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(3) Compétition et évitement Par Jean Garneau , psychologue Cet article est tiré du magazine électronique " La lettre du psy" Volume 7, No 9: Octobre 2003 | Avant d'imprimer ce document | Mise en garde | Autres articles | Table des matières
B. La compétition malsaine Note :Cet article est le troisième d’une série sur la compétition malsaine. Les deux premiers s’intitulent «Les moteurs de la compétition» et «Les ingrédients d’une saine compétition» . Comme ce troisième article s’appuie sur les concepts présentés dans les précédents sans les répéter, il est préférable de lire les deux premier articles avant d’entreprendre la lecture de celui-ci. Vos questions liées à cet article et nos réponses ! |
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A. Introduction Comme nous l’avons déjà vu, la compétition est une des expressions normales de la tendance actualisante qui anime tous les êtres vivants. Dans les situations difficiles, elle se met au service de la survie de chaque individu ainsi que de l’espèce dont il fait partie. Lorsque les conditions sont favorables, elle devient le moteur de l’adaptation supérieure et de l’épanouissement. Mais les manifestations de la compétition ne sont pas toujours saines; il arrive souvent qu’elles soient plus destructrices que constructives. Ces déviations sont si fréquentes qu’elles amènent un grand nombre de personnes à vouloir bannir toute compétition de leur existence et de la vie en société, à la considérer comme une aberration indigne d’une société évoluée et d’une personne saine. Dans cet article, je voudrais expliquer pourquoi la compétition devient si souvent malsaine. J’espère ouvrir ainsi la porte à une compréhension permettant d’arriver à des solutions plus appropriées que l’élimination de la force vitale qui rend la compétition nécessaire. |
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B. La compétition malsaine Des exemples typiques Les exemples de compétition malsaine ne sont pas rares; il est difficile de choisir les plus typiques tellement les formes qu’elle peut prendre sont nombreuses et variées. Voici quand-même quelques situations dont nous avons tous pu observer des variantes à maintes reprises dans notre milieu. Stéphane, le saboteur incognito Stéphane ne fait pas beaucoup de bruit quand il participe à une réunion: il ne parle presque jamais sauf pour soulever une question vers la fin de la rencontre. Pourtant, les rares fois qu’il s’absente, on constate que le climat est complètement différent. En réalité, l’effet de sa présence est considérable même s’il est invisible à l’oeil nu. Le responsable le sent bien et s’inquiète sérieusement pour le projet, mais il ne peut mettre le doigt sur le problème et il n’a rien à reprocher à Stéphane. En examinant de plus près ce qui se passe dans ce groupe, on peut constater que l’influence de Stéphane s’exerce principalement entre les réunions. Il rencontre plusieurs membres du comité pour discuter en privé des résultats de la réunion et pour critiquer, d’un air détaché, la façon dont le travail est conduit. On peut voir aussi que ses questions, en fin de réunion, ont toujours un effet semblable: elles remettent en question l’essentiel du travail accompli en permettant d’y déceler des failles peut-être importantes. Marie-Pier, la Microsoft du collège Marie-Pier est une jolie jeune fille, très populaire au lycée, particulièrement chez les garçons. Son père, un avocat en vue divorcé depuis quelques années, est incapable de lui refuser quoi que ce soit. Grâce à cette générosité et à son goût sûr pour les vêtements les plus chers, Marie-Pier est évidemment la fille la plus élégante de tout le collège. Elle sera certainement élue reine de la classe lors du bal de graduation, car tout le monde envie son succès et personne n’oserait la contredire ouvertement. Ses amies les plus proches comptent parmi ses admiratrices les plus enthousiastes. Elles tentent de l’imiter et adoptent immédiatement toutes ses idées. Elles sont toutes jolies, mais leur beauté ne pourrait être comparée à celle de Marie-Pier. Elles tentent de suivre son influence au plan vestimentaire, mais n’y parviennent pas complètement car leurs ressources financières sont insuffisantes. Dès qu’elles ont réussi à économiser pour se payer le dernier vêtement à la mode, Marie-Pier arrive avec quelque chose de nouveau qui devient vite la norme à suivre pour être «cool» dans tout le collège. Elles ne réussissent pas à garder un copain intéressant car tous ne s’intéressent qu’a Marie-Pier. S’il arrive qu’une autre fille attire l’attention des plus beaux garçons, Marie-Pier et sa bande se mettent à la critiquer et à ricaner lorsqu’elle passe. Souvent, c’est à ce moment que Marie-Pier lance une nouvelle mode encore plus spectaculaire que l’ancienne. Michel, le mari généreux Michel est le meilleur mari qu’on puisse souhaiter. Il est beau, drôle, affectueux, généreux et il réussit bien dans son travail. Jocelyne s’estime très chanceuse d’avoir été choisie par lui. Elle l’admire et fait tout ce qu’elle peut pour le satisfaire et le rendre heureux. Mais c’est de plus en plus difficile car, depuis quelques années, elle est au bord de la dépression, habitée par un profond découragement qu’elle n’arrive pas à comprendre. Après tout, elle a tout pour être heureuse! À en juger par ses remarques, fréquentes mais toujours exprimées avec patience et compréhension, Michel n’est pas aussi satisfait de son épouse. Il lui reproche son manque d’élégance et d’entrain, ses intérêts trop limités et ses talents culinaires trop sommaires. Il semble aussi la considérer comme seule responsable des problèmes des enfants et du caractère trop routinier de leurs relations sexuelles. Lorsqu’elle a voulu se trouver un emploi pour sortir de la maison et ajouter un peu de luxe dans leur vie, Michel a fait une scène terrible en soutenant qu’elle avait tort de le considérer comme incapable de subvenir adéquatement aux besoin de sa famille et de son épouse. C’était il y a un peu plus de trois ans et jamais la question n’a été soulevée à nouveau. Chantal la tricheuse Folle du tennis, Chantal est une fière compétitrice qui gagne la plupart de ses matchs dans les tournois interclubs dont elle est une habituée. Elle tient à gagner et ne s’en cache pas. Ses adversaires détestent jouer contre elle et disent en catimini qu’elle est prête à tout pour gagner. On mentionne par exemple qu’elle déclare toujours à son avantage les balles importantes pour lesquelles la décision serait serrée, qu’elle vise systématiquement les adversaires qui s’approchent du filet, qu’elle parle fort à tout moment pour déranger ses adversaires et qu’elle retarde volontairement le jeu pour nuire à leur concentration. Lorsque ses coéquipières ont laissé entendre qu’elles n’étaient pas confortables avec de telles méthodes, Chantal les a rabrouées en les traitant de «perdantes» et en disant qu’elle était une «battante» qui n’était pas intéressée au tennis «social». Lorsqu’elle perd un match de double, ce n’est jamais parce que les adversaires ont mieux joué ou parce qu’elle n’a pas été à la hauteur; c’est toujours la faute de sa partenaire à qui elle le fait bien sentir sans lui faire de reproche direct. Chantal s’étonne d’avoir de la difficulté à trouver des partenaires pour ses matchs de double; après tout, elle gagne la plupart du temps!Qu’est-ce qui nous permet d’affirmer que chacun de ces exemples illustre la compétition malsaine? Est-ce le choix de l’adversaire, le choix des armes, le style de rivalité, le but visé ? Envisagé sous cet angle, chaque exemple semble appartenir à une catégorie différente, mais tous s’éloignent substantiellement de ce que j’ai défini comme une saine compétition.
