personnelles qu'on aurait pu considérer comme des limites.


2. L'environnement définit les contraintes

La plante se nourrit à partir de ce que contiennent l'eau qu'elle parvient à trouver et le sol où elle est implantée. Son effort d'épanouissement tient forcément compte de ces dimensions car c'est là qu'elle se procure l'énergie nécessaire.

Mais l'environnement n'est pas nécessairement bien adapté aux besoins de la plante: il peut contenir trop d'eau, pas assez de potassium, etc. Il peut aussi faire trop froid ou venter trop fort, car la température obéit à des règles que la plante ne définit pas. Il arrive aussi que les nutriments disponibles dans un lieu ne soient pas assez abondants pour permettre le développement ou la survie de chacune des plantes qui s'y trouvent.

Compétition, survie et adaptation

Si ces conditions d'environnement sont trop souvent défavorables ou trop peu adéquates pour favoriser le plein épanouissement d'une espèce, l'organisme vivant se mobilise pour survivre. La tendance actualisante change alors d'objectif; elle s'applique à permettre la survie de l'organisme et de son espèce par une adaptation créatrice aux conditions difficiles.

Dans l'immédiat, chaque organisme tente alors de se procurer ce dont il a besoin pour survivre. Et si les conditions sont très difficiles, seuls les plus forts y parviennent, avec ceux qui ont eu la chance de se trouver dans une région moins défavorisée de cet environnement. C'est l'ingéniosité de chaque organisme particulier qui lui permet d'utiliser au mieux les ressources qu'il peut atteindre et, par conséquent, de survivre ou même de se développer à peu près normalement. Les autres périront pour la plupart avec le temps, même ceux que la chance avait favorisés.

À long terme, cette sélection naturelle fait évoluer la situation. Si les conditions sont vraiment trop défavorables, cette espèce disparaît de cet environnement (mais elle pourra peut-être s'épanouir ailleurs). Si l'adaptation est possible, ce sont les caractéristiques de l'espèce (structure) qui changeront peu à peu. Grâce à la survie des individus les mieux adaptés aux conditions difficiles de cet environnement, cette espèce évoluera progressivement pour se transformer en une nouvelle génération qui s'accommodera bien de ces conditions.

Encore ici, la compétition sert à rendre l'amélioration possible. Cette fois, parce que les conditions sont défavorables, c'est la compétition pour la survie et la sélection naturelle qui concrétisent la tendance actualisante.

Et au bout du compte, c'est l'espèce, sa survie à long terme et sa structure qui sont les vraies gagnantes. Cette compétition est donc vraiment saine, même si elle implique non seulement des gagnants mais également des perdants. Il faut en effet qu'il y ait des perdants pour que l'espèce évolue vers une adaptation mieux réussie à cet environnement difficile. On peut le déplorer, mais le changement est alors une nécessité vitale.

Pour la plupart d'entre nous, il est relativement facile d'admettre ces réalités lorsqu'elles s'appliquent aux plantes et aux animaux, surtout dans une perspective à long terme. Mais nous refusons vigoureusement ces idées lorsqu'elles s'appliquent aux humains ou même à nos animaux domestiques. Nous avons tendance à espérer qu'une exception soit applicable dans ces cas et nous faisons souvent de grands efforts pour créer ces exceptions.

En réalité, ce refus de laisser s'appliquer les lois naturelles de la vie nous entraîne dans des impasses coûteuses. Nous ne réussissons qu'à retarder un peu l'échéance tout en augmentant les coûts.

Par exemple, s'il y a trop d'avocats pour les besoins de la population, seuls les meilleurs parviennent à prospérer dans leur champ. Les autres survivent à peine ou se recyclent dans d'autres domaines. Les décisions politiques peuvent fausser la situation temporairement, mais le prix à payer est alors encore plus élevé lorsqu'il devient inévitable. Si on crée une demande artificielle en subventionnant les services juridiques, on ne fait que retarder la solution réelle tout en créant des dettes publiques par des dépenses improductives.

Une exemple d'un autre genre peut aider à mieux voir que ces règles s'appliquent au plan psychique autant qu'au plan de la survie physique ou matérielle. Dans un milieu de travail où les employés ne sont jamais ouvertement appréciés pour une performance supérieure, on voit inévitablement la qualité du travail diminuer. Tout le monde fait moins d'efforts pour dépasser le minimum acceptable et ceux qui aiment vraiment faire un travail de qualité émigrent vers des entreprises dont la culture leur convient davantage. En fin de compte, ce milieu regroupe uniquement des employés qui y sont bien adaptés et adhèrent à son principe de base: un effort minimum pour un résultat médiocre.


3. Le comportement détermine le succès

Mais les possibilités et les limites définies par la structure et par l'environnement n'ont pas d'importance sans le comportement. Ce sont les actions que chaque individu choisit de poser qui déterminent le résultat final.

Les orientations données par la tendance actualisante se concrétisent à travers des actions qui les transforment en réalisations. C'est avec l'ensemble de ses structures et de son environnement que l'être vivant doit négocier pour réaliser l'épanouissement qui est son but fondamental. Il doit nécessairement en tenir compte, mais il doit aussi s'y mesurer. Une partie importante des limites peut en effet être repoussée ou contournée. Les obstacles que nous présente l'environnement ne sont pas toujours déterminants; ils peuvent souvent être traités comme des défis et des opportunités.

Pour ne pas être à la merci de ces contraintes, l'organisme doit dépasser les méthodes "instinctives" par sa ténacité et son ingéniosité. L'épanouissement le mieux réussi passe alors par la créativité. Et de ce point de vue, les humains se distinguent de façon importante des autres espèces: ils ont une liberté considérable pour choisir et inventer des solutions.

La liberté de la plante dans le choix de ses actions est bien limitée. Elle doit évidemment être active pour se nourrir et se développer, particulièrement lorsque les situations ne sont pas favorables. Mais elle ne décide pas: il est dans sa nature de développer des feuilles et des racines pour absorber les nutriments dont elle a besoin. Elle le fait "instinctivement" au mieux de sa capacité innée. Elle peut faire preuve d'une grande "ténacité" (comme la racine qui brise le rocher à force de s'y incruster), mais pas vraiment de créativité ou de liberté.

Liberté et épanouissement

Les humains ont les mêmes réflexes innés inscrits dans leur tendance actualisante, mais ils disposent de plus de choix dans leur façon de les exercer. Cette liberté peut aller jusqu'à l'inhibition presque complète du désir de vaincre l'obstacle, mais c'est la même liberté qui permet d'inventer une variété de solutions pour concrétiser l'effort de croissance.

L'épanouissement d'une personne humaine est donc le résultat d'une multitude de choix qui déterminent non seulement les orientations prises par chaque individu, mais également les moyens adoptés dans leur poursuite et les actions posées pour concrétiser ces moyens. La variété illimitée des formes du développement humain découle du nombre considérable des décisions qui en font partie.

Pour le meilleur ou pour le pire, la personne peut choisir ses valeurs, ses buts et ses aspirations au lieu de se contenter de ceux que lui propose sa structure. Elle peut même faire d'une idée (une cause) le but le plus important de sa vie.

En plus de cette liberté par rapport aux orientations qu'elle prend, la personne humaine jouit d'une grande autonomie dans le choix des moyens qu'elle utilise pour atteindre ses buts. Elle n'est pas limitée aux outils qui sont déjà inclus dans son équipement inné ou dans les instruments qu'elle ajoute en imitant les autres. Elle peut créer de nouveaux moyens et elle peut même combiner divers moyens en stratégies pour atteindre des objectifs qui seraient autrement inaccessibles.

La compétition peut aussi se transformer en inspiration et en stimulation. L'interaction intense que provoque une émulation entre partenaires égaux permet à chacun de dépasser ses limites habituelles. Chacun apporte à l'autre une inspiration nouvelle à travers ses efforts pour le dépasser. Et tous deux en sortent grandis.

B- Trois genres de compétition saine


De tout ce qui précède, on peut conclure que la compétition est une réalité saine inhérente à la vie. Elle fait partie des manifestations normales de la tendance actualisante: une force innée que tous les êtres vivants ont en commun et qui les pousse à toujours chercher à maximiser leur vie (ou à la protéger lorsqu'elle est en danger).

Comme on l'a entrevu dans certains détails de cette élaboration, il est possible de distinguer trois genres de compétition saine. Chacun correspond à un type de situation et à une fonction particulière du point de vue de la tendance actualisante. En voici une description sommaire.


