Ressources en Développement Les psychologues humanistes |
|
|
II - Les conflits d'intérêts Par Jean Garneau , psychologue Cet article est tiré du magazine électronique " La lettre du psy" Volume 8, No 2: Février 2004 Volume 8, No 3: Mars 2004 | Avant d'imprimer ce document | Mise en garde | Autres articles | Avertissement
Les explications ci-dessous s'appuient directement sur la notion de compétition telle que je l'ai exposée dans une autre série de trois articles sous le titre "Compétition saine et malsaine". On peut trouver cette série à cette adresse Table des matières
A. Compétition-combat et conflit d'intérêts
Ce qui se passe en réalité
Adversaires: Rivaux:
Les solutions compétitives Les situations de guerre destructrice Vos questions liées à cet article et nos réponses ! |
|
Introduction
Les conflits d'intérêts dont je traite ici sont des conflits "inter-personnels" (entre les personnes): les intérêts d'une personne sont en contradiction avec ceux d'une autre. Il me semble que les conflits d'intérêts intra-personnels devraient plutôt être considérés comme des "conflit de rôles" car c'est bien le rôle joué par la personne qui détermine l'existence d'un conflit entre ses devoirs et ses besoins (ou ses intérêts) personnels. Lorsqu'ils deviennent graves, se compliquent ou se détériorent, ils en viennent facilement à entraîner des problèmes coûteux à la fois pour l'entreprise et pour les personnes impliquées. Même les collègues qui ne sont pas directement concernés sont généralement atteints par ces conflits. Les problèmes de stress et d'épuisement professionnel (burnout) seraient bien moins nombreux sans ces conflits "énergivores" qui constituent le facteur le plus important pour augmenter le niveau de stress au travail. |
|
A. Compétition-combat et conflit d'intérêts Dans un malentendu, on peut identifier un protagoniste qui, par son interprétation erronée d'un fait, est à l'origine du conflit. Le malentendu n'est pas nécessairement réciproque et il l'est rarement lors de la naissance du conflit. Dans un conflit d'intérêts, au contraire, on ne peut identifier de protagoniste car il s'agit d'une situation impliquant deux acteurs relativement égaux. Contrairement aux malentendus, les conflits d'intérêts reposent sur des facteurs extérieurs aux personnes impliquées. C'est la rareté (au moins apparente) d'une ressource désirée par deux individus qui crée le conflit entre eux. La compétition-combat découle donc directement des caractéristiques de la situation et elle provoque la naissance du conflit. Ces dimensions objectives en compliquent nécessairement la résolution.
Dans la compétition-combat, deux personnes sont en rivalité car elles cherchent toutes deux à s'approprier certaines ressources. À tort ou à raison, elles croient que ces ressources sont trop peu abondantes pour répondre aux besoins des deux. Parce que la tendance actualisante pousse chacune à assurer sa survie et son épanouissement, la rareté apparente de la ressource crée une concurrence entre elles.
Mais elle l'est également dans les autres sphères de notre vie. Deux garçons cherchent à séduire la même fille, deux enfants crient pour attirer l'attention de leur mère sur ce qu'ils viennent de faire, deux amis tentent d'être sélectionnés pour l'équipe de ski, la mère cherche à obtenir une réponse du père alors que celui-ci est occupé à jouer avec son fils, etc.
Mais il suffit qu'une carence se manifeste pour faire renaître ces motivations qu'on dénonçait comme mesquines ou égoïstes. Plus le manque est prononcé et plus la compétition devient intense, donnant naissance à de multiples conflits.
|
|
B. Le conflit d'intérêts Contrairement au malentendu qui est avant tout subjectif et souvent unilatéral, le conflit d'intérêts est toujours réciproque et comporte nécessairement une dimension objective. Mais tant qu'il ne s'agit que d'une concurrence réelle entre deux personnes pour l'obtention d'un bien trop rare, on ne peut pas vraiment considérer qu'il s'agit d'un conflit interpersonnel. C'est lorsque les deux personnes en rivalité commencent à accorder plus d'attention à leur adversaire qu'à l'objet qu'elles désirent, qu'on peut vraiment parler de conflit. Sans ce détournement de l'attention, il ne s'agit que d'une compétition réelle que la situation rend nécessaire. C'est seulement lorsque la relation prend de l'importance au détriment de l'objet désiré que nous voyons apparaître un conflit interpersonnel ouvrant la porte à plusieurs complications.
Ce n'est donc pas la présence d'agressivité qui nous permet de déceler le conflit, car cette émotion fait toujours partie de la compétition- combat. Elle n'est que la réaction naturelle de l'organisme devant un obstacle nuisant à l'atteinte d'une satisfaction importante, une réaction qui fournit l'énergie nécessaire pour surmonter cet obstacle. (Voir à ce sujet "Agressivité et affirmation".)
C'est plutôt la cible de l'agressivité qui constitue l'indice le plus clair de la présence du conflit. Au lieu d'être consacrée à l'atteinte du but (en repoussant, contournant, surpassant ou déjouant l'obstacle), l'énergie sert à la destruction plus ou moins complète de l'adversaire. La plupart du temps, cet effort de destruction vise une dégradation morale ou émotionnelle de l'interlocuteur devenu ennemi: l'humilier, l'écraser, le forcer à se soumettre ou détruire sa réputation sont des objectifs qui remplacent alors la recherche d'une réponse adéquate au besoin.
Par contre, le mari qui boude parce que son épouse a préféré un film différent de celui qu'il proposait le fait habituellement sans bruit, mais la violence des émotions qu'il garde cachées indique clairement l'intensité du conflit dans lequel il se retrouve. En transformant sa déception en hostilité ou en ressentiment, il abandonne le désir qu'il cherchait à satisfaire au départ pour consacrer son énergie à la destruction de l'obstacle qu'il n'a pas su surmonter.
Ils viennent tous deux d'être nommés sur le "Comité des priorités stratégiques", un groupe de travail important dont les travaux sont remis directement à la haute direction de l'entreprise. Dans le passé, ce comité a parfois servi de tremplin vers des postes supérieurs et les deux nouveaux membres en sont bien conscients. Le style de Claude est plutôt discret. Typiquement, il s'exprime avec prudence et pondération, en suggérant des possibilités et en soulevant des questions importantes. Cette façon de faire contribue à son influence en rendant ses interventions peu menaçantes pour ses collaborateurs. Mais Claude est de plus en plus conscient d'un inconvénient important de sa façon d'agir : il obtient peu de reconnaissance car son influence s'exerce plutôt dans l'ombre. Il espère que son nouveau comité sera enfin l'occasion de se faire valoir en haut lieu et d'obtenir la promotion qu'il estime mériter depuis longtemps. La façon d'agir de Micheline est plus voyante: habituée à jouer du coude pour se faire entendre dans un monde d'hommes, elle est très affirmative et présente généralement ses idées avec des arguments percutants qui vont bien avec ses vêtements aux couleurs intenses. Ceux qui s'engagent dans un débat contre elle en viennent souvent à le regretter car ils sont pris de court par son talent pour l'argumentation. L'un de ses anciens adversaires l'a surnommée secrètement le "pit-bull", au grand plaisir de quelques confrères également écorchés. Chez ses collègues, on reconnaît sa compétence et la valeur de ses idées, mais on apprécie peu son influence. Pour Micheline, ce nouveau comité est une occasion d'exercer enfin de l'influence sur des questions importantes pour l'entreprise. Elle s'en réjouit d'autant plus qu'elle connaît deux autres personnes qui sont déjà membres du comité. Le grand patron est venu à la première réunion pour présenter un nouveau mandat au comité. Les deux nouvelles recrues y ont vu une occasion unique de se faire connaître davantage. Alors que les plus anciens prenaient des notes en silence, Micheline demandait des explications supplémentaires et vérifiait si certaines hypothèses pourraient être envisagées dans la recherche de solutions. En voyant le patron s'animer devant ces interventions, Claude est vite devenu très inconfortable. Anxieux sans savoir pourquoi exactement, il éprouvait un intense désir de faire taire l'impertinente et de faire valoir la qualité supérieure de sa modération. Vers la fin de la rencontre avec le patron, il a soulevé quelques questions qui mettaient en lumière les dangers pouvant découler d'une trop grande précipitation. Pendant le reste de la réunion, Claude a remarqué que "le pit-bull" lui avait coupé la parole à quelques reprises en soulignant notamment l'importance d'aller de l'avant plutôt que de se prémunir contre tous les risques imaginables. De plus en plus clairement jaloux de la place que prenait Micheline, il s'ingéniait à trouver des failles dans son raisonnement et à laisser entrevoir son impatience devant ses interventions. Sans l'affronter directement, il trouvait toujours le moyen de signaler des inexactitudes dans ses affirmations et de soulever des questions mettant en doute la pertinence de ses propos. Les deux réunions suivantes furent pénibles pour tout le monde. Claude et Micheline étaient de plus en plus irrités, frustrés par les manoeuvres destructrices de l'autre et compulsifs dans leurs efforts pour le saboter. Les autres membres du comité devenaient de plus en plus inconfortables devant cette bataille stérile et irrités d'avoir à la subir. Au début de la troisième réunion, le président du comité a interpellé directement les deux nouveaux pour exiger qu'ils fassent un choix: résoudre ailleurs leur conflit ou quitter le comité. Mais il était trop tard car la première option n'était plus envisageable ni pour Claude, ni pour Micheline. Chacun ne poursuivait plus qu'un but: obliger l'autre à s'avouer vaincu ou à se retirer. Ils furent exclus tous deux et n'eurent plus jamais l'occasion de travailler dans un groupe aussi important. Encore maintenant, ils se détestent profondément et croient avec amertume que l'autre a été la cause de leur échec dans la recherche de nouvelles promotions. Claude a quitté l'entreprise après quelques années pour devenir consultant à son compte parce qu'il voyait bien que son avenir était limité. Il estime maintenant que son nouveau contexte de travail lui convient mieux, mais il repense parfois avec nostalgie à tout ce qu'il aurait pu accomplir s'il avait pu progresser dans son ancienne entreprise.
Mais, dans la plupart des cas, la situation se complique encore davantage car, au cours de cette bataille, on subit souvent des blessures douloureuses. Par exemple, on se retrouve humilié par un argument particulièrement cinglant, impuissant devant des manoeuvres de sabotage, attristé par un ami qui se range aux arguments de l'adversaire, brisé par une décision remportée par l'autre, etc. Ces blessures font apparaître un nouveau but : la vengeance. En plus de désirer gagner la compétition, on se met à vouloir infliger à l'autre une douleur comparable (ou supérieure) à la nôtre. Lorsque le désir de vengeance se manifeste, c'est le signe certain du fait que la compétition a déjà fait au moins une victime et que la relation est gravement compromise. La recherche de solutions promet alors d'être beaucoup plus difficile et périlleuse que s'il ne s'agissait que d'un simple conflit interpersonnel suscité par les divergences entre les intérêts de deux adversaires. Il arrive que la situation se détériore encore davantage. C'est le cas lorsque l'un ou l'autre estime avoir échoué dans la compétition; il s'estime vaincu ou n'a plus aucun espoir de l'emporter. Ce sentiment d'échec ou ce désespoir se transforme souvent en désir de destruction. Il ne s'agit plus simplement de se venger en infligeant à l'autre des souffrances comparables aux nôtres, il s'agit surtout d'éliminer l'autre, de l'écraser, de le détruire, de l'anéantir. Curieusement, il n'est pas nécessaire que l'adversaire ait réellement la victoire pour que naisse ce désir de destruction. Il suffit qu'en plus d'avoir subi des blessures sévères, on perde l'espoir de réussir à l'emporter. C'est lorsqu'on ne voit plus de solution possible que le désespoir apparaît.
|
|
C. Le diagnostic des situations de conflit d'intérêts Pour résoudre un conflit interpersonnel d'intérêts, il faut tenir compte du degré de détérioration de la relation. Le fait qu'un conflit dure depuis longtemps contribue certainement à cette détérioration, mais on ne peut considérer le temps comme un facteur déterminant. Il est plus important de considérer les types de motivations qui sont actives. Selon les buts poursuivis par les personnes impliquées, on peut définir l'état global de leur relation en les désignant comme des ennemis, des adversaires ou des rivaux.
Souvent, ce but de destruction s'applique non seulement à la personne directement concernée, mais également à tout ce qui s'y rapporte: ses proches, ses biens, son groupe social, son quartier, sa race, etc. Lorsqu'elle est parvenue à ce stade, la relation devient réfractaire à toute forme de résolution du conflit. Le conflit a, au contraire, tendance à s'étendre de proche en proche à tout ce qui pourrait être considéré comme appartenant à l'ennemi ou comme pouvant le soutenir. Il me semble que l'histoire a prouvé à maintes reprises que les méthodes de conciliation et de négociation n'obtiennent aucun succès devant ce type de conflit détérioré qui se transforme facilement en obsession ou en fanatisme et ne s'embarrasse plus de pensée logique ou d'objectivité. Je pense en particulier aux conflits raciaux ou religieux qui, depuis plusieurs générations, font quotidiennement des victimes dans plusieurs pays. J'utilise également le terme ennemi lorsque la vengeance devient un objectif important pour l'un ou l'autre, car celle-ci est déjà une motivation essentiellement destructrice. Il est particulièrement important d'identifier rapidement le désir de vengeance car il n'est que le premier pas vers la destruction; il offre donc une dernière chance de trouver une solution avant qu'il soit trop tard.
C'est l'équivalent d'une partie d'échecs ou d'un match de tennis où chacun des deux s'efforce de surpasser son adversaire par son habileté, son astuce, sa force et en dissimulant ses véritables intentions. L'attention accordée à l'adversaire est encore au service de l'obtention de la satisfaction: elle sert à prévenir ses manoeuvres et à le déjouer. À ce niveau, le conflit peut encore être résolu assez facilement si on utilise les moyens proposés dans la seconde partie de cet article. Il est important de lui apporter rapidement une solution afin de prévenir l'apparition des motivations plus destructrices qui ne manqueront pas de survenir lorsque l'un ou l'autre s'estimera lésé ou vaincu.
C'est le terme le plus juste pour désigner les personnes en compétition pour un bien quelconque. Pour qu'il y ait rivalité, il faut que les personnes impliquées considèrent que le bien désiré est insuffisant pour répondre aux besoins des deux rivaux à la fois. Le rival n'a pas une grande importance; il n'est qu'un obstacle dans la poursuite de l'objectif de satisfaction.
Dans ce cas, c'est surtout la situation qui crée le conflit: la rareté d'un bien répondant à un besoin important chez les individus concernés. Plus précisément, c'est la perception de cette rareté qui est l'ingrédient essentiel du conflit entre les intérêts individuels des deux interlocuteurs. Cette perception est souvent erronée; elle dépend parfois d'une connaissance incomplète de la situation ou de la volonté d'obtenir une réponse particulière à un besoin. Mais elle dépend souvent aussi d'habitudes mentales qui empêchent de voir des solutions créatrices où tous pourraient être satisfaits en même temps. Les solutions sont nombreuses pour ce genre de conflit. Lorsque la rareté du bien désiré est réelle, on peut faire appel aux solutions normalement destinées aux adversaires. Mais dans bien des cas, un travail différent peut apporter une solution en prévenant le développement du conflit. C'est la méthode la plus appropriée lorsque la rareté est surtout subjective et lorsque les options de collaboration ont été exclues d'emblée. |
|
D. La résolution des conflits d'intérêts
Lorsque la rareté du bien désiré est illusoire plus que réelle, la collaboration favorise une répartition optimale plus efficace que les résultats de la compétition et à un coût (énergie et relation) bien inférieur. C'est le cas lorsque les ressources réellement disponibles sont mal connues ou lorsque la rareté apparente correspond à un déséquilibre temporaire ou à un déficit qu'il est possible de combler dans un délai raisonnable. Lorsque la quantité de nourriture est insuffisante pour nourrir tout le monde, la compétition-combat n'est pas nécessairement la seule solution. On peut envisager la chasse, la pêche ou la culture pour ajouter aux réserves existantes. C'est d'ailleurs ce que font les individus les plus astucieux dans une situation de ce genre; plutôt que de gaspiller leur énergie dans un combat qu'ils vont probablement perdre, ils se mettent rapidement à la recherche d'autres sources d'approvisionnement.
Au lieu de se discréditer eux-mêmes en démontrant leur mesquinerie et en se neutralisant mutuellement, ils auraient alors pu s'appuyer mutuellement afin de faire valoir leurs qualités respectives. Même dans un contexte où les promotions sont rares, cette stratégie aurait sans doute été préférable pour les deux. Lorsqu'il s'agit des réponses à un besoin vital, la compétition peut être nécessaire malgré les victimes qu'elle laisse sur son passage. Mais il arrive aussi que, même si la rareté est réelle, le bien désiré ne soit pas aussi important qu'on est porté à le croire. Par exemple, le bien désiré n'est souvent qu'une façon parmi tant d'autres de répondre à un besoin important. Souvent, il ne répond qu'à une préférence ou à un caprice. Parfois, le besoin apparemment "vital" n'est qu'un moyen (indirect et inefficace) de satisfaire symboliquement un autre besoin non assumé.
La remarque d'un ami auquel il confiait sa déception lui a ouvert les yeux. "Je croyais que tu préfères conseiller les cadres au lieu d'être en position d'autorité." Oui, en effet, il ne désirait pas vraiment devenir un cadre supérieur et diriger les autres. Son sens critique et son style discret sont bien mieux utilisés lorsqu'il aide quelqu'un d'autre à mieux jouer son rôle. Les décisions rapides et les rapports hiérarchisés ne lui conviennent pas plus que la bataille constante pour gagner la course au pouvoir. C'est ce jour-là que Claude a amorcé son virage vers sa situation actuelle de consultant à son compte, une vie professionnelle qui lui va comme un gant.
Le gestionnaire peut souvent faire la différence entre la concertation et le conflit. Par la façon dont il structure la situation et par sa façon d'intervenir sur les personnes impliquées, il favorise l'un ou l'autre. Certains gestionnaires considèrent la compétition entre employés comme une importante source de motivation qu'il faut savoir exploiter pour obtenir de chacun le meilleur rendement possible. Ils vont jusqu'à provoquer une rivalité en organisant des concours de performance entre collègues. Ces dirigeants oublient trop facilement que ce type de compétition ne mobilise que les personnes qui estiment avoir des chances de victoire. Pour la majorité de ceux à qui on inflige ces tactiques à courte vue, l'effet est plutôt inverse: un désinvestissement un peu cynique et légèrement méprisant envers ceux qui "se font avoir" par ces méthodes. Quelle ambiance de travail et quel esprit d'équipe peut-on espérer récolter dans cette direction? Le gestionnaire qui veut obtenir la meilleure performance de tous ses employés aurait tout avantage à créer des conditions favorables à une collaboration harmonieuse et à une meilleure utilisation des ressources particulières de chaque membre de son personnel. Les humains aiment bien se sentir utiles et être respectés dans leurs particularités individuelles. En favorisant une exploitation par l'équipe des capacités de chacun, on peut obtenir une meilleure performance du groupe dans son ensemble et une plus grande satisfaction pour chaque individu, gage d'une motivation durable et d'une diminution du stress destructeur de vitalité.
Les moyens d'y parvenir sont relativement simples au moment de la planification du travail. Si les gains individuels dépendent directement de la performance collective et de la contribution de chacun à l'effort du groupe, les tentatives de concertation et les actes de collaboration se multiplieront rapidement. Si le responsable s'assure qu'on célèbre en groupe les succès qui reposent sur la collaboration, il entretient un climat de solidarité qui contribuera à un meilleur épanouissement de chaque individu au sein des équipes de travail. Même quand la situation est déjà engagée d'une façon qui conduit à la compétition, le gestionnaire peut souvent en faire une interprétation plus propice au travail d'équipe. En se rappelant que la rareté peut être plus illusoire que réelle et en revenant aux repères que fournissent les besoins réels et les objectifs fondamentaux, il peut souvent trouver une façon d'aborder la tâche qui permette une meilleure utilisation des ressources individuelles et une plus grande satisfaction de chaque membre de son groupe.
Mais cette solution reposerait nécessairement sur une façon nouvelle de distribuer les sommes obtenues par l'équipe en fonction de la contribution réelle de chacun à la performance du groupe. Une activité collective pourrait être une solution intéressante, mais on peut aussi imaginer une forme d'évaluation de la performance individuelle selon des critères axés sur la collaboration efficace.
Dans ces situations, il faut avant tout se soucier d'empêcher la rivalité de dégénérer en conflit destructeur ou de s'étendre à d'autres volets du milieu de travail. Dans la mesure du possible on cherche alors à éviter, pour chaque personne impliquée, les échecs trop cuisants et les injustices inacceptables. Comme ces blessures sont définies du point de vue subjectif de chaque personne concernée, la tâche est plutôt délicate. Il est assez rare que cette solution puisse être appliquée par un des adversaires impliqués; il revient souvent au gestionnaire de mettre en place les mécanismes nécessaires à une solution harmonieuse.
Essentiellement, cette solution consiste à favoriser une saine compétition-combat (telle que je la définis dans la série "Compétition saine et malsaine"), en se rapprochant autant que possible de la compétition-émulation. On peut s'inspirer de ce que serait un match de tennis serré entre amis pour déterminer les caractéristiques interpersonelles à rechercher.
Même dans les cas où les besoins individuels entre vraiment en conflit entre eux, cette clarification demeure utile. Elle favorise un meilleur climat en rendant légitime une saine compétition entre les collègues impliqués. De cette façon, la compétition est ouverte et non dissimulée, ce qui ouvre la porte à une intervention sur les règles applicables pour protéger les adversaires contre les dérapages et les excès qu'une compétition déloyale provoquerait à coup sûr.
Pour que les règles soient efficaces, elles doivent être acceptées par les personnes qui y sont soumises. Il n'est pas nécessaire qu'elles leur plaisent, mais il faut qu'elles leur semblent justes autant dans leur définition que dans leur application. Si les règles sont perçues comme une façon de favoriser certains participants, elles susciteront des protestations directes ou dissimulées qui en neutraliseront les bienfaits possibles. Si elles sont appliquées sans rigueur ou de façon qui semble biaisée, elles ne seront pas respectées et deviendront même nuisibles en amenant les participants à les enfreindre de plus en plus jusqu'à ce qu'ils découvrent où se situe la règle effective.
Des règles de qualité comportent également une définition qui rend le succès mesurable; elles fournissent des critères clairs pour déterminer qui a gagné et à quel moment la compétition est terminée. En fournissant des critères clairs et objectifs que chacun pourrait appliquer lui-même, les règles préviennent efficacement l'émergence du désir de vengeance et de destruction chez les vaincus. Enfin, les règles doivent définir qui est responsable de les appliquer. Il peut s'agir d'une personne ou d'un groupe, mais il est essentiel que leur intégrité et leur objectivité soit reconnue par les adversaires impliqués dans la compétition. Dans certains cas, le gestionnaire est la personne la plus apte à jouer ce rôle, mais il arrive souvent qu'il soit préférable de déléguer cette responsabilité à quelqu'un d'autre dont l'impartialité est plus évidente.
Plus concrètement, le gestionnaire cherche à créer un environnement de saine compétition en favorisant le respect de l'adversaire et, autant que possible, des règles qui permettent à tous d'en sortir sans avoir sacrifié leur respect d'eux-mêmes ou leur digité. Son principal outil pour y parvenir est la mise en place de règles claires et justes qui sont acceptables pour les personnes impliquées. Ces règles doivent absolument comporter une définition objective du but à atteindre et des critères de succès (ou de victoire) afin de prévenir l'émergence de désirs de vengeance ou de destruction en donnant une limite au combat. Le gestionnaire peut également aider à résoudre les conflits de ce genre en aidant les personnes impliquées à réfléchir sur les besoins qu'elles cherchent à satisfaire dans cette situation, quitte à leur proposer d'autres moyens efficaces de les combler en cas de défaite ou d'impasse. Dans la plupart des conflits interpersonnels d'intérêts, les personnes impliquées ont tendance à perdre de vue leurs objectifs et leurs besoins réels en se concentrant sur leur désir de victoire ou leur peur d'une défaite humiliante. Un retour sur les objectifs réels peut souvent désamorcer un conflit stérile en permettant à chacun d'orienter son action sur la recherche de satisfactions réelles.
Dans les situations où le but principal d'un ou plusieurs adversaires est la vengeance ou la destruction de "l'ennemi", le conflit n'est plus lié à la rareté des ressources désirées. Ce sont les blessures subies pendant le combat qui sont devenues la source principale de motivation. Toute tentative d'intervention doit tenir compte du fait que les besoins en cause ont changé, que la recherche de satisfaction ne fait plus partie des motivations importantes et que l'enjeu initial n'a plus d'importance réelle.
Lorsque le conflit en est rendu à ce stade, seule la destruction de l'adversaire (et de tous ceux qui peuvent être considérés comme ses proches, ses alliés ou ses supporteurs) pourrait mettre un terme à cette compétition morbide. Il n'y a plus de solution ou de fin naturelle possible et il serait très étonnant de voir les personnes impliquées proposer des pistes de solution viables (c'est à dire acceptables ou équitables aux yeux de l'autre partie).
Deux solutions semblent alors prometteuses: la négociation (ou la médiation) et l'arbitrage. L'expérience clinique et l'histoire politique démontrent clairement que ces solutions sont vouées à l'échec malgré les promesses qu'elles semblent porter. La compréhension du jeu de forces en vigueur permet de comprendre pourquoi elles ne réussissent jamais malgré tous les espoirs qu'on investit en elles, malgré le courage et la ténacité avec lesquels on tente habituellement de les appliquer.
En faisant appel à un médiateur respecté de tous et reconnu comme impartial, on espère créer une ouverture dans le dialogue. Mais ce qui se passe en réalité, c'est que les parties cherchent à convaincre le médiateur de la valeur de leur point de vue. Ils espèrent ainsi le transformer en juge afin d'éviter de s'adresser directement à "l'ennemi". Quand le conflit en est au stade des motivations destructrices, il est vite évident pour le médiateur qu'aucune de ses propositions ne pourrait s'avérer acceptable pour les deux parties à la fois. Il se retrouve paralysé, victime et objet du jeu de forces qui ne vise plus la satisfaction ni même l'apaisement de la douleur. Les motifs de destruction engouffrent le médiateur avec les belligérants.
Malheureusement, cette solution est tout aussi illusoire que la précédente. Elle est coûteuse pour tous par l'énergie qu'elle consacre à combattre les forces inéluctables conduisant à sa défaite: le désir de vengeance et de destruction ainsi que le désespoir qui empêche l'instinct de conservation de jouer son rôle normal. Quelle que soit la décision de l'arbitre, elle sera contestée par au moins une des parties (souvent les deux à la fois) et son application sera sabotée par tous les moyens disponibles.
Au risque de provoquer l'indignation des lecteurs qui ne pourront réconcilier mes propos avec les principes humanistes que je défends depuis longtemps, je vais affirmer clairement les aboutissements auxquels me conduisent mon expérience, mes observations et ma réflexion. En fait, je suis moi-même troublé par ces conclusions, mais je ne parviens pas à trouver une autre issue réaliste.
Dans les situations aussi profondément détériorées, il me semble que la seule solution qui ait un peu de chance de réussir reposerait sur un pouvoir totalitaire capable d'imposer à la fois des règles de comportement strictes, leur application rigoureuse à tous et des sanctions assez sévères pour décourager tout écart par rapport à ces règles. Un pouvoir aussi absolu est-il possible et peut-il exister sans conduire aux excès caractéristique des dictateurs ? Probablement, mais il faut pouvoir compter sur une intégrité sans faille de la part de la personne investie d'un tel pouvoir, car, comme on dit, "le pouvoir absolu corrompt absolument". Il faut d'abord comprendre que dans ces situations la tendance actualisante n'agit plus normalement. Sa fonction est de pousser chaque individu à s'épanouir aussi complètement que les circonstances le permettent et à protéger sa vie lorsqu'elle est menacée. Mais dans ces situations détériorées, les personnes réagissent comme si elles avaient subi une blessure tellement graves qu'elles se trouvent déjà au-delà des motifs de survie. Leur existence leur apparaît détruite et elles n'ont plus qu'un but: éliminer la personne dont elles sont victimes. Les meurtres multiples suivis de suicides et les commandos suicides appartiennent à cette catégorie. Les faits n'ont alors plus tellement d'importance car ils subissent une interprétation prédéterminée dont rien ne peut faire douter. Les idéologies et les interprétations adoptées à l'avance remplacent toute nouvelle observation de la réalité. La perception peut facilement devenir délirante, déterminée par le déséquilibre interne plus que par les événements. L'ennemi n'est plus un interlocuteur ni même un adversaire; il est remplacé par une image caricaturale que l'absence de contact direct empêche de corriger. Le retour à une relation saine suppose alors un long travail de réparation et d'éducation pour les personnes impliquées. Le pouvoir absolu et les règle strictes qui le concrétisent ne servent qu'à empêcher de nouvelles représailles et de nouveaux dégâts. Ce sont les outils qui permettent de créer des conditions plus favorables au travail le plus important : la guérison des blessures. Ce n'est que lorsque cette cicatrisation sera bien amorcée qu'on pourra entreprendre le travail de rééducation nécessaire.
Il faut alors un pouvoir intérimaire fort pour maintenir l'ordre social et entreprendre une éducation à la liberté. Lorsqu'on tente de sauter cette étape, la population en vient rapidement à réclamer une nouvelle dictature pour échapper au chaos dont profitent les groupes criminels au détriment de la population dans son ensemble.
Personne ne s'illusionne vraiment sur le résultat; cette méthode est celle qu'on adopte lorsqu'on estime qu'il n'y a rien à faire pour résoudre le conflit. Les adversaires se retrouvent dans des départements différents et n'ont plus l'occasion de se rencontrer. Tous sont soulagés, dans une certaine mesure, de ne plus avoir à subir les contrecoups du conflit et les adversaires peuvent conserver leur haine tout en cicatrisant leur blessures en paix. Malheureusement, la réalité est rarement aussi simple. Pour les personnes directement impliqués dans le conflit comme pour l'ensemble du groupe dont elles faisaient partie, l'arrêt des hostilités actives ne marque pas souvent le début du retour à un fonctionnement sain. On constate souvent que l'amertume des collègues séparés reste bien vivante et que leurs blessures ne guérissent pas très bien. Ce sont les prix à payer pour le conflit qu'on a choisi de laisser sans solution et que l'absence de contact condamne à demeurer insoluble. C'est pourquoi il faut prévoir une aide individuelle pour ces personnes qui ont été séparées. Elles ont cessé de s'entre-déchirer, mais la douleur et la haine persistent.
Même pour les personnes qui n'ont été que des témoins impuissants et souvent embarrassés du conflit, la séparation physique reste un soulagement bien partiel. Le conflit laisse des séquelles à tous les niveaux: climat de travail alourdi, communications stéréotypées, méfiance, "procédurite" etc. Le gestionnaire serait bien avisé de prévoir une intervention sur ces dimensions de la situation de son groupe afin de recréer au plus tôt un climat de coopération et de soutien mutuel entre les collègues et avec lui-même. Il faut souligner également un fait troublant qui nuit à l'efficacité de cette solution. Souvent, le conflit entre deux personnes est l'équivalent d'un abcès visible qui accapare toute l'attention, permettant ainsi à un autre problème plus important de rester invisible. Typiquement, le conflit identifié se déroule entre deux personnes dont le statut est relativement inférieur alors que le conflit réel implique des individus au pouvoir important. (Les spécialistes en thérapie familiale sont familiers avec ce phénomène: on consulte à propos d'un enfant problème alors que le conflit grave qui affecte la famille se situe ailleurs, souvent entre les parents.) Pour cette raison, il est sage de faire un diagnostic soigné de la situation dans son ensemble avant d'adopter la solution de la séparation physique. Cette évaluation permet d'identifier au moins sommairement la nature du problème véritable qui se cache derrière le conflit identifié et de faire l'intervention appropriée de résolution de problème auprès du groupe. Cette démarche est souvent suffisante pour régler le problème caché et rétablir un climat de travail satisfaisant. |
|
En plus de...
Vous pouvez lire...
Conflits interpersonnels au travail Les émotions en milieu de travail Vous pouvez utiliser...
Le programme Savoir Ressentir La session Vivre avec mes émotions Vous pouvez en discuter sur... Vous n'avez pas encore trouvé ce que vous cherchiez ?
| dans votre exploration ! |