On peut distinguer trois peurs qui amènent facilement à cet évitement de la saine compétition: la peur de l’échec, la peur de l’effort et la peur de l’agressivité. Je vais les aborder séparément afin de faire ressortir les implications particulières de chacune. On pourrait facilement croire que la compétition soit absolument sans intérêt lorsqu’on a la certitude d’en sortir perdant. Mais la réalité n’est pas si simple et la perspective de la défaite n’est pas toujours suffisante pour provoquer la fuite. Pensons par exemple à l’enfant qui se bat avec son parent, au golfeur moyen qui a la chance de jouer en compagnie du pro, à la jeune femme qui se bat en riant avec son amant. La victoire ne fait pas partie de leurs objectifs et la défaite n’a pour eux rien de déshonorant; elle peut même être une source de plaisir intense.La peur de l’échec (et de ses conséquences) Pour que la peur de perdre empêche de s’engager dans la compétition, il faut que la défaite ait des conséquences graves. Typiquement, ces conséquences touchent notre identité. Nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer lorsque nous y perdrions quelque chose d’essentiel: par exemple notre valeur ou l’estime de nos parents. Dans ce cas, nous nous retrouverions aux prises avec la culpabilité de ne pas être à la hauteur ou la solitude découlant du rejet. Mais l’enjeu est parfois encore plus grave et justifie une fuite plus effrénée. C’est le cas lorsque la défaite nous forcerait à confronter un défi existentiel intolérable et à abandonner un déni autour duquel notre personnalité s’est structurée. Il arrive en effet que le défi existentiel de la finitude soit l’enjeu réel de la compétition: le perdant doit alors admettre ses limites, y faire face concrètement et renoncer par conséquent aux illusions de toute-puissance qui l’aident à maintenir son équilibre psychique. Dans ce cas, tout échec est intolérable car il conduirait à un bouleversement de toute sa façon de vivre. (Voir «VII - Les implications existentielles» dans «L’Auto-développement : psychothérapie dans la vie quotidienne» pour plus de détails.) En revenant aux exemples esquissés plus haut, on pourrait croire que ce déni de la finitude soit la cause principale de l’attitude de chacun de nos personnages-types. Mais il est également possible que la simple peur de la déchéance personnelle résultant d’une défaite constitue le motif principal de l’évitement. C’est de l’intérieur de chaque personne que ces dimensions doivent être évaluées pour arriver à des réponses valides. Parfois, il peut sembler qu’une personne recule devant la compétition par simple peur de l’effort. Ses capacités semblent adéquates pour espérer obtenir du succès en y mettant les efforts et la ténacité nécessaires, mais elle agit comme si elle refusait simplement de s’engager dans une démarche conduisant au succès. Mais encore ici, la vérité n’est pas aussi simple: ce n’est pas la peur de l’effort autant que la peur de l’échec qui motive cet évitement.La peur de l’effort Cette peur de la défaite peut prendre la forme d’un manque de confiance: la personne dont l’estime de soi est trop faible ne croit pas que ses efforts puissent réellement la conduire au succès. Elle se croit vaincue d’avance. Mais parfois, c’est plutôt le découragement qui inhibe les efforts: ses premières tentatives obtiennent trop peu de résultats comparativement à l’énergie consommée et elle en conclut à son incapacité de réussir, quels que soient ses efforts. En examinant la situation plus en profondeur, on peut souvent découvrir au coeur de cette fuite l’un ou l’autre des deux dénis existentiels suivants: le refus de la finitude ou le déni de la liberté. Dans le premier cas, la personne entretient des illusions sur ses capacités et ne veut pas prendre le risque de constater ses limites réelles. Stéphane, le saboteur incognito pourrait être un bon exemple de ce modèle. Jamais il ne prend le risque de se mesurer à la tâche ou à la situation (par exemple en confrontant directement le responsable ou en proposant des solutions qui intégreraient ses critiques). Dans le cas du déni de la liberté, la personne fuit essentiellement la responsabilité de l’échec et la culpabilité envahissante qui en découlerait. Michel le mari généreux pourrait appartenir à cette catégorie: incapable de porter la responsabilité d’un échec quel qu’il soit, il joue à la perfection son rôle de mari modèle tout en faisant le nécessaire pour tuer dans l’oeuf toute velléité d’autonomie chez sa conjointe. De cette façon, il ne risque pas de se retrouver seul face au vide intérieur qu’il attribue à son épouse. La peur de ressentir l’agressivité, en nous ou chez l’autre, est probablement le motif le plus fréquent de l’évitement de la compétition, surtout la compétition-combat qui exige une confrontation directe et intense. C’est également cette peur qui conduit aux formes d’évitement les plus variées.Peur de l’agressivité ou de l’intensité Les déviations les plus fréquentes s’appuient sur une contestation de la légitimité de la compétition elle-même. Elles prennent surtout trois formes : la compétition déguisée en collaboration, le blâme qui pénalise le gagnant et l’énoncé de principes «non-violents». La compétition déguisée est typiquement souriante: elle prend l’apparence d’une amitié ou d’une collaboration tout en dissimulant ses motifs mesquins. Contrairement aux apparences, le motif caractéristique de cet évitement n’est pas de sauvegarder une bonne relation ou un lien réel. La manoeuvre sert uniquement à neutraliser toute forme de contre-attaque de la part de l’adversaire. Lorsqu’elle réussit parfaitement, elle entretient chez l’autre l’illusion d’une collaboration ou d’une solidarité. Mais la plupart du temps, ce dernier sait confusément qu’il est victime d’une supercherie, sans toutefois parvenir à en identifier clairement les indices. Marie-Pier et ses acolytes en sont un bon exemple. Sans le support du fan club qu’elle maintient dans l’infériorité, la jeune fille perdrait son statut privilégié. Elle doit donc entretenir constamment par ses sourires l’amitié illusoire avec les filles dont le statut dépend de leur alliance avec elle. Le blâme est une autre façon d’éliminer la compétition-combat. Il suffit de blâmer celui qui réussit le mieux (ou pourrait avoir le dessus au terme de la confrontation) pour l’amener à se neutraliser lui-même, à empêcher ses efforts de réussir. On peut, par exemple, dénoncer cette personne en disant qu’elle est trop compétitive ou qu’elle cherche à avoir le dessus à tout prix. Rien de tel qu’un reproche de ce genre pour semer le doute dans l’esprit de tous lorsqu’on n’a pas réussi à convaincre le groupe du bien-fondé de notre opinion. Celui dont le point de vue a prévalu devient alors le tif apparent et ne peut se réhabiliter qu’en cédant lors des confrontations suivantes. La tactique du blâme s’appuie souvent sur une vision quasi-philosophique que partagent les deux protagonistes: le refus de toute compétition pour des motifs éthiques. Essentiellement, on juge que toute forme de compétition réelle est nécessairement une forme d’abus, une déviation psychologique ou une aberration primitive. C’est un jugement de valeur négatif qu’on porte sur tout combat, en invoquant les vertus supérieures de la collaboration, du partage, de la solidarité, de la charité ou de la protection du plus faible. Au premier coup d’oeil, cette approche apparaît tout à fait légitime et semble même empreinte d’une certaine noblesse. Il faut l’examiner à partir de la grille des dénis existentiels pour en saisir les aspects pernicieux et destructeurs pour les êtres qu’elle prétend défendre. Loin en effet de sauvegarder les valeurs humaines qu’elle invoque, cette forme d’évitement en interdit l’épanouissement en contestant deux réalités essentielles à leur pleine expression. En niant la solitude existentielle qui force chaque être vivant à prendre lui-même en charge la satisfaction de ses besoins, la contestation de la compétition interdit la poursuite du bonheur et de l’excellence. Ces objectifs sont en effet remis entre les mains d’un être extérieur présenté comme plus puissant (gouvernement, famille, conjoint, parent, employeur, ...) qui, en principe, saurait mieux comment en assurer l’atteinte. En détruisant le lien de causalité unissant les conséquences aux actes qui les engendrent, le déni de la liberté caractéristique de cet évitement neutralise la recherche d’efficacité. Les satisfactions obtenues n’étant plus le résultat de la qualité des efforts permettant de les atteindre, elles deviennent l’effet du hasard ou de la générosité d’une instance extérieure. C’est la loterie du bonheur et du succès, le lot caractéristique des personnes sans espoir réel. |
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