Ressources en Développement
Les psychologues humanistes !












La "cyberdépendance": mythe ou réalité ?

Par Jean Garneau , psychologue


| Avant d'imprimer ce document | Mise en garde | Retour à l'article | Autres articles |


Vos questions et nos réponses



Vous avez une question qui demeure sans réponse ?


Question: opinions personnelles vs opinions personnelles

Vous affirmez que les recherches les plus connues sur la cyberdépendance n'ont pas de valeur scientifique et qu'il s'agit essentiellement d'opinions personnelles ou d'extrapolations non justifiées. Mais votre article ne m'apparaît pas plus scientifique: il s'agit de vos opinions personnelles. Pourquoi auraient-elles plus d'importance que celles du Dr Young ou du Dr Greenfield ?

Réponse

C'est tout à fait exact. Mes conclusions ne sont pas scientifiques parce qu'elles ne s'appuient pas sur des recherches systématiques. Il ne s'agit que du résultat de mes observations, mon expérience et mes lectures ainsi que de mes réflexions à partir de ces éléments.

En écrivant ces articles, je n'ai pas voulu présenter des résultats scientifiques mais remettre dans une perspective plus juste les affirmations excessives qui circulent largement dans les médias et sur Internet. J'espérais donner aux lecteurs les moyens d'avoir un point de vue plus critique sur des déclarations injustifiées qui sont auréolées du titre de science et de reprendre un certain pouvoir sur leur façon de gérer cet aspect de leur vie.

Par exemple, on prétend que 6 à 10 pour cent des internautes souffriraient de cyberdépendance ("Internet addiction"). Il me semble important de savoir qu'aucune recherche publiée jusqu'à présent n'a utilisé une méthode qui permette de faire une telle affirmation. La vérité, c'est qu'on n'en sait encore rien!

De même, on propose des "traitements" appropriés à cette "maladie". Il me semble important, surtout dans ce cas, de savoir comment on est parvenu à identifier cette "maladie", comment on arrive à la "diagnostiquer", et sur quoi s'appuient les "traitements" qui sont proposés.

Si la définition de la "cyberdépendance" était la synthèse qu'un psychologue ou une équipe de professionnels ont élaborée à partir de leur expérience clinique, ce ne serait pas encore des bases scientifiques suffisantes pour généraliser, mais il y aurait des fondements sérieux qui mériteraient d'être étudiés et respectés. Mais en l'occurrence, il ne s'agit que d'une définition empruntée à un autre problème et grossièrement adaptée. Il s'agit d'une analogie plus que d'une définition clinique; on est loin d'avoir cerné une nouvelle maladie. De plus, les spécialistes les plus compétents ne sont même pas d'accord sur la définition du problème. Je ne confierais pas la réparation de ma voiture à un garagiste aussi peu rigoureux dans son diagnostic du problème.

Ce que je présente dans mon article n'a pas plus de valeur scientifique ou même clinique.

La différence que je tente de faire, c'est d'expliquer les choses dans des termes où les personnes concernées pourront

  1. reconnaître leur expérience personnelle,
  2. s'appuyer sur leurs propres moyens pour identifier les causes des problèmes quand il y en a et
  3. utiliser leur jugement dans la recherche des solutions qui sont les plus appropriées pour elles.
Je présente cette deuxième possibilité pour que nous n'en soyons pas réduits à croire les scientifiques "sur parole" et "sur statistiques", sans nous fier à notre connaissance de nous-mêmes et sans examiner sur quoi s'appuient réellement ces déclarations soi-disant scientifiques.


Question: compulsion ou dépendance

Vous rejetez la définition de la cyberdépendance en soulignant qu'il ne s'agit pas d'une vraie "dépendance". Selon ce que j'ai compris, vous pensez qu'il s'agit plutôt d'une "compulsion". Est-ce que cette différence est vraiment importante? Après tout, que ce soit par compulsion ou par dépendance, le résultat est le même: un usage tout à fait exagéré et incontrôlable d'Internet.

Réponse

La différence entre ces deux façons de comprendre la même réalité est considérable à cause de ses conséquences, particulièrement au niveau des solutions. Le fait d'avoir affaire à une "dépendance" entraîne des complications très importantes et s'accompagne d'une grave perte de pouvoir personnel.

Lorsqu'on veut résoudre une "dépendance" (comme dans l'alcoolisme et les toxicomanies), il faut inclure, dès le début, une forme de désintoxication. Cette démarche est nécessaire parce que l'organisme est habitué à absorber une substance toxique; il y est tellement habitué que c'est devenu un besoin nouveau et que le fait de ne pas y répondre entraîne des déséquilibres graves et même dangereux. C'est pour cette raison, surtout, que les formes de traitement les plus connues insistent énormément sur le fait d'arrêter de "consommer", même définitivement (pour la vie).