1. La compétition-combat

Lorsque les ressources disponibles dans l'environnement immédiat sont insuffisantes pour permettre l'épanouissement de tous ceux qui l'occupent, une rivalité se dessine entre ceux qui ont besoin de la ressource insuffisante. Plus le manque est important, plus cette compétition devient forte. Et lorsque la rareté est telle qu'elle menace la survie, cette compétition devient un véritable combat.

Cette forme de compétition est une variante de la loi de l'offre et de la demande. La ressource devient de plus en plus précieuse à cause de sa rareté et chacun est prêt à payer le prix fort pour se la procurer. Plus la carence augmente, plus les moyens pour y remédier deviennent extrêmes. La seule vraie limite à la force qu'on utilise est alors dictée par l'affaiblissement progressif que provoque cette carence.

La famine est l'exemple le plus simple: il n'y a pas assez de nourriture pour tous les individus qui en ont besoin. Les solutions ne sont pas très nombreuses. Être plus fort (plus gros, plus rapide, plus efficace) que les autres afin de réussir à s'approprier une quantité suffisante de nourriture, être plus astucieux pour atteindre le même résultat lorsqu'on n'a pas la force nécessaire, s'adapter en trouvant un nouveau genre de nourriture qui est moins rare ou se trouver un autre environnement qui échappe à cette famine.

Ces solutions sont les quatre façons d'être le plus fort dans ce combat pour la survie. Les deux premières misent sur une victoire directe grâce à la force physique ou mentale. Les deux dernières misent sur la capacité d'adaptation qui permet d'avoir le dessus sur l'environnement hostile, soit en y trouvant d'autres ressources, soit en le remplaçant par un autre.

Dans cette compétition-combat, seuls les plus forts peuvent survivre. Et comme je l'ai souligné plus haut cette victoire des plus forts est la meilleure solution pour la survie de l'espèce qui s'appuie sur une adaptation réussie aux nouvelles conditions.

Nous acceptons assez facilement l'application de ces solutions aux animaux et aux plantes dans la mesure où il s'agit de carences dans la nourriture et le climat. Mais ces règles naturelles nous semblent odieuses lorsqu'elles s'appliquent aux humains, particulièrement s'il s'agit de besoins psychiques. Que faire lorsque les parents n'ont pas assez de ressources émotives pour aimer adéquatement chacun de leurs enfants? Comment appliquer ces principes dans les situations où tous les membres d'une équipe de travail souffrent de ne pas être suffisamment reconnus ou appréciés?

C'est souvent dans ces situations qu'on rencontre les tactiques de compétition dissimulée et indirecte. Au lieu de reconnaître l'importance vitale des besoins psychiques qui sont en jeu, on cherche à dénoncer et désamorcer la compétition elle-même. On nie la pertinence du combat sous prétexte qu'il est inutilement cruel envers les perdants.

Mais il ne suffit pas d'interdire la compétition pour augmenter les ressources disponibles. Tout ce qu'on obtient ainsi, c'est de forcer les combattants à se cacher. L'enjeu est trop vital pour qu'ils puissent y renoncer; ils continuent donc à se battre, mais en appliquant des règles artificielles où on doit éviter d'apparaître agressif. Si le danger est moins immédiat, ils peuvent même tenter d'abandonner la lutte en renonçant aux besoins qui en sont le motif essentiel.

Nous y reviendrons lorsqu'il sera question de la compétition malsaine. Pour le moment, je veux souligner que c'est généralement à ce type de compétition que s'adressent les reproches de ceux qui s'opposent à toute forme de compétition et à tous ses dérivés (comme l'évaluation, les comparaisons ou la rémunération selon la performance). On tente en vain d'éliminer les guerres où les humains cherchent, apparemment sans raison valable, à l'emporter sur leurs adversaires. On dénonce alors la rivalité en oubliant qu'elle apparaît en réponse à une carence réelle dont les conséquences sont assez graves pour menacer la survie physique ou psychique.

