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Les psychologues humanistes !










Le branché compulsif
Par Jean Garneau , psychologue

Première partie

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 7, No 7: Août 2003


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Table des matières
  • Introduction
  • Un problème nouveau ?
    • Le phénomène
    • Les causes
    • Les conséquences
  • Une pathologie nouvelle ?
    • Point de vue scientifique
    • Point de vue clinique
      • Le problème individuel
        • La compulsion à communiquer
        • L'hyperactivité technologique
  • Conclusions provisoires

Vous pouvez aussi voir:
Vos questions liées à cet article et nos réponses !




Introduction

Grâce à la facilité des communications sans fils, la technologie envahit de plus en plus rapidement toutes les sphères de nos vies. Le téléphone cellulaire et ses sonneries farfelues interrompt nos conversations à tout moment et dans toutes les situations, nous prive sans ambages de nos interlocuteurs et nous rattrape où que nous soyons. En même temps, la publicité par courriel nous envahit sans discernement pendant que les quelques messages qui nous sont vraiment destinés réclament notre attention de toute urgence.

Mais ce n'est que la pointe de l'iceberg: il faut fréquenter les milieux d'affaires, particulièrement dans les domaines proches de la technologie, pour voir la bête se manifester à sa pleine grandeur. On voit de plus en plus des réunions où chaque "participant" consacre l'essentiel de son attention à son ordinateur portable branché sur Internet et aux informations que lui apporte en permanence l'écran de son téléphone.

Les gestionnaires connaissent bien le phénomène; ils en sont chaque jour les victimes plus ou moins impuissantes. Même les psychologues commencent à s'y intéresser sérieusement. Certains proposent d'en faire une nouvelle forme de cyberdépendance en l'appelant "Online Compulsive Disorder", d'autres préfèrent parler d'un "pseudo déficit d'attention" dont le développement est stimulé par la technologie et le rythme de vie actuels.

Les nouveaux moyens de communication sont au coeur du débat car ils en sont les instruments essentiels. Tout ceci soulève une question troublante qu'on pourrait résumer ainsi: les communications entre ces outils sont-elles en train de tuer la communication entre les humains? En faisant le point sur cette compulsion, cet article vise à apporter des éléments de réponse à la question sociale qui en découle. Dans le premier article, j'examine la question du point de vue du fonctionnement individuel. Le deuxième discutera des dimensions organisationnelles et sociales de ce phénomène et des solutions nécessaires à ces niveaux.


Un problème nouveau ?

Chaque fois qu'un phénomène implique de nouvelles technologies, on a tendance à croire d'emblée qu'il s'agit d'une réalité qui n'existait pas auparavant. Mais souvent, les nouveaux outils ne font que proposer de nouvelles façons de faire ce que nous faisions déjà depuis longtemps.

Pour le psychologue, cette distinction est importante: s'agit-il d'une nouvelle réalité psychique ou simplement d'une variante d'un mécanisme humain déjà connu. S'il s'agit vraiment d'un phénomène nouveau, sa compréhension exige de nouveaux outils conceptuels (de nouvelles notions et peut-être même des techniques différentes pour les étudier). Si, au contraire, il ne s'agit que d'une nouvelle forme d'une réalité déjà connue, alors nous devons plutôt réviser et ajuster nos concepts usuels tout en bénéficiant des connaissances déjà accumulées pour supporter notre compréhension de cette nouvelle variante. La démarche scientifique privilégie l'économie des concepts: "a priori" et jusqu'à preuve du contraire, le nouveau phénomène doit être considéré comme une forme nouvelle d'une réalité déjà connue.


Le phénomène

Essentiellement, les personnes qui sont aux prises avec ce problème éprouvent un besoin impérieux d'être branchées en permanence sur le Web tout en vérifiant constamment si leur appareil cellulaire leur apporte un nouveau message, un courriel ou un appel urgent. Voici une illustration de cette "hyperactivité technologique".

    Éric est le plus jeune parmi les cadres supérieurs de son entreprise. Aujourd'hui il assiste à une présentation importante pour le secteur dont il est le leader. Son entreprise a payé quelques milliers de dollars pour qu'il puisse y assister (sans compter les frais et le temps de déplacement d'un bout à l'autre du pays).

    Où est le prof ? Mais même s'il est sur place, Éric est plus ou moins présent. D'une oreille il écoute l'exposé pendant que ses yeux sont rivés sur l'écran de son ordinateur où il consulte Internet à propos des informations financières touchant le secteur auquel se rattache l'exposé. Il vérifie aussi régulièrement si son appareil cellulaire (un hybride dernier cri du téléphone, du télé-avertisseur et de l'ordinateur de poche) a reçu un nouveau message.

    Si on regarde l'ensemble de l'assemblée, on peut constater qu'au moins le tiers des gens font apparemment la même chose qu'Éric. Certains vont jusqu'à échanger leurs commentaires à propos de l'exposé en se servant de leur télé-appareil multi-fonctions. Le présentateur semble un peu anxieux devant cet auditoire qui réagit peu, mais il dissimule son trouble en s'occupant des diapositives électroniques qu'affiche son ordinateur.

Pour bien comprendre la nature de ce phénomène, il faut en connaître les fonctions. Quels sont les buts et les causes de cette façon d'agir ?


Les causes

Lorsqu'on demande à Éric et ses semblables pourquoi ils n'accordent pas plus d'attention à la présentation pour laquelle ils se sont déplacés, on entend d'abord que c'est par souci d'efficacité qu'ils agissent ainsi. Ils sont tous surchargés de travail et le rythme de l'exposé leur semble trop lent. Ils divisent leur énergie entre quelques tâches dans l'espoir de mieux rentabiliser leur temps. L'information qu'ils recherchent sur le Web est complémentaire à celle qui leur est présentée et les communications instantanées leur permettent de garder un oeil sur les dossiers qu'ils ont laissés en plan pour assister à cette réunion.

Certains avouent aussi qu'ils craignent de s'ennuyer s'ils ne font rien d'autre que de suivre l'exposé (même s'il est important et intéressant). Ils ont pris cette habitude du multitâches dans les nombreuses réunions auxquelles ils doivent participer malgré le fait qu'elles leurs semblent souvent inutiles ou improductives. Plutôt que de perdre leur temps à rêvasser pendant les temps morts, ils préfèrent en profiter pour faire avancer leurs autres tâches urgentes.

Mais si on y regarde de plus près, il faut reconnaître que ce n'est pas tout à fait aussi simple. En réalité, l'efficacité recherchée n'est pas au rendez-vous. Ils veulent accomplir davantage, mais en fait ils sont plutôt éparpillés. Ils cherchent à compléter l'information obtenue pour prendre de meilleures décisions mais ils ne réussissent qu'à s'encombrer l'esprit de détails qu'ils n'ont pas le temps d'évaluer et d'assimiler. Il cherchent à faire plusieurs choses en même temps (comme leur ordinateur) mais ne parviennent qu'à s'occuper superficiellement de chaque tâche sans atteindre une qualité dont ils seraient capables avec plus de concentration.


Les conséquences

En réalité, leur désir de productivité a transformé plusieurs d'entre eux en "accros" de l'information. Ils deviennent rapidement anxieux s'ils ne sont pas certains d'avoir lu la dernière nouvelle, ils craignent de ne plus pouvoir retrouver les informations qu'ils jugent intéressantes et sont incapables de retenir, ils sont rapidement inconfortables s'ils ne peuvent avoir accès à leur courrier électronique. Ils vont même jusqu'à organiser leurs week-ends et leurs vacances en fonction des facilités de branchement sur Internet et ne s'éloignent jamais de leur portable et de leur cellulaire.

Comme les drogués, ils développent des habitudes qui deviennent vite des rituels; eux aussi en viennent souvent à apprécier ces actions répétitives presque autant que le résultat qu'il leur permet d'atteindre. Ils deviennent ainsi des virtuoses du multitâches, incapables de se concentrer sur une seule chose à la fois, toujours à la recherche de la stimulation intense que leur procure l'arrivée d'information nouvelle.

Il me semble difficile de contester l'existence réelle du phénomène lui-même. On peut l'observer tous les jours dans les aéroports et dans certains milieux de travail. Il est souvent facile de le reconnaître durant les week-ends dans certains lieux de villégiature. Mais cela ne suffit pas à en définir la nature.

S'agit-il d'une nouvelle maladie, d'une nouvelle forme d'un trouble déjà connu ou simplement d'un excès bien intentionné mais mal éclairé? Devons-nous assimiler ce phénomène à une assuétude comme l'alcoolisme ou les toxicomanies, à un problème de contrôle des impulsions comme le jeu compulsif ou à une forme d'hyperactivité analogue à un déficit d'attention?

Les réponses ne sont pas évidentes. Je vais maintenant tenter d'y mettre un peu d'ordre.

Une pathologie nouvelle ?

Pour bien répondre à cette question, il faut l'envisager sous deux angles complémentaires: le point de vue scientifique, et le point de vue clinique. Comme nous le verrons plus loin, cet examen nous amènera à étudier le phénomène du point de vue organisationnel et social. C'est seulement en nous appuyant sur toutes ces dimensions qu'il sera possible de déterminer dans quelle mesure le phénomène constitue ou non une nouvelle pathologie psychique.


Point de vue scientifique

Il faut bien reconnaître d'emblée que la définition de cette nouvelle "pathologie" n'a pas plus de valeur scientifique que celle des diverses formes de "cyberdépendance". (Voir "Les recherches sur la cyberdépendance" http://www.redpsy.com/infopsy/cyberdependance-a.html pour plus de détails.) À ma connaissance, personne ne s'est encore soucié d'établir scientifiquement la validité clinique de ce syndrome.

Encore plus, les spécialistes qui étudient la question ne sont pas vraiment décidés sur sa définition et sa nature. Edward Hallowell et John Ratey de l'université Harvard parlent tantôt de "Online compulsive disorder" (une compulsion à rester branché), tantôt d'un "pseudo déficit d'attention" et parfois d'une assuétude accompagnée d'effets de sevrage (donc d'une véritable dépendance).

On peut cependant se réjouir car les efforts pour définir cette "pathologie" échappent à quelques-uns des pièges dans lesquels étaient tombés ceux qui ont popularisé la notion de cyberdépendance. Premièrement, ils le classent surtout comme une compulsion (au lieu d'une dépendance). Deuxièmement, ils n'ont pas jugé bon, cette fois, de calquer les méthodes de traitement usuelles de l'alcoolisme pour remédier à ce problème. Troisièmement, et c'est le plus important à mon sens, Hallowell et Ratey semblent se soucier de comprendre ce qui se passe et ce qui explique ce fonctionnement compulsif au lieu de se contenter d'en décrire les symptômes. C'est cette démarche qui les amène à envisager qu'il puisse s'agir d'une forme atypique de déficit d'attention.

Comme c'est presque toujours le cas en psychologie, la connaissance scientifique arrive longtemps après que les cliniciens aient été confrontés au problème et à l'importance d'y remédier. Il serait donc normal que le point de vue clinique contribue davantage à répondre à nos questions sur un sujet aussi nouveau.


Point de vue clinique

    Le problème individuel

Dans un désir d'être (et surtout de se croire) plus efficace, des personnes qui se veulent performantes cherchent à reproduire le fonctionnement multitâches qui est maintenant normal dans nos ordinateurs. Et tout comme leur ordinateur, elles doivent répartir leurs ressources entre les diverses tâches soi-disant parallèles et passer très souvent de l'une à l'autre pour donner l'impression de faire plusieurs choses en même temps.

Efficace !Le fait que les diverses tâches soient associées à divers appareils facilite cette impression d'efficacité. Il permet donc à plusieurs de conserver leur illusion de performance et parfois de s'impressionner eux-mêmes dans leur image de super-gestionnaire.

On oublie facilement que le "multitasking" exige une surabondance de ressources. Si nos ordinateurs y parviennent c'est parce qu'ils disposent d"une quantité de mémoire vive plusieurs fois supérieure à celle que nécessiterait chaque tâche en cours et parce que leur vitesse de traitement dépasse amplement les capacités de celui qui les opère. L'ordinateur moyen passe plus de 95% de son temps à attendre la prochaine action de l'humain qui est aux commandes; il peut facilement en gaspiller une partie à vérifier la situation de plusieurs programmes. Et il peut faire tout ça sans fatigue!