Le fait que cette intoxication progressive ait créé un nouveau besoin artificiel est aussi d'une grande importance pour la compréhension du problème. Dans la "dépendance", on répond à un appel de notre organisme, un manque qu'il faut combler. Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose d'intéressant à sa vie, mais d'apaiser le besoin. Le mieux qu'on puisse espérer, c'est la disparition du manque. Le fait qu'il s'agisse d'un besoin artificiel et nouveau ne change rien à la situation: il s'agit d'un manque à combler, d'un équilibre à rétablir dans l'organisme.

Dans la compulsion, il ne s'agit pas de rétablir un équilibre, mais d'aller chercher une satisfaction. Le joueur compulsif, par exemple, recherche des sensations intenses comme l'excitation de l'attente et la joie du gain. La personne qui passe ses nuits à bavarder sur un canal de "chat" recherche des satisfactions interpersonnelles comme le support émotif, l'excitation sexuelle, la compréhension ou la créativité dans la communication.

Les besoins qui sont en cause sont réels et fondamentalement sains. Il ne s'agit pas de besoins artificiels qui intoxiquent. La vraie solution, on peut facilement le deviner, n'est pas dans le contrôle et l'abstinence absolus, mais dans la découverte de moyens de satisfaction plus appropriés et plus efficaces. On ne parle plus de sevrage et d'abstinence, mais de réorienter une énergie mal canalisée.

Chez les personnes compulsives, ces besoins se retrouvent souvent dissimulés. C'est ce qui fait qu'on peut facilement croire à une "dépendance" si on n'y regarde pas d'assez près. On perd de vue ce qu'on cherche à satisfaire et on ne voit plus que le moyen utilisé: le désir effréné d'aller "chatter", l'effort pour se retenir, l'angoisse qui ne disparaît que lorsqu'on cède enfin à cet élan.

La bataille du contrôle de soi prend alors toute la place: on est occupé à résister au besoin et on ne sait plus qu'il s'agit, au fond, d'un besoin sain qu'il serait néfaste de faire disparaître. On prend le moyen pour le besoin et on se place dans une situation sans issue en tentant de faire disparaître le besoin "malsain".

C'est ça qui rend nécessaire de faire la différence entre la "compulsion" et la "dépendance". C'est la nature des solutions qui est le véritable enjeu de cette distinction.


Question: dépendance ou exclusion ?

Quel est selon vous le plus gros danger des nouvelles technologies : le fait qu'elles puissent rendre dépendants des gens ou le fait que des personnes ne peuvent pas s'y adapter et se trouvent donc exclus ?

Réponse

Les technologies ne font rien par elles-mêmes. Elles n'ont pas plus la capacité de rendre quelqu'un dépendant que l'automobile, le téléphone, le cheval (autrefois), ou les fruits. La dépendance est le fait de la personne et non de l'objet qu'elle choisit d'utiliser pour compenser ou éviter.

La technologie ne peut pas exclure les personnes davantage que les autres dimensions de la vie et de l'environnement. Par exemple, les unijambistes ne peuvent facilement devenir d'excellents cavaliers. De même, les personnes qui ne savent pas lire ne peuvent profiter des richesses de la littérature et de l'abondance d'information qu'on peut trouver dans les livres et les revues. Chaque domaine d’activité a ses spécialistes et ses cercles fermés. Ceux-ci tentent souvent de se donner une supériorité sur les non-initiés en utilisant un langage hermétique. Ce vocabulaire spécialisé leur permet de se reconnaître entre eux et d'évaluer grossièrement leurs niveaux respectifs de compétence. Il s'agit du même langage technique qui leur sert à communiquer efficacement entre eux.

La technologie n'est qu'un des nombreux domaines où on observe régulièrement ces phénomènes sociaux. On pourrait en dire autant de la médecine, de la mécanique automobile, de l'escrime, de la planche à voile, de la poésie, etc. etc. Les initiés parlent entre eux un langage qui est (parfois volontairement) hermétique pour les autres.

Mais il y a peut-être quelques facteurs particuliers dans le domaine de l'informatique en général et d'Internet plus particulièrement. Les personnes qui ne sont pas encore initiées à ces secteurs se retrouvent dans une situation difficile et ce n’est pas par hasard ou par accident. Ces personnes ne sont pas attirées par "la technologie" et, dans la plupart des cas, elles en ont une crainte générale. Cette attitude craintive s'appuie essentiellement sur leur ignorance (qui est en grande partie le résultat d'avoir été fidèles à leur manque d'intérêt ou d'attrait). L'ennui, c'est qu'il devient de plus en plus évident qu'on ne peut se passer d'ordinateur ou d'Internet sans subir une perte importante (principalement l'efficacité dans l'écriture ou le calcul et l'accès à l'information).

