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Le mot de la fin
Par Jean Garneau , psychologue

La lettre du psy
Volume 5, No 8: Septembre 2001


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En marge d’une inquiétante tragédie

Des événements comme ceux qui sont survenus à New-York et Washington le 11 septembre nous amènent forcément à réfléchir. Leur caractère soudain, imprévisible et dramatique affecte violemment notre sécurité psychique. Les effets vont bien au-delà du danger réel relativement limité pour notre survie physique. C’est notre confiance en l’univers qui est ébranlée ou sérieusement endommagée.

Pendant toute ma vie adulte, j’ai travaillé à comprendre les humains et leur fonctionnement. Depuis quelques années je m’emploie, par diverses publications, à transmettre aux autres les parties les plus utiles de ce que j’ai finalement réussi à découvrir. Mais le 11 septembre, en assistant triste et impuissant au développement de cette situation horrible, j’avais vraiment l’impression qu’il existait des genres d’humains auxquels je ne comprenais strictement rien. Les choses se passaient comme si les mécanismes et les forces dont j’avais peu à peu compris le fonctionnement ne s’appliquaient pas à cette situation.

L’expérience m’a enseigné à me méfier des conclusions hâtives de ce genre. Lorsqu’on commence à croire que les lois de la nature ont cessé de s’appliquer, c’est qu’on manque de perspective.

    Par exemple, il y a à peine plus d’un an, presque tous les analystes financiers parlaient de “la nouvelle économie”. C’était le triomphe des “dot com”: les compagnies pouvaient prospérer à l’infini sans se soucier de faire des profits. Tout le monde sait maintenant que cette nouvelle conception n’était rien de plus que la rationalisation d’une bulle spéculative extrême. On est revenu à l’étude de la valeur fondamentale et de la rentabilité.
Après un peu plus de deux semaines, je n’ai pas encore de conclusions et d’explications satisfaisantes à propos de ce qu’on appelle maintenant “la nouvelle façon de faire la guerre”. Mais j’observe attentivement ce qui se passe, je réfléchis et surtout je me pose des questions. Je prends la liberté de partager ici quelques-unes de mes réflexions dans l’espoir qu’elles puissent contribuer à alimenter celle des autres qui, comme moi, ont l’impression d’avoir plus de questions que de réponses.


Une nouvelle réalité ?

On parle d’une nouvelle façon de faire la guerre. J’ai tendance à croire qu’il s’agit d’une vision étroite à court terme et non d’une véritable nouveauté.

Il y a exactement deux ans, en septembre 1999, je publiais dans le mot de la fin de La lettre du Psy un commentaire intitulé “La prise d’otage comme tactique de négociation”. (Voir http://redpsy.com/infopsy/otage.html pour le texte complet.) J’y soulignais que chez moi, au Québec, on utilise de plus en plus la prise d’otage pour obtenir ce qu’on désire dans les négociations avec (ou plutôt contre) l’employeur. C’est particulièrement fréquent quand l’interlocuteur est le gouvernement ou une multinationale. On utilise les malades, les élèves, les automobilistes ou tout autre groupe vulnérable comme des pions pour faire pression sur “l’ennemi”.

Le principe est simple: s’attaquer à des tiers innocents, sans défense et non concernés dans le but d’agir sur une cible qu’on ne se sent pas capable de confronter directement. On se considère inférieur soit parce qu’on n’a pas la force nécessaire à nos ambitions, soit parce qu’on n’a pas les arguments qui pourraient être convaincants, soit parce qu’on n’a pas le courage d’adopter des moyens de pression plus pertinents. C’est ce sentiment d’infériorité qui justifie qu’on utilise des tiers encore plus démunis.

Je soulignais aussi comment l’efficacité de cette tactique repose entièrement sur les qualités morales de la cible. L’identité et le nombre des victimes (otages) n’a d’importance que si la cible y accorde une valeur élevée au point de sacrifier ses propres priorités. Et c’est typiquement la cible qui souffre le moins des moyens de pression utilisés, quand elle n’en profite pas directement.

    Par exemple, qui croirait exercer une pression efficace sur un groupe de terroriste en menaçant de tuer tous les innocents du pays où ils se sont réfugiés? Il faudrait postuler contre toute évidence qu’ils ont un certain respect de la vie humaine et particulièrement de ceux qui ne sont pas impliqués dans leur guerre. Pour être efficaces, toutes les mesures de représailles doivent inclure cette dimension dans leur stratégie.

    Un autre exemple troublant: le président américain souffrait d’un grave problème d’image avant cette tragédie, particulièrement aux USA. Sa popularité n’a jamais été aussi forte que maintenant, même à l’extérieur des États-Unis. Machiavel aurait pu suggérer ces attentats pour aider sa cