Ressources en Développement
Les psychologues humanistes !
Les recherches sur la cyberdépendance
Par Jean Garneau , psychologue

Ce document est un complément à l'article intitulé
La "cyberdépendance": mythe ou réalité?

publié dans le magazine électronique
"La lettre du psy"
Volume 3, No 10: Novembre 1999


| Avant d'imprimer ce document | Mise en garde | Autres articles |


Résumé:

Quelle valeur devons-nous accorder aux conclusions des recherches qui circulent dans les média et sur le Web? Voici une analyse critique qui évalue la valeur scientifique des conclusions de ces recherches dont on parle un peu partout, particulièrement dans les média.


Table des matières
    A. Introduction
    B. La recherche de David Greenfield
    C. Les publications de Kimberly Young
    D. Pourquoi malmener ainsi la psychologie scientifique ?



A. Introduction


Les principaux auteurs qui sont cités sur le Web à propos de cyberdépendance sont David Greenfield et Kimberly Young. Le premier est responsable d'une recherche récente dont on a beaucoup parlé à cause du grand nombre de sujets qui ont répondu à son questionnaire. L'autre est considéré comme un pionnier de ce nouveau champ de recherche. Chaque année, depuis 1996, le Dr Young fait des présentations à ce sujet au prestigieux congrès de l'APA (American Psychological Association).

Quelle valeur devons-nous accorder aux conclusions qui circulent dans les média et sur le Web. Est-il vrai qu'il y a plus de onze millions de personnes qui souffrent d'une forme de dépendance à Internet ? Les estimés de 6 à 10 pour cent des internautes qui souffriraient de cette nouvelle assuétude sont-ils justes? S'agit-il vraiment d'une nouvelle maladie mentale ?

Pour répondre à ces questions, il faut examiner les recherches sur lesquelles reposent ces conclusions. Il faut le faire avec une connaissance des principes et des méthodes scientifiques pour distinguer les affirmations valides des interprétations hâtives qui n'ont pas de valeur scientifique. C'est ce que je veux faire dans ce texte: prêter mon regard critique au lecteur qui n'a pas une formation scientifique et fournir aux personnes qui ont cette formation les éléments nécessaires pour évaluer la pertinence des conclusions qui circulent un peu partout.

B. La recherche de David Greenfield


Pour juger de la valeur des conclusions de cette recherche, il faut examiner la méthode utilisée. Plus particulièrement, il est important de considérer le nombre de sujets étudiés, la façon dont ils ont été choisis, les questions qui ont été posées et la façon dont on a traité les réponses obtenues. C'est à partir de ces détails qu'on peut savoir dans quelle mesure les conclusions sont justifiées ou non. (On trouve le questionnaire à http://abcnews.go.com/sections/tech/DailyNews/addiction_survey.html.)


1. Nombre de sujets

Le grand nombre de personnes qui ont répondu au questionnaire (17,251) nous force à considérer l'information obtenue comme importante; elle provient de l'expérience d'un grand nombre d'individus. Il faut donc prendre au sérieux les résultats de cette recherche. Les autres recherches faites sur 5 personnes ou moins ne peuvent avoir le même poids.


2. Sélection des sujets

Les personnes qui ont répondu au questionnaire de recherche du Dr Greenfield ont été recrutées d'une façon assez particulière. C'est à la suite d'un reportage télévisé sur la "cyberdépendance" qu'on a invité les internautes à se rendre sur le site ABCNews.com pour répondre au questionnaire de recherche.

Il faut s'inquiéter d'une telle sélection des sujets de recherche. Les personnes qui se sont intéressées au reportage à la télévision ont plus de chances d'être concernées par la cyberdépendance que la majorité. Encore plus, celles qui ont pris le temps d'aller répondre aux 36 questions sur le site ABCNews sont probablement plus intéressées que la moyenne à cette problématique et peut-être celles qui passent le plus de temps sur Internet.

Autrement dit, l'échantillon a beau être important, il est sans doute très fortement biaisé. Pire: il est impossible de savoir dans quelle direction il est biaisé. Est-ce qu'il comporte une plus ou moins grande proportion de "cyberdépendants" que l'ensemble des internautes? Rien ne permet de le savoir. On peut soupçonner que la proportion d'Américains qu'il contient est anormalement élevée à cause du fait que les participants ont été recrutés essentiellement par la TV américaine et le site Web d'un réseau américain. On peut imaginer aussi, mais il est impossible de le vérifier, que la proportion de personnes intéressées à la question de la "cyberdépendance" est nettement supérieure à la normale.

C'est un problème que tous les chercheurs connaissent: lorsque les participants à une recherche se choisissent eux-mêmes, il est certain que l'échantillon sera biaisé. C'est encore plus vrai si le sujet de la recherche fait partie de leurs critères de choix. Il existe deux genres de solutions:

  1. choisir les participants dont on utilise les réponses à partir de critères objectifs (pour que l'échantillon soit "représentatif" de l'ensemble de la population qu'on veut étudier) ou

  2. obtenir une information détaillée sur les autres caractéristiques des sujets volontaires afin de tenir compte de ces dimensions dans l'interprétation des résultats.
La recherche du Dr Greenfield n'a pris aucune de ces précautions. Par conséquent, rien ne permet de croire que les personnes qui ont répondu au questionnaire soient semblables à celles qui n'y ont pas répondu. Quelles que soient les réponses obtenues, il est impossible d'en tirer des conclusions sur l'ensemble des internautes et, par conséquent, sur la proportion des internautes qui ont une caractéristique quelconque. Il pourrait y avoir dix fois plus ou dix fois moins d'internautes "cyberdépendants" que les 6% identifiés dans la recherche et personne ne le saurait.

Cela ne signifie pas que les données recueillies soient inutiles, ça signifie simplement qu'il est impossible de s'en servir pour évaluer des proportions. On peut s'en servir pour étudier des styles de comportement, mais on ne peut d'aucune façon en prévoir la fréquence à partir de ces données.


3. Le questionnaire de recherche

La qualité la plus fondamentale d'un bon questionnaire de recherche est de ne pas biaiser les réponses qu'il recueille. C'est le minimum absolu sans lequel on parle plus de recherche, mais de propagande.

Les chercheurs savent depuis longtemps éviter les deux formes les plus grossières de questions biaisées: celles qui ne laissent pas de choix réel au sujet ("Êtes-vous assez ignorant pour croire que...") et celles qui laissent voir trop grossièrement quelle est "la bonne réponse" ("Est-ce que vous trichez volontairement en répondant à ce questionnaire?"). Je sais, les exemples sont caricaturaux, mais ils ne servent qu'à expliquer. En réalité, l'art de préparer un bon questionnaire de recherche est assez subtil.

Dans la recherche du Dr Greenfield, la plupart des questions sont clairement biaisées. Autrement dit, il est facile de savoir quelle réponse nous ferait bien paraître, laquelle correspond à une façon acceptable d'agir ou de réagir.

En fait, les questions portent surtout sur la présence et la gravité de ce qu'on peut appeler des symptômes. Tout le monde sait que la personne concernée est habituellement la moins bien placée pour s'évaluer sur de telles dimensions. Mais il faut aussi constater que rien ne permet de distinguer les motifs réels pour lesquels une personne choisit une réponse "indésirable" ou "acceptable". Les personnes qui disent avoir un symptôme donné le font-elles parce qu'elles aiment se montrer inadéquates, parce qu'elles ont une opinion négative d'elles-mêmes, parce qu'elles aiment provoquer ou parce qu'elles veulent se montrer différentes des autres? Les informations recueillies ne permettent aucunement de le savoir.

Une autre dimension du questionnaire de recherche qui laisse sérieusement à désirer, c'est le fait qu'il ne permet pas de distinguer clairement les causes réelles d'un usage important du Web ou de certaines réactions émotives. La personne dont le travail consiste à répondre aux demandes des clients par courrier électronique (service à la clientèle) ou à faire des recherches sur les sites Web (journaliste) est traitée de la même façon que celle qui passe 7 heures sur le Web après sa journée de travail. L'entrepreneur qui a hâte de voir combien de nouvelles ventes il a fait pendant la nuit est traité sur le même pied que le retraité qui est impatient de voir si ses enfants ont répondu à son message ou l'habitué du groupe de discussion qui est fébrile en allant voir les nouveaux messages diffusés par une liste.

En somme, il faut considérer qu'il s'agit d'une enquête et non d'une recherche. On y recueille une information abondante qui permet de faire une étude préliminaire de la question, d'identifier des phénomènes ou des styles de comportement. C'est au stade de l'exploration des phénomènes que se situe cette recherche et non à celui des vérifications, des conclusions, des généralisations et des prédictions.

Le seul genre de conclusion qu'une telle enquête peut fournir, c'est une série d'hypothèses qu'une autre recherche permettrait de vérifier. C'est seulement à partir d'une autre recherche dont on aura soigneusement choisi les sujets, qu'il pourrait être possible de conclure qu'il y a X% des internautes qui ont telle caractéristique Y. Cette prochaine recherche s'assurerait d'abord que les sujets choisis sont représentatifs (ou équivalents) de l'ensemble des internautes. Le chercheur s'assurerait également que les questions n'ont pas d'influence directe sur les réponses obtenues et qu'il dispose de l'information adéquate pour comprendre la signification réelle des réponses. Aucune de ces précautions de base n'a été prise dans l'enquête faite par le Dr Greenfield.


4. Le traitement et l'interprétation des réponses

Chaque réponse obtenue dans un questionnaire de recherche est une information qu'il faut interpréter en la comparant à une conception de ce qui est normal ou anormal. C'est vrai en général dans la vie et dans la pratique d'une profession tout comme en recherche. On s'inquiète de notre cheville enflée (anormal) car on sait que ce n'est pas son état habituel (normal). Le médecin compare la température du corps et la pression artérielle ou les résultats d'analyse de sang à ce qu'il sait être normal pour une personne en santé.

Les recherches sur la "cyberdépendance" empruntent leurs concepts au domaine des "dépendances" en général. Ce dernier a lui-même été développé en s'inspirant très largement de l'alcoolisme et des toxicomanies qui sont connus depuis longtemps et ont été étudiés abondamment.

Il est évidemment tentant de s'inspirer de ce qu'on a découvert dans ces domaines pour expliquer tout ce qui ressemble à un comportement compulsif aux conséquences graves. C'est la tentation à laquelle ont cédé les pionniers de la "cyberdépendance". Voyons un peu en quoi consistent ces assuétudes et ces "dépendances" pour mieux comprendre comment on aborde la "cyberdépendance".

  • Dépendances physiques
Le "dépendant" est aux prises avec une sorte de force intérieure qui l'oblige à continuer de faire quelque chose qu'il considère néfaste, malgré toutes les conséquences qui en découlent. L'alcoolique "ne peut s'empêcher" de boire, même s'il en est malade et même s'il perd son emploi ou sa famille. On dit qu'il est dépendant de l'alcool.

On peut dire la même chose de la personne dont l'organisme s'habitue à consommer certains médicaments ou certaines drogues. L'effet chimique devient une nécessité, comme un besoin physique, et il faudra une période de sevrage pour faire disparaître ce besoin artificiel. On peut parler ici aussi de "dépendance physique"; le corps est habitué à certains effets et ne peut en être privé sans se retrouver en déséquilibre important. Même le tabac peut être considéré comme appartenant à cette catégorie; c'est du moins sur cette vision des choses que s'appuient les méthodes où on compte sur un sevrage progressif pour abandonner l'habitude de la cigarette.

  • Dépendances psychiques
Mais la "dépendance physique" n'est pas suffisante pour tout expliquer. On a constaté depuis longtemps que la "dépendance psychologique" jouait également un rôle majeur dans la difficulté d'abandonner une consommation excessive d'alcool, de médicaments ou même de tabac.

L'exemple le plus évident de "dépendance psychique" est celui de la personne qui ne peut plus se passer de ses médicaments anxiolytiques. La plupart du temps, ces médicaments n'ont plus aucun effet réel, mais elle croit fermement qu'elle deviendrait angoissée si elle ne les prenait pas. Elle devient anxieuse à la pensée d'en être privée, ce qui confirme sa crainte non fondée. Les médecins et les psychothérapeutes observent souvent ce cercle vicieux.

  • Dépendances et compulsions
C'est la connaissance de la "dépendance psychique" qui a conduit à la multiplication des nouvelles formes de dépendance qu'on a identifiées dans le domaine de la santé. Chaque fois qu'on rencontre une action compulsive dont les résultats affectent de façon importante la vie de la personne, on est tenté de considérer qu'il s'agit d'une forme de "dépendance psychique". Ainsi, on parle de dépendance par rapport aux jeux de hasard ou au travail. Pourtant, il s'agit de "problèmes" dont les rapports avec une dépendance physique ou psychiques sont bien faibles. Ils pourraient tout aussi bien être considérés comme des comportements compulsifs comparables à l'anorexie ou à la boulimie par exemple, sans aucune notion de "dépendance".

  • Dépendance ou passion
Et lorsqu'on considère comme une "dépendance" chaque forme d'activité excessive qu'on rencontre, les frontières entre la dépendance, la compulsion et la passion disparaissent. Peut-on parler de "librodépendance" dans le cas de la personne qui lit avec avidité jusqu'à une heure avancée de la nuit, au point d'être moins performante au travail le lendemain? Que dire de la "golfodépendance" et de la "footodépendance" dont plusieurs épouses négligées pourraient témoigner ? Et il ne faudrait pas oublier la "bébédépendance" dont souffrent tant de parents qui sont prêts à négliger leur travail et leur santé au moindre cri de leur poupon, à n'avoir comme seul univers relationnel que les balbutiements et les hoquets du bébé.

Comment examiner ces diverses réalités pour distinguer les genres de maladies psychiques, les passions et les excès normaux dans la place qu'on fait à une nouvelle réalité qui nous fascine? Certainement pas par le caractère excessif des actions ou par l'acceptation de conséquences graves qui en découlent. Sûrement pas, non plus, par le fait que les personnes ne pourraient facilement s'en empêcher.

  • La nécessité d'une théorie
Il faut une théorie qui indique les caractéristiques d'une vie saine et permettent de déceler ce qui fait qu'un fonctionnement est malsain. Sans une telle conception, le seul critère utilisable est le fait de ressembler à tout le monde, d'être "dans la moyenne". Ce critère est clairement inacceptable pour un psychologue humaniste, car il considère d'emblée que chaque individu est unique et différent de tous les autres. Les moyennes ne sont pour lui que le résultat de calculs; sûrement pas une norme à appliquer ou un modèle à imiter. Bien au contraire !

Malheureusement, le questionnaire dont s'est servi le Dr Greenfield ne tient pas compte de ces distinctions; il reprend tout simplement le modèle développé par Kimberly Young en 1995. Un modèle qui transpose purement et simplement les théories développées dans le contexte des dépendances physiques (chimiques) et transportées ensuite dans le domaine du jeu compulsif. Il pose donc des questions dont la pertinence est extrêmement douteuse et leur applique des critères dont la valeur scientifique est nulle.

Nous verrons, en examinant les publications du Dr Young, comment cette approche de la réalité conduit à une impasse. Il n'est pas étonnant que les soi-disant découvertes de Young puis de Greenfield soient si souvent dénoncée par les psychologues et les scientifiques.

C. Les publications de Kimberly Young


Essentiellement, le Dr Young a emprunté des termes utilisés dans le domaine du jeu ("gambling") compulsif. Une simple transposition (essentiellement une adaptation des termes) a permis la définition de la "cyberdépendance" et l'élaboration de la liste de ses symptômes. On a même copié tout bonnement le critère qui sert à décider si la personne souffre ou non de la maladie (au moins 5 des 10 symptômes). Ces affirmations peuvent sembler excessives, mais elles sont rigoureusement vraies. Vérifiez vous-même en lisant ce qu'elle écrit elle-même: http://www.netaddiction.com/articles/symptoms.htm

En somme, cette "théorie" n'a pas plus de valeur que si on avait dit: "Ça me rappelle ce que j'ai lu sur le jeu compulsif". Mais Young a plutôt dit qu'il s'agissait d'une nouvelle maladie mentale. Elle a ajouté que cette maladie devait être considérée de la même façon que les autres troubles du comportement qui sont caractérisés par la difficulté de contrôler ses impulsions, au même titre que la cleptomanie et la pyromanie.