La situation devient alors analogue à celle d'une personne qui aurait une phobie de tous les véhicules sur roues. La crainte est mal fondée, mais elle s'entretient d'elle-même. Les inconvénients deviennent de plus en plus évidents et envahissants (impossibilité de se déplacer, de sortir dehors, avec tout ce qui s'en suit).

Le phénomène d'exclusion sociale est très secondaire dans ce tableau, même si la personne concernée lui accorde beaucoup de poids. Ce qui importe vraiment c'est le fait que la personne devra, tôt ou tard, faire face à des réalités qu'elle a longtemps évitées. Ce n'est pas la mise à l'écart sociale qui sera problématique, c'est la perte de plus en plus importante qui découle de la fuite d'une dimension importante de la réalité ou d’une ressource dont les richesses sont de plus en plus évidentes.

Les personnes très âgées peuvent probablement se souvenir encore de l'époque où on avait peur des premières automobiles. Les mêmes phénomènes pouvaient sans doute être observés.


Question: branché ou ringard

Le discours actuel veut que si on n'est pas connecté on est "ringard" ou exclu. Cette attitude ne contribue-t-elle pas à engendrer un stress chez des personnes qui ont peur de la technologie ou qui tout simplement ne veulent pas s'en servir ?

Réponse

Il est de plus en plus évident que les personnes qui sont dans cette situation (peur ou refus de la technologie) ressentent une forte pression. Celle-ci vient-elle de l'extérieur ou de l'intérieur? La réponse n'est pas si claire.

Ces gens ont le sentiment que la pression vient de l'extérieur, mais il n'est pas facile de le vérifier. Les actions où quelqu'un fait réellement pression sur eux sont assez rares.

Il me semble que c’est plutôt une forme d’envie qu’on peut observer. Celle que stimule le fait que les autres parlent entre eux d'Internet ou de ce qu'ils y ont trouvé. Cette envie vient en conflit avec une force inverse qu'on pourrait appeler la crainte de la technologie. La tension et le stress sont probablement les résultantes de ce jeu de forces intérieur plutôt que l’effet de pressions venant de l’extérieur.

Il me semble que les personnes familières avec Internet consacrent maintenant très peu d'énergie à convaincre les autres. C'est peut-être comme tous les autres progrès: au-delà d'un seuil critique, la nouveauté n'est plus nouvelle; elle fait partie de ce qui est normal.

Je me souviens encore du moment où j'ai commencé à comprendre qu'un fax n'était plus un gadget ou un outil rarement utile. Il devenait nécessaire d'en avoir un pour ne pas être obligé d'aller chercher les messages reçus chez un collègue et il était plus économique de posséder un appareil que de payer un tiers pour chaque transmission.

Ceci ne correspond pas plus à une pression de l'extérieur que l'existence de l'automobile, du téléphone ou de l'avion. Il est encore possible de me rendre à pied chez mon collègue pour l'inviter à souper, mais il est plus commode de téléphoner ou de lui envoyer un mail. On peut toujours aller en Afrique par bateau, mais il faut avoir bien du temps devant soi...


Dépendance vs compulsion : une distinction inutile
    En relisant les articles de Jean Garneau sur la cyberdépendance, je me rends compte que j’aimerais discuter le point de vue de cet auteur sur ces questions

    Jean Garneau différencie la dépendance et la compulsion. Il explique que la dépendance répondrait à des besoins artificiels que l’on se crée par la consommation de substances qui intoxiquent le corps et le mettent dans un état de manque et de dépendance physique, ce qui entraînerait également une dépendance psychique liée à cette impression d’avoir besoin. La compulsion, quant à elle, correspondrait à des besoins réels et sains, dont on cherche la satisfaction.

    Cette distinction laisse supposer qu’il y aurait d’une part une quête qui serait légitime, liée à des besoins réels et sains, et de l’autre une quête erronée fondée sur des besoins artificiels et malsains. Il dit également que les causes de la dépendance et de la compulsion sont très différentes et que les méthodes pour y remédier doivent en tenir compte. Pour la dépendance, la solution serait le contrôle et l’abstinence absolue alors que pour la compulsion ce serait la recherche de moyens de satisfactions plus appropriés et efficaces. Pour ma part, j’ai du mal à adhérer à ce point de vue et il me semble que cette différentiation entre besoins artificiels et besoins réels ne correspond pas vraiment à la réalité telle que je me la représente.

    Tout d’abord, il me semble que dans tous les cas de figure qu’il s’agisse de dépendance ou de compulsion, au départ il y a la recherche d’une satisfaction, que ce soit par l’alcool, internet, une relation amoureuse, une manie excessive… Tout le monde connaît les méfaits de l’alcool, de la drogue et si certains s’y exposent malgré tout c’est bien que ça répond à quelque chose d’important pour eux. De la même manière, si une personne s’engage dans une relation affective, ou si une personne s’accroche à internet, c’est qu’elle a une bonne raison de le faire. Derrière chacun de ces choix, il me semble qu’il y a du sens et qu’il y a un manque et un besoin que la personne cherche à combler.

    Ensuite, il me semble que dans les deux cas, lorsque la dépendance ou la compulsion est installée, il y a perte de la liberté de choix. La personne qui se drogue ne peut plus se passer de sa dose, celle qui est accro à internet ne peut plus se décrocher de son ordinateur, celle qui est dépendante affective ne peut se détacher d’une relation même si elle lui est nocive, celle qui est maniaque de la propreté ne peut s’empêcher de laver et relaver sa maison même si celle-ci est déjà très propre. Dans tous les cas il y a une force impérieuse qui pousse à poursuivre malgré les sources d'insatisfactions grandissantes liées à ces choix lorsque le côté néfaste prend le pas sur les bénéfices initiaux ou sur l’idéal attendu, et malgré les difficultés que ces choix induisent (éloignement de la vie sociale, de l’entourage, risques majeurs pour la santé, etc…).

    Ce que je vois de commun aussi dans ces différentes stratégies de dépendance ou de compulsion, et c’est cela qui à mon sens les rend insatisfaisantes et inefficaces à satisfaire les besoins en jeu, c’est qu’au lieu de se confronter à la réalité, au problème, à la douleur initiale, au manque, au besoin, la personne va contourner ce qui reste en souffrance en elle, ce qui n’a pas été élaboré, va chercher à mettre à distance, à fuir le véritable problème, et selon les cas à noyer ce " chagrin " dans l’alcool, à s’évader dans des paradis artificiels, à s’acharner sur le ménage, à s’enfuir sur internet ou s'accrocher coûte que coûte à une relation amoureuse même défailante. Il n’y a rien de méprisable dans ces stratégies, elles ont à mon sens pour objectif de sauvegarder l’être en éloignant la douleur initiale liée au manque. Cependant, elles s’avèrent inefficaces car non seulement elles ne vont pas combler le manque qui n’est pas réellement pris en compte, mais elles sont, à terme, sources de nouvelles souffrances, de frustrations et de difficultés importantes et au lieu de combler le besoin et d’atténuer le manque il me semble qu’elles les réactivent encore plus. Ce qui pousse la personne à boire un peu plus, à prendre une dose un peu plus grande de produit, à passer encore plus de temps sur internet, à être dans une quête encore plus grande au plan d’une relation affective, ou à nettoyer encore plus la maison. En un mot à être dans une spirale frénétique face à un besoin toujours inassouvi.

    Enfin, de la même manière que Jean Garneau dit que la compulsion est un symptôme d’autre chose, il me semble aussi que la dépendance à l’alcool, à la drogue ou à toute substance toxique, est elle aussi à considérer comme un symptôme d’autre chose. Il me semble que la toxicomanie ou l’alcoolisme n’est pas qu’une mauvaise habitude de vie qu’il suffirait de contrôler ou dont il suffirait de s’abstenir pour revenir à un état de sérénité. Il me semble au contraire que tout comme pour la compulsion, ces stratégies, s’inscrivent dans des manques, des frustrations et des besoins en souffrance. Les causes, les raisons, de la dépendance ou de la compulsion, dans cette façon d’envisager les choses, ne sont pas différents à mes yeux et en ce sens là je ne suis pas d’accord avec ce que soutient Jean Garneau qui envisage des causes différentes pour la dépendance et la compulsion. Ce sont plutôt à mon sens les effets sur l’organisme qui ne sont pas les mêmes selon les moyens adoptés et qu’il y a aussi lieu de prendre en compte dans le cas de la toxicomanie ou de l’alcoolisme. Mais il me semble qu’on ne peut soigner la dépendance aux produits toxiques si on se contente d’en soigner uniquement les effets (par l’abstinence et le contrôle comme le préconise Jean Garneau) et qu’il est aussi nécessaire de prendre en considération, tout comme pour la compulsion, les causes qui sont à l’origine de ces choix.

    De ce fait, il me semble que la façon de renouer le contact avec ses besoins (que je trouve en revanche très pertinente) préconisée par Jean Garneau concernant les problèmes de compulsion sont également valables pour les problèmes de dépendance aux produits toxiques (sachant qu’il me semble incontournable bien entendu pour ces situations de traiter en parallèle le problème spécifique de dépendance physique). Etre en contact avec le manque, avec le besoin, renouer avec la part de soi-même mise à distance, donner une place et une reconnaissance à son vécu et à ses ressentis, réhabiliter les zones de soi qui ont été blessées, autant de choses qui permettent de renouer avec soi-même et avec ses besoins, et de développer d’autres modalités pour satisfaire les besoins en souffrance, et expérimenter d’autres alternatives plus adéquates que la dépendance à un produit ou la compulsion à réactiver inlassablement les mêmes schémas.