Une véritable solution doit s'appuyer, au contraire, sur une compétition directe et ouverte ainsi que sur la recherche de nouvelles ressources qui est ainsi rendue possible. Tout comme au plan économique la rareté d'un produit provoque éventuellement une plus grande abondance par l'apparition de nouveaux fournisseurs, on peut constater que les besoins psychiques trouvent de nouvelles sources de satisfaction lorsqu'ils sont clairement assumés. Cela suppose le recours à la compétition-émulation pour compléter les résultats forcément limités de la compétition-combat.


2. La compétition-émulation

Cette deuxième forme de compétition est celle qui crée de nouvelles ressources. Elle ne repose pas sur une carence ou une menace à la survie; ses objectifs sont plutôt l'épanouissement et, encore davantage, le plaisir qui accompagne un investissement complet dans l'atteinte de la performance.

Pour qu'elle soit possible, il faut une solide dose d'estime de soi: celle qui permet de risquer l'acquis dans l'espoir d'obtenir de plus grandes satisfactions. Il faut aussi un adversaire qu'on estime réellement, qu'on considère à la fois comme un adversaire valable (pour notre niveau actuel) et comme un complice et un allié potentiel dans la recherche de l'excellence.

La compétition sportive respectueuse des règles et des principes du "fair play" est un excellent exemple de cette émulation. Le plaisir qu'on tire de la compétition elle-même (et du contact avec l'adversaire) est souvent un de ses enjeux les plus importants; la plus grande satisfaction vient d'une lutte serrée où la victoire est venue récompenser une performance particulièrement brillante inspirée par les circonstances et qui ne pourrait être reproduite régulièrement.

Mais on peut rencontrer cette forme de compétition dans plusieurs autres contextes, notamment au travail. Les deux collègues qui s'attaquent ensemble à la création d'une nouvelle solution à un problème, à produire un rapport important ou à réaliser un travail urgent peuvent facilement vivre les mêmes joies. La complicité, le contact, la stimulation apportée par l'excellence de l'autre, le plaisir d'y répondre par une création de même calibre: voilà les éléments essentiels de cette compétition joyeuse où la victoire est moins importante que le plaisir de la lutte.

Cette compétition est à la fois un effort total de dépassement et un jeu dont le plaisir est le seul vrai but. Elle peut même avoir lieu sans un adversaire réel; il suffit d'adopter une difficulté particulière comme instrument pour mesurer sa performance. Le surfeur solitaire se mesure à chaque vague qu'il choisit de naviguer. Le poète choisit les mots pour concrétiser sa recherche d'excellence, même si personne ne lit son oeuvre. Le jeune se mesure au programme qui anime le jeu vidéo auquel il a choisi de se mesurer. C'est la recherche d'excellence qui est le moteur essentiel et la fierté de dépasser ses limites antérieures est le seul prix à gagner.

Malheureusement, les personnes qui refusent la compétition-combat à cause de son caractère agressif et de ses intentions malveillantes envers l'adversaire se privent aussi de la compétition-émulation par la même occasion. La neutralisation de l'agressivité, en effet, n'est pas spécifique à la situation. Elle inhibe la mobilisation intense, que ce soit dans l'émulation ou dans le combat.


3. La compétition-imitation

Cette variante est particulièrement importante comme instrument de croissance. Elle est typique des enfants qui s'identifient à un modèle. Les parents sont souvent utilisés ainsi par les enfants de 5 à 10 ans environ. Mais c'est une tactique de développement qui utilise une variété de personnes: chanteur populaire, athlète, professeur, frère aîné et personnage de la télévision sont les modèles les plus fréquemment choisis par les jeunes.

Il ne faut pas croire que l'identification et l'imitation soient réservées aux enfants. Cette forme de compétition admirative est également fréquente chez les adultes même s'ils l'affichent souvent moins clairement. Le collègue plus expérimenté qu'on essaie d'imiter, le superviseur dont on s'inspire pour choisir ses façons d'intervenir, l'homme public auquel on se compare, même l'élève ou le subalterne dont on admire une habileté ou une attitude sont souvent choisis comme modèles.

Le principe essentiel de l'identification est simple: on tente d'imiter les actions d'une personne qu'on admire et à laquelle on voudrait ressembler. Il s'agit d'un effort conscient de croissance: on ne se confond pas avec notre modèle, mais on tente d'emprunter temporairement son identité afin d'acquérir des habiletés semblables aux siennes. On copie son comportement dans l'espoir d'arriver à lui ressembler.