Ce sont les mêmes critères que David Greenfield a utilisés dans son enquête: 5 "symptômes" adaptés de la définition (encore récente et relativement peu documentée) du "gambling" compulsif. Pourquoi 5 et non 7 ou 2 symptômes? Simplement parce que c'est le critère déjà utilisé dans un autre domaine (le jeu compulsif). Qu'il y ait peu de ressemblance avec celui de l'utilisation d'Internet ne semble pas avoir une grande importance, comme le fait remarquer John Grohol, un des pionniers de la psychologie sur Internet et ex-président de la ISMHO (International Society for Mental Health Online). (Voir: http://psychcentral.com/netaddiction/.)

Quelle est la valeur de ce critère ? Aucune! Il ne correspond qu'aux "impressions personnelles" d'un professionnel à partir de quelques rares cas particuliers. Il ne faut pas oublier, en effet, que cette perspective a été présentée par Kimberly Young en 1996, à une époque où la popularité d'Internet était encore naissante et où les formes qu'on lui connaît maintenant n'existaient pas encore.


1. Le "traitement" de la "cyberdépendance"

À partir du moment où on définit une "maladie", il devient important de définir aussi un "traitement" approprié. Dans son article déjà mentionné plus haut (Internet addiction: symptoms, evaluation and treatment), le Dr Young propose une approche qui s'appuie essentiellement sur les méthodes de traitement de l'alcoolisme et des toxicomanies. Pourquoi? Parce qu'elle "croit" que l'utilisation d'Internet peut apporter un soulagement et un évitement semblables à celui apporté par l'alcool et la drogue. Sur quoi s'appuie cette croyance? On suppose que c'est sur les personnes qu'elle a rencontrées à sa "clinique virtuelle", le "Center for On Ligne Addiction".

En somme, ce nouveau développement important de la science s'appuie sur la capacité de copier (en changeant quelques mots) ce qui a déjà été publié dans d'autres domaines: un effort limité de l'imagination qui me rappelle les techniques de créativité les plus simples des années 70. Le Dr Young utilise cette "photocopieuse à concepts" non seulement pour définir le problème, ses symptômes et les critères du diagnostic, mais également pour définir un traitement approprié.

Quelles recherches permettent de tirer de telles conclusions? Aucune. Quelle est la valeur scientifique de ces "découvertes" qui sont présentées au congrès annuel de l'APA? Nulle!


2. La multiplication des "cyberdépendances"

Mais pourquoi s'arrêter en si bonne voie? Le Dr Young propose maintenant de distinguer plusieurs sortes de cyberdépendance: une pour le ""cybersexe"" et la fréquentation des sites pornographiques, une pour ceux qui s'adonnent à la spéculation boursière sur Internet, une autre pour les joueurs ("gamblers") en ligne compulsifs, une autre encore pour ceux qui abusent des encans sur le Web. Une "maladie" par tentation, en somme! Elle propose sur son site des tests différents pour savoir si on souffre de chacune ainsi que des tests pour que les conjoints et les parents puissent vérifier si un être cher souffre de ces maux. (Lorsque j'ai fait mes études en psychologie, il fallait beaucoup plus que changer quelques mots dans un autre questionnaire pour créer un nouveau test. J'ai peine à croire que les exigences scientifiques aient changé à ce point.)

Bien sûr, la clinique où toutes ces maladies sont présentées et "testées" offre une panoplie de services professionnels pour répondre aux besoins: consultation auprès des entreprises et intervention sur place, consultation individuelle et ateliers, traitement dans une clinique virtuelle, groupes de support sur Internet, supervision professionnelle par Internet, groupes pour les conjoints ainsi que plusieurs publications. On offre même un programme de partenariat avec les fournisseurs de services Internet qui veulent aider leurs clients.

D. Pourquoi malmener ainsi la psychologie scientifique ?



On peut s'étonner de voir des professionnels céder ainsi à la facilité. On a l'impression d'avoir affaire à des charlatans plus qu'à des professionnels armés d'un doctorat en psychologie. Ceux qui contestent la valeur scientifique ou même clinique de cette vision des choses ne peuvent pas être tous des jaloux. Qu'est-ce qui peut bien amener Young et Greenfield à faire preuve d'aussi peu de rigueur scientifique ou même intellectuelle?