Réponse

Ce message soulève plusieurs points importants qui méritent d’être discutés. Je vais organiser ma réponse autour de ceux qui me semblent les plus importants pour bien comprendre les nuances de mon point de vue sur la cyberdépendance. Le coeur de ce débat est la pertinence de considérer celle-ci comme une compulsion qui doit être distinguée des dépendances physiques qu’on observe dans les toxicomanies. (J’utilise ce terme dans son sens large en incluant toutes les substances provoquant une forte dépendance physique.)


Contrôle et abstinence absolue

Tout d’abord, je tiens à corriger une affirmation erronée qui est répétée à quelques reprises. Je n’ai jamais préconisé le contrôle et l’abstinence absolue comme méthode de traitement de la dépendance. Je ne l’ai même pas proposé comme élément d’une stratégie plus complexe. Certains spécialistes du domaine des toxicomanies estiment qu’il s’agit d’une dimension essentielle du traitement, mais à mes yeux il ne s’agit que d’un aspect secondaire dont l’importance pourrait se limiter à la période initiale de la recherche de solutions. Cependant, l’expérience m’a démontré que l’abstinence complète et permanente préconisée par les diverses sections du mouvement AA est un moyen qui rend la démarche beaucoup moins difficile. Vaincre une toxicomanie est une démarche suffisamment périlleuse par ailleurs pour que l’élimination d’un obstacle soit un choix judicieux dans la majorité des cas.

Voici ce que j’ai écrit qui pourrait amener à cette méprise:
    “Dans les cas de dépendance physique, toute forme de traitement doit prévoir un sevrage progressif et une période de désintoxication si on veut obtenir des résultats. Pour une dépendance psychique, ces étapes ne sont pas réellement utiles.”
Si ce sevrage et cette désintoxication sont nécessaires, c’est à cause du besoin artificiel que l’intoxication a créé, ce besoin physique qui crée la dépendance physique. La consommation répétée du produit toxique a poussé l’organisme à s’adapter à la présence de la substance. Après un certain temps, cette substance devient physiquement nécessaire à un équilibre de base.

Mais elle n’est pas moins toxique pour autant. La désintoxication est nécessaire pour éviter des dommages encore plus graves à l’organisme. Le sevrage progressif est une nécessité physique et psychique lorsque la dépendance est bien installée. Sans celui-ci, la désintoxication serait inutilement cruelle et, dans certains cas, physiquement dangereuse.


Besoins sains vs malsains

Tous les besoins humains sont sains “a priori”. Par définition, un besoin correspond à une nécessité dictée par l’organisme, à une exigence naturelle qu’on ne peut ignorer sans nuire à notre vitalité ou à notre santé.

Cependant, on utilise souvent ce terme de façon erronée pour désigner divers désirs ou pour tenter de rendre une demande plus légitime ou plus indiscutable. “J’ai besoin que tu m’encourages et me comprennes” serait un exemple typique où on cherche à transformer furtivement une demande vulnérable en exigence indiscutable.

Lorsqu’on parle de besoin artificiel dans le cas d’une toxicomanie, on parle du fait que la substance toxique est devenue nécessaire pour maintenir un certain équilibre de base dans l’organisme. Ce sont les réactions physiques très violentes devant la privation qui ont permis de découvrir ce phénomène.

On peut parler dans ce cas d’un besoin malsain car il s’agit d’une réaction au manque d’une substance toxique. L’intoxication rend possible l’apparition de ce besoin qui n’a rien de naturel au départ mais qui est devenu aussi impérieux qu’un besoin ordinaire et, parfois, aussi vital. Il s’agit d’un paradoxe, mais toute personne qui a subi une désintoxication pourrait témoigner du fait que ce besoin artificiel et malsain est encore plus impérieux que le besoin de manger.

Il ne faut pas confondre ce besoin avec les forces qui ont conduit à la consommation de la substance toxique. Que la personne, au départ, ait choisi de boire pour se donner de l’assurance afin de mieux s’intégrer en société, ne change rien au caractère malsain du besoin qui découle de la dépendance toxicomane. L’intention de départ n’a aucun rapport direct avec ce manque physique qui découle d’un usage répété de la substance toxique.


Recherche de satisfaction dans la compulsion

Est-il justifié de considérer que la compulsion (incluant la cyberdépendance) correspond à une recherche de satisfaction tout en affirmant que ce n’est pas le cas de la dépendance? Pourquoi cette discrimination?

D’abord, il faut reconnaître que ces actions inefficaces ont toutes un sens et qu’elles découlent plus ou moins directement d’un manque. Mais cette ressemblance générale ne doit pas nous faire oublier les caractéristiques particulières de ces deux groupes de problèmes.

multitask.jpg - 9921 BytesLa dépendance physique correspond à un besoin impérieux laissant bien peu de liberté à la personne qui en est victime. Il s’agit d’une nécessité urgente qui ressemble plus au besoin de respirer qu’au besoin d’être aimé. La personne qui est “en manque” ne recherche pas un plaisir supplémentaire mais un soulagement immédiat de son inconfort actuel.

Dans le cas de la compulsion, il s’agit généralement de la recherche de satisfaction : plaisir, sensations fortes, fierté, sentiment d’être en contrôle, etc. Au moment où elle pose l’action compulsive, la personne est impliquée dans la recherche active d’un plaisir. Même lorsqu’il s’agit d’un rituel obsessif-compulsif, c’est la sécurité du contrôle réussi qui est recherchée. Mais comme la méthode pour l’obtenir est fondamentalement inadéquate, elle ne fait qu’entretenir l’inconfort et le désir impérieux de recommencer.

Si on invitait le toxicomane à suivre la direction que lui indique son besoin ressenti, il consommerait de plus en plus et serait condamné à en mourir tôt ou tard. C’est le résultat prévisible car le “besoin” correspond à un déséquilibre dans son intoxication. Sa dépendance est avant tout physique et le besoin psychique qui était peut-être présent à l’origine n’est plus pertinent lorsque la dépendance est bien installée.

La personne qui souffre d’une compulsion est généralement capable d’identifier le besoin auquel elle cherche à répondre par son action. Il s’agit d’un besoin important et la réponse à ce besoin n’est pas une intoxication. Même la réponse inadéquate n‘est pas réellement nocive en elle-même. C’est l’excès, la répétition compulsive, qui est responsable des inconvénients qui en découlent.

Il s’agit donc à mon avis d’une différence fondamentale qu’on pourrait résumer ainsi.
    La dépendance par rapport à une substance toxique relève d’un besoin physique réel qui a été engendré par la consommation. Mais la satisfaction de ce besoin est nocive en elle-même car elle aggrave l’intoxication, même si elle apporte un soulagement immédiat. En fait, c’est ce soulagement plus qu’une satisfaction réelle qui est recherché consciemment. De même, on prend l’habitude de consommer la substance toxique en cherchant à éviter ou à éliminer une expérience réelle, et non en cherchant à ajouter une satisfaction supplémentaire à sa vie.

    La compulsion ne vise pas surtout un soulagement, mais une satisfaction. C’est la répétition excessive du comportement compulsif et non le comportement lui-même qui est responsable de ses effets néfastes. Même la façon inadéquate de rechercher la satisfaction demeure relativement anodine. Quant au besoin lui-même, il correspond la plupart du temps à une nécessité psychique fondamentale comme aimer et être aimé, s’estimer soi-même, maîtriser son destin, se sentir vivant, etc.
Les implications de cette différence sont considérables. En permettant de jeter la lumière sur les mécanismes différents qui sont en jeu, elle ouvre la porte à une meilleure compréhension des causes du problème et, par conséquent, aux enjeux dont les solutions devront tenir compte. Elles conduisent en fin de compte à un traitement tout à fait différent.


La perte de liberté

girouette.jpg - 12304 BytesPar définition, tout comportement compulsif implique une perte de liberté. La personne agit en fonction d’une nécessité et non à partir d’un libre choix. Cette nécessité peut être plus ou moins illusoire; le fait de “sentir qu’on ne peut s’en empêcher” n’est pas le signe d’une obligation réelle. Parfois, la nécessité n’est que subjective et pourrait être contrecarrée sans trop de difficultés ou de conséquences.
    Le “gambler” le plus compulsif s’arrête immédiatement de jouer si une urgence survient dans son environnement immédiat. Le “gamer” va même jusqu’à interrompre sa partie s’il est sollicité par une opportunité qu’il juge importante. La majorité des “chatters” compulsifs s’interrompent instantanément si leur conjoint ou leur parent entre dans la pièce. (Les termes anglais ci-dessus permettent de distinguer des genres de joueurs compulsifs en faisant l’économie de longue périphrases.)

    Le toxicomane, pour sa part, est moins capable d’interrompre subitement sa consommation pour répondre aux exigences de la situation. S’il le fait, il reste très intensément inconfortable (au point d’être incapable de se concentrer) tant qu’il ne peut compléter sa consommation habituelle.
La perte de liberté n’est pas tout à fait la même. On peut mieux le comprendre si on se retrouve dans une situation qui empêche le comportement compulsif pendant une période prolongée.
    La personne “cyberdépendante” aura sensiblement les mêmes symptômes que celle qui cesse de fumer: elle sera irritable, aura de la difficulté à rester concentrée sur une tâche, éprouvera très fréquemment un intense désir de revenir à sa compulsion. Mais ces symptômes n’augmentent pas et ne s’aggravent pas si la privation se prolonge. Ils ont au contraire tendance à perdre rapidement leur intensité avec le temps.

    Le toxicomane se retrouve au contraire aux prises avec des symptômes supplémentaires encore plus graves si sa privation se prolonge. Loin de s’atténuer, les problèmes découlant du manque on tendance à s’accentuer, allant dans certains cas jusqu’à menacer la survie de la personne. C’est seulement après une abstinence plutôt prolongée que ces symptômes secondaires disparaissent pour laisser la dépendance psychique prendre la première place.
      Note:

      Il est intéressant de constater que le sevrage par rapport au tabac ressemble plus à celui qu’on observe lorsqu’une personne est privée de sa compulsion qu’à celui d’une personne souffrant d’une dépendance physique à un produit toxique. Je crois que cette ressemblance nous indique que la composante physique de cette dépendance est bien peu importante comparativement à sa dimension psychique. Arrêter de fumer ressemble probablement plus à un changement dans des habitudes automatiques qu’à un véritable sevrage, même si le manque physique est réel.

Compulsion et dépendance : des équivalents ?

L’effet que procurent les produits toxiques n’est jamais une satisfaction. Il se rapproche plutôt d’un engourdissement, d’une diminution de la souffrance physique (douleur) ou psychique (angoisse). Je crois que la dépendance physique est plus forte et se développe plus rapidement envers les médicaments ou substances qui atténuent la douleur ou émoussent la sensibilité (morphine, alcool, somnifères), comparativement aux substances qui apportent une stimulation ou augmentent la sensibilité (cannabis, cocaïne, LSD). Je n’ai pas les compétences en biochimie pour le vérifier, mais je soupçonne que c’est parce que la toxicité joue un rôle dominant dans l’effet des produits qui insensibilisent.

JeuÀ l’opposé, les activités qui deviennent compulsives (ou même les produits qu’on consomme de façon compulsive) ne créent pas une telle dépendance physique et n’ont en elles-mêmes aucun effet toxique. Dans la très grande majorité des cas, l’activité compulsive est vraiment une recherche de plaisir ou de satisfaction. La répétition compulsive vient du fait que la satisfaction semble proche mais n’est jamais suffisante (parce que le besoin est mal identifié ou parce que le moyen n’est pas approprié). Voici quelques exemples assez typiques ; il s’agit de généralisations stéréotypées qui ne s’appliquent pas à tous les individus de chaque groupe, mais elles sont utiles pour illustrer mon propos.
    Le “gamer” est à la recherche d’une estime de lui-même, d’une fierté, d’un accomplissement quelconque où il fait la preuve de sa valeur. Il l’obtient en grande partie, mais il reste toujours “sur sa faim” parce que cette valeur reste trop limitée à un univers virtuel ou parallèle pour répondre vraiment à son besoin de s’accomplir.

    Le “gambler” est à la recherche d’une excitation intense qu’il ne trouve nulle part ailleurs. C’est l’attente du résultat lorsque l’enjeu est très élevé qui lui procure cette sensation. Lorsqu’il gagne, ce plaisir s’accompagne typiquement d’un sentiment de toute-puissance qui est en réalité la principale satisfaction recherchée dans le jeu. C’est en essayant de retrouver cette force illusoire que le joueur devient compulsif et irréaliste au point de se ruiner.

    Le “chatteur” est dans une quête de contact humain qui compenserait pour la carence interpersonnelle dont il souffre dans le reste de sa vie. La protection que lui procurent la distance, l’anonymat et l’invisibilité lui permettent d’établir des contacts plus riches et plus satisfaisants que ceux qu’il vit au quotidien avec les personnes de son environnement. S’il devient compulsif, c’est parce que ces contacts ne répondent pas complètement à son besoin d’aimer et d’être aimé. L’univers virtuel qui les rend plus faciles devient vite la limite empêchant une satisfaction plus complète. Il faut être physiquement proche, réellement visible et ouvertement impliqué dans le contact pour atteindre la pleine satisfaction.

Autrement dit, les dépendances et les compulsions ne peuvent être considérées comme des équivalents sans mettre de côté des aspects essentiels. Elles ne se développent pas de la même façon ni pour les mêmes raisons.

Peut-on dire réellement qu’elles constituent toutes deux des recherches de satisfaction? Je ne crois pas. La dépendance crée un manque qui ressemble plus à une souffrance qu’à un besoin. La “satisfaction” recherchée n’est rien de plus qu’un soulagement, même lorsqu’une forme de plaisir (rush) accompagne ce soulagement. Le besoin engendré par la consommation de la substance toxique n’est pas l’équivalent d’un besoin qui existerait sans l’intoxication ; il s’agit d’un manque entièrement artificiel.

Les compulsions, au contraire s’adressent toujours à des besoins humains généraux qui existaient déjà auparavant et continuent d’exister même après que le problème se surconsommation est réglé. C’est le moyen utilisé (méthode et fréquence) qui constitue le problème et non le besoin lui-même.

Ce n’est pas sans raisons que la personne développe une compulsion au lieu de choisir un moyen efficace pour répondre à son besoin. C’est toujours parce que certaines ressources lui manquent, parce qu’elle est incapable de prendre certains risques essentiels, parce qu’elle fait face à des difficultés qui lui apparaissent insurmontables. Elle choisit l’activité compulsive en tant que raccourci vers la satisfaction, en tant que moyen astucieux pour diminuer les risques ou augmenter ses chances de succès.

La personne qui devient dépendante n’a pas commencé à s’intoxiquer en tentant d’atteindre un plaisir ou une satisfaction. Elle l’a fait dans l’espoir de diminuer sa douleur ou son inconfort. Son but premier n’était pas d’enrichir sa vie, mais d’en neutraliser certains aspects pénibles. Ces souffrances étaient sans doute liées à des manques, mais ce n’est pas en cherchant à les combler qu’elle est devenue toxicomane. Les besoins n’étaient impliqués que de façon indirecte ou implicite ; c’est la douleur qui était visée. (Voir L'ivresse : la dérive des illusions.)

C’est pour cette raison qu’il serait inutile d’inviter la personne dépendante à identifier ses besoins insatisfaits. Tant qu’elle souffre de dépendance, les manques les plus importants (subjectivement) sont liés à la substance toxique. Les nombreux autres besoins insatisfaits viennent loin derrière dans ses préoccupations dès que le manque physique se fait sentir et ils n’ont pas de pertinence directe.

La personne compulsive, au contraire, est très proche des besoins qu’elle cherche à satisfaire. Et il s’agit de besoins réels (au sens où ils existent normalement chez tous les humains et existeraient chez cet individu même sans la compulsion). Il est relativement facile de l’amener à identifier clairement ses besoins dans le but de choisir ensuite des moyens plus efficaces d’y répondre et de développer les habiletés nécessaires à l’utilisation de ces moyens.

Dans le cas des troubles obsessifs-compulsifs, la situation est différente parce qu’il s’agit d’une organisation de la personnalité et non d’un simple symptôme ou d’un comportement dysfonctionnel. La répétition compulsive du rituel sert alors à maintenir la personne en équilibre en gardant une certaine maîtrise (fragile évidemment) sur des pulsions de base. Cette situation doit être considérée sur le même plan que les autres troubles de personnalité ; elle ne peut être assimilée ni au groupe des dépendances, ni au groupe des compulsions dont il est question ici.

    Note

    Le commentaire qui a servi a soulever ces questions est à l’origine d’une intéressante discussion entre quelques participants du babillard Infopsy. On peut remarquer que l’échange entre ces derniers a conduit à des conclusions très proches de celles qui sont présentées ici, sans la moindre intervention de la part de l’équipe de ReD. On peut en prendre connaissance à l’adresse ci-dessous. Lien direct vers cette discussion



Vous avez une question qui demeure sans réponse ?
Deux options vous sont offertes:


  1. Une question personnelle à laquelle vous voulez une réponse individuelle.

    Le psy virtuel est à votre disposition. Pour 50$ (canadiens) un de nos psychologues consacrera 30 minutes à vous répondre s'il estime pouvoir vous être vraiment utile. Il s'agit d'un genre de consultation individuelle et vous aurez la réponse en 3 jours.

    Voyez les détails ici: http://redpsy.com/virtuel/question.html


  2. Une question de clarification ou d'approfondissement dont la réponse est publiée sur le site.

    Les auteurs des articles répondent gratuitement aux questions d'intérêt général. Les réponses sont des principes généraux dont chacun doit évaluer la pertinence pour sa propre situation. Il s'agit d'une intervention éducative et non d'une consultation personnelle. Les psychologues répondent à la fin du mois aux questions qui concernent l'article du mois courant. Ils répondent aux autres questions au moment qui leur convient.

    Il vous suffit de nous faire parvenir votre question à



Vous avez une question qui demeure sans réponse ?

Vous pouvez discuter de cet article avec les autres lecteurs...


Vous pouvez lire...

Pour trouver autre chose sur notre site
    Rechercher:

Vous n'avez pas encore trouvé ce que vous cherchiez ?

Pour en savoir davantage sur la question, ou sur un thème particulier traité dans cet article, vous pouvez poursuivre votre recherche avec nos outils préférés.

Cliquez pour poursuivre votre recherche.


Retour au menu

ReD Tous droits réservés © 1999-2005 par Ressources en Développement inc.
Nous n'exprimons aucune opinion concernant les annonces google
Si vous voulez reproduire ou distribuer ce document, lisez ceci
Communiquer avec ReD

Pour aller plus loin
dans votre exploration !