Lorsque les conditions sont favorables, cette méthode fournit un tremplin efficace qui permet un développement accéléré où l'élève finit par dépasser la maître. Les tâtonnements et les impasses que cette imitation permettent d'éviter rendent possible un apprentissage plus rapide et plus efficace qui conduit plus loin.

Mais pour obtenir ces résultats, il faut deux conditions:

  1. l'humilité de s'identifier à un modèle et
  2. le courage d'éprouver la fierté de le dépasser.
Chacun de ces deux ingrédients est à la fois une nécessité et une cause possible d'échec. Chacune peut empêcher la croissance que cette forme de compétition devrait normalement permettre.

La situation la plus désolante et malheureusement très fréquente est celle où la personne n'ose pas choisir un modèle auquel s'identifier. Par peur de se sentir diminuées ou inférieures, par peur de perdre leur identité propre, par peur d'une fusion psychique massive, plusieurs personnes s'empêchent de recourir à l'identification et à l'imitation pour accélérer et maximiser leur développement personnel ou professionnel. Il en résulte presque toujours un épanouissement bien inférieur à ce qui aurait été possible et une démarche beaucoup plus difficile que nécessaire.

C'est ce qui se passe, par exemple, chez les personnes qui n'osent pas adopter un modèle pour leur développement professionnel. Leur démarche les isole et les prive du support que pourrait apporter un collègue plus avancé. Elle les empêche également d'avoir des conditions confortables pour acquérir une expérience nécessaire.

On a souvent tendance à ignorer la dimension compétitive de cette identification à cause de l'admiration et de l'imitation qui sont plus évidentes au premier coup d'oeil. Mais c'est la compétition qui permet à cette démarche de donner ses fruits les plus précieux. Si on nie la rivalité qui en fait partie, si on la juge inacceptable, alors on s'oblige à demeurer inférieur plutôt que de chercher à dépasser notre modèle.

Et malheureusement, cette inhibition réussit presque toujours. La personne s'empêche, plus ou moins inconsciemment, de surpasser son maître ou son parent. Elle demeure incapable de donner sa vraie mesure et neutralise par le fait même les avantages les plus importants de l'identification. Loin de s'en trouver accéléré et maximisé, son développement est alors limité par une barrière invisible qui provoque des échecs répétés apparemment inexplicables..

C'est le cas de nombreuses personnes qui éprouvent une difficulté considérable à passer du statut d'étudiant à celui de professionnel, à s'adapter à une fonction de direction ou même à devenir parent. On considère souvent ces échecs comme un comportement suicidaire symbolique. Mais en réalité, c'est plutôt du côté de l'inhibition de la compétition et de l'agressivité qu'il faut chercher les explications; c'est la peur de vaincre et le désir de protéger l'adversaire qui sont le plus souvent au coeur de ces échecs et non un secret désir d'auto-destruction..

Conclusion



Les moteurs de la compétition qui sont présentés dans cet article sont des dimensions importantes de la vie de chaque personne. Nous pouvons les vivre de diverses façons, mais ils sont toujours présents et exercent une influence déterminante sur la qualité de notre vie et sur notre épanouissement.

Dans la prochaine partie de cette série, nous examinerons les ingrédients nécessaires à une saine compétition.

Mais avant d'aller plus loin, je veux vous inviter à prendre un moment pour réfléchir à la place que prennent ces occasions de développement dans votre vie. Quelles sont les relations de compétition qui sont actuellement présentes dans votre vie et de quels types sont-elles?

Pour vous faciliter la tâche, voici un résumé schématique des trois types de compétition:

Compétition-combat
Situation:
  • Manque de ressources
  • Conditions hostiles
  • Situation de survie
Résultat:
  • Victoire du meilleur
  • Survie-adaptation de l'espèce

Compétition-émulation
Situation:
  • Ressources adéquates
  • Conditions favorables
  • Interlocuteurs égaux
Résultat:
  • Création de nouvelles ressources
  • Plaisir de l'effort total
  • Nouveau seuil d'excellence

Compétition-imitation
Situation:
  • Désir de se développer
  • Inégalité reconnue
  • Ressources suffisantes
Résultat:
  • Croissance accélérée
  • Dépasser le modèle


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Novembre 2000
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