1. Opportunisme professionnel et commercial

Il y a probablement un certain opportunisme commercial qui entre en jeu. Les deux auteurs mentionnés dans ce texte sont devenus célèbres grâce à ces publications. Ils se font connaître, publient des livres, sont invités par l'APA à informer leurs collègues, sont sollicités de toutes part. Mais il y a plus: ils profitent de cette visibilité pour créer des "cliniques virtuelles" ayant pour mission de traiter les "cyberdépendants" qu'ils ont inventés. Les enjeux commerciaux sont considérables et ils ont eu l'habileté d'être les premiers à les exploiter.


2. L'ignorance des causes et des processus

Mais je crois qu'il y a une autre raison encore plus grave: l'absence de réflexion sur les causes des problèmes. Il faut se rendre à l'évidence: on ne parle que de symptômes, de critères de diagnostic et de procédures pour le traitement. Rien ne porte sur les mécanismes essentiels qui sont en jeu. On dirait que personne ne se soucie des raisons qui font qu'une personne commence à faire une utilisation excessive d'Internet, ni du processus par lequel cet excès devient un abus, une compulsion ou une "dépendance". Ces psychologues négligent aussi de s'interroger sur les mécanismes par lesquels le changement positif (guérison) peut survenir; ils s'en tiennent à des gestes à poser par le professionnel dans l'espoir que les actes du "patient" changeront, sans qu'on sache pour quelle raison.

Avec un manque aussi flagrant de compréhension de ce qui se passe chez la personne dont on veut s'occuper, il n'est pas tellement étonnant qu'on en vienne à créer une maladie par type d'action excessive. On ne peut regrouper les "maladies" au-delà de leurs symptômes particuliers parce qu'elles ne sont définies que par ces manifestations concrètes. Il faudrait comprendre la nature du problème sous-jacent ou les processus qui sont mis en action pour être capable de faire un regroupement pertinent.


3. Un aveuglement lourd de conséquences

Cette incompréhension des forces qui sont en jeu est très grave, car elle laisse le professionnel complètement désarmé lorsque vient le temps de trouver des solutions ou de développer une forme de traitement adaptée. Comment changer une situation lorsqu'on n'y comprend rien? Facile: on utilise les "trucs qui marchent", les moyens dont on s'est déjà servi ailleurs et qui ont donné des résultats qui nous ont satisfait. Cette façon de pratiquer la psychologie n'a rien de scientifique ou même de professionnel; c'est l'équivalent "civilisé" des incantations et de la sorcellerie.

Cent ans après les premières publications importantes de Freud, il est désolant de constater qu'une large proportion des psychologues a ainsi perdu sa trace, a abandonné l'effort de compréhension de l'humain et des forces qui le font agir. Qu'on adopte ou non la théorie et les hypothèses de la psychanalyse, la recherche de sens qui animait son fondateur devrait servir de modèle à tout professionnel qui veut intervenir sur le fonctionnement des humains.

Il ne suffit pas au professionnel de la psychologie d'avoir l'humilité d'avouer qu'il ne comprend pas bien ce qui se passe, il faut aussi avoir le courage de continuer à chercher. Le fait de s'en remettre à des statistiques pour décider est la lâcheté la plus désolante dont un psychologue puisse faire preuve. S'il y a un groupe professionnel qui devrait s'intéresser assez aux humains pour chercher à comprendre réellement ce qui les fait agir, il me semble que c'est justement les psychologues.

Jean Garneau, psychologue
novembre 1999


Retour au menu


Pour aller plus loin:

Vous pouvez lire:

  • La "cyberdépendance": mythe ou réalité ? par le psychologue Jean Garneau


    Pour trouver autre chose sur notre site
      Rechercher:

    Vous n'avez pas encore trouvé ce que vous cherchiez ?

    Pour en savoir davantage sur la question, ou sur un thème particulier traité dans cet article, vous pouvez poursuivre votre recherche avec nos outils préférés.

    Cliquez pour poursuivre votre recherche.


    Retour au menu

    ReD Tous droits réservés © 1999 par Ressources en Développement inc.
    Nous n'exprimons aucune opinion concernant les annonces google
    Si vous voulez reproduire ou distribuer ce document, lisez ceci
    Communiquer avec ReD