Mais chez les humains, nous sommes forcés d'admettre que l'attention divisée entre plusieurs tâches est loin d'atteindre la même qualité que si elle était concentrée sur une seule tâche. En mode multitâches, la personne demeure superficielle dans son activité par rapport à chaque tâche; elle n'en voit que les aspects les plus évidents.

    Par exemple, si j'écrivais ceci pendant une réunion, je consacrerais une partie de mon énergie psychique à faire la sélection des éléments de la réunion auxquels il est important d'être attentif. Un changement de rythme, de ton, de participant ou d'image pourrait attirer mon attention, mais une nuance subtile apportée par celui qui parle resterait invisible sur le fond général des éléments "non saillants".

La réflexion exige de la concentration et du temps pour devenir productive. Sans ces ingrédients, on en reste à des banalités plus ou moins automatiques et superficielles. La personne qui passe rapidement d'une tâche à l'autre consacre une portion importante de son énergie à faire ces passages et à redécouvrir la tâche abandonnée plus tôt. Lorsqu'elle croit être efficace et performante de cette façon, elle confond son agitation avec son rendement. Si elle accepte d'examiner sérieusement ce qu'elle a produit de cette façon, elle se rend compte que la qualité n'est généralement pas au rendez-vous.

Mais en plus de la perte de qualité, on y perd en quantité. Les études de David Meyer à l'université du Michigan indiquent qu'il faut 50% plus de temps pour accomplir les mêmes tâches si on tente de les faire en parallèle au lieu de les compléter l'une après l'autre. (Un rendement de 75% du potentiel normal au lieu du 115-135% qu'estimerait subjectivement celui que se croit plus efficace en travaillant ainsi.) L'impression d'efficacité est donc une illusion non seulement du point de vue de la qualité mais aussi du point de vue de la quantité du travail accompli. Ajoutons pour compléter le tableau que les études de Meyer ont également démontré que la fatigue engendrée par cette façon de travailler est assez importante pour conduire à un ralentissement des fonctions mentales supérieures.

Il semble donc plus juste de parler d'une "hyperactivité technologique" que d'efficacité ou de performance supérieure. Lorsque la personne reste dans l'illusion à propos de cette efficacité, on peut considérer qu'il s'agit d'un problème psychique et non d'une saine adaptation aux exigences de la vie moderne.

On ne peut toutefois considérer que la vie branchée en permanence et le fait de s'occuper à plusieurs choses en parallèle soient nécessairement pathologiques. Tant que le père surveille les cotes de la bourse pendant la partie de foot de son enfant, il fait une organisation efficace de son temps et il s'agit d'une forme saine de "multitasking". Une attention entièrement concentrée sur la partie n'apporterait rien de plus au fils ni au père. Dans ce cas, nous avons affaire à une simple adaptation, une autre façon (pas nécessairement toujours efficace) de gérer son temps. Il n'y aurait aucun mérite particulier à rêver aux anges pendant qu'on attend son tour à la caisse; aussi bien occuper ce temps à lire les actualités!

Mais il arrive que cette "adaptation" prenne une place vraiment démesurée. Il me semble qu'on peut distinguer deux formes: un trouble compulsif et une hyperactivité.


      La compulsion à communiquer
La personne qui estime avoir besoin d'être "connectée" en tout temps s'illusionne généralement sur cette nécessité. Pour entretenir cette illusion, elles s'imaginent souvent qu'il est nécessaire de prendre connaissance immédiatement de toute information nouvelle. Elles deviennent esclaves du "fil de presse" et perdent toute perspective globale.

On pourrait les comparer aux adeptes de la spéculation boursière à très court terme. Tant que la bulle spéculative des marchés entretient leur illusion ils estiment être les seuls à avoir compris le système et regardent avec ironie les pauvres "dinosaures" qui n'ont pas encore découvert la "nouvelle économie". Jusqu'au moment où l'équilibre se rétablit...

Cette façon d'aborder la réalité ressemble, par la forme et probablement aussi par la fonction, à un fonctionnement obsessif-compulsif. La personne se crée une obligation artificielle à laquelle elle ne peut (et ne veut) pas résister. Elle tient à maintenir cette obligation qui lui sert à garder ou à retrouver un certain contrôle. Consciemment, elle croit qu'il s'agit simplement de contrôler une situation, d'avoir l'information nécessaire pour gérer un projet ou une entreprise. En réalité il s'agit surtout de contrôler et neutraliser ses propres pulsions, particulièrement son agressivité qui menace toujours d'éclater.

Des données, de l'info ...Dans une perspective plus globale, il semble que le but premier de cette compulsion soit une espèce de fuite de soi-même, une recherche effrénée qui sert avant tout à se distraire de la pénible impression de ne pas être à la hauteur. Cette fuite permet, tant bien que mal, de maintenir une image factice de soi-même, une identité qui ressemble aux normes auxquelles on voudrait se conformer. La plupart du temps, le but fondamental de cet effort est donc de trouver à travers le regard des autres les raisons de s'estimer soi-même.

Comme pour toutes les compulsions du genre, la véritable solution repose sur l'affrontement direct du problème que le comportement sert à dissimuler. En somme, il s'agit d'une remise en question des fondements de sa valeur personnelle, une réorganisation qui permet d'abandonner la solution de fuite compulsive au profit d'un meilleur contact avec soi et d'un contact plus réel avec les autres.

Sans cette recherche intérieure et cette prise de conscience qui touchent son identité, le "communicateur compulsif" est limité à une tentative de contrôle volontaire aussi futile que les bonnes résolutions qu'on appelle "promesses d'ivrogne". Les méthodes qui s'appuient principalement sur une technique de sevrage font partie de cette option vouée à l'échec. (J'explique pourquoi dans «Les recherches sur la cyberdépendance» http://www.redpsy.com/infopsy/cyberdependance-a.html .)


      L'hyperactivité technologique
La description ci-dessus ne décrit pas toujours bien la réalité. Parfois, chez les adeptes du "multitâches" en particulier, on ne peut parler vraiment de compulsion à rester branché. C'est plutôt une simple fuite de l'ennui que ces personnes entreprennent en tentant d'accomplir plusieurs tâches à la fois.

A priori, il serait exagéré de considérer ce fonctionnement comme une pathologie. Il s'agit simplement d'une adaptation qui prend de nouvelles formes (peut-être même plus satisfaisantes que les anciennes).

    Depuis toujours, les parties de foot du fils ne justifient pas une attention soutenue du parent. Maintenant qu'elles sont devenues un critère essentiel pour être un bon parent, il faut trouver des exutoires. On peut profiter de l'attente inévitable pour amorcer un flirt avec la mère d'un autre enfant, pour penser à la réunion du lendemain, rêver aux prochaines vacances ou consulter un site Web. Depuis toujours aussi, les réunions sont trop souvent trop lentes, improductives, voire carrément inutiles. Le fait de consulter son courriel remplace la lecture du journal ou la planification discrète d'une autre réunion; il s'agit d'adaptations équivalentes.

Pour considérer qu'il s'agit d'un problème pathologique, il faut plus que cette utilisation fonctionnelle de nouveaux outils que la technologie met à notre disposition. Il faut que les actions posées soient mal adaptées à la situation. Elles peuvent être inadaptées [a] par manque de souplesse (toujours les mêmes actions indépendamment de la situation), [b] par manque de discernement (ne pas distinguer entre les situations qui exigent une attention soutenue et celles où on peut être distrait), ou [c] par manque de conscience (s'illusionner obstinément sur sa performance réelle). Le jongleurLorsqu'elle est inadaptée, la "compulsion technologique" ressemble plus à un déficit d'attention qu'à une véritable compulsion. On pense facilement aux enfants doués qui, plongés dans un environnement scolaire insuffisamment stimulant, peuvent apparaître (à tort) comme souffrant d'un déficit d'attention. Il suffit souvent de leur donner des tâches ou des responsabilités supplémentaires pour voir disparaître leurs "problèmes de comportement" dès que leur énergie peut se canaliser dans une activité qui les intéresse.

Il ne s'agit donc pas réellement d'un problème d'attention. Il faut y voir plutôt une adaptation mal réussie à une situation problématique. En ce sens, le problème appartient à la fois à l'individu et à son milieu.

    Un étudiant qui trouve trop lentes et répétitives les explications du professeur peut facilement commencer à s'occuper à autre chose tout en suivant le cours d'une oreille plus ou moins distraite. (Quel diplômé universitaire peut se vanter de n'avoir jamais eu recours à cette solution?) Un employé qui s'impatiente pendant les réunions ennuyeuses, improductives ou inutiles à ses yeux trouve tôt ou tard une façon d'échapper à ce calvaire. Un cadre dont la majeure partie des journées se passent dans des réunions qu'il considère comme une perte de temps invente tôt ou tard une façon discrète de mieux utiliser son temps.

L'activité parallèle est donc une solution astucieuse qui évite la confrontation qu'une véritable solution exigerait. Plutôt que de signaler son ennui et son impatience (ce qui attaquerait à la fois les responsables et les autres participants), il semble plus avantageux d'utiliser autrement les temps morts. Les communications sans fil ne sont pas responsables de ce fonctionnement, mais elles viennent fournir un outil puissant à cet exutoire nécessaire.

Cette solution créée pour résoudre un problème particulier peut facilement devenir une habitude car les nouveaux instruments de communication lui permettent de s'épanouir largement en ouvrant la salle de cours ou de réunion sur le monde entier. Il n'est pas vraiment étonnant que cette méthode devienne si souvent une nouvelle façon de vivre. La fuite de l'ennui et l'évitement de la confrontation se transforment en ouvertures sur une vie passionnante et une excitation perpétuelle tout en permettait d'échapper aux situations plus difficiles que la communication face à face créerait.

La diminution de productivité est bien réelle, mais pas nécessairement évidente à première vue. Par contre, d'un point de vue psychique, la solution multitâches demeure économique à court terme pour l'individu parce qu'elle évite des conflits pénibles avec les collègues.

Il serait donc étonnant que la recherche de solutions vienne surtout des individus touchés par cette "hyperactivité". Il est plus facile de continuer à s'illusionner sur l'efficacité de cette agitation et sur sa performance comme super-gestionnaire tout en refusant de se laisser arrêter par la fatigue qui en découle.

Et c'est à ce moment que le "culte" du gadget technologique peut s'installer. Le nouvel outil, avec ses fonctions plus avancées, peut facilement soutenir l'illusion encore quelques temps tout en fournissant l'occasion légitime de s'adonner à des activités moins exigeantes comme la découverte du nouvel instrument ou l'insertion des données nécessaires à son fonctionnement.

Il en résulte que c'est du côté de l'organisation qu'on doit attendre un effort sérieux pour trouver des solutions. L'entreprise est la principale victime du gaspillage de ressources qu'exige le multitâches. C'est donc à elle d'en dénoncer les inconvénients et d'y créer des solutions.
Conclusions provisoires

L'espace limité nous force à garder la suite de cette analyse pour un prochain numéro. En effet, l'étude des dimensions organisationnelles du problème nous amènera à constater que les entreprises ne sont pas seulement des victimes et les sources possibles des solution; elles font également partie du problème lui-même. Cette réflexion nous amènera en retour à examiner les dimensions sociales de cette problématique, les forces qui définissent l'environnement dans lequel évoluent les individus et les entreprises auxquelles ils se rattachent.

Pour le moment, nous pouvons quand-même tirer quelques conclusions à partir de cet exposé:

  • Le branchement permanent n'est pas seulement un service qui nous est offert, il s'agit aussi d'un nouveau comportement mis à la portée de tous par les nouvelles technologies.
  • Les connaissances scientifiques sur la questions sont encore presque inexistantes et la définition scientifique du problème n'existe pas encore, ce qui nous laisse uniquement l'analyse des observations cliniques pour étudier le sujet.
  • Ce branchement permanent est un comportement qui n'est pas toujours pathologique mais qu'il peut facilement le devenir.
  • Lorsqu'il devient un problème, il semble prendre deux formes distinctes: une compulsion que j'appelle le "branchement compulsif" et une "hyperactivité technologique" qui se rapproche plutôt d'un nouveau type de déficit d'attention.
  • La solution au "branchement compulsif" pathologique repose sur une démarche personnelle qui amène à redéfinir sa valeur et son identité.
  • La solution à "l'hyperactivité technologique" exige une contribution importante de l'employeur et de l'entreprise.
J'espère que les lecteurs me feront part de leurs commentaires et me soumettront leurs questions ou leurs objections. Ceci me permettra d'apporter les précisions et les nuances qui manquent ici et d'intégrer les nouveaux éléments dans la deuxième section de cet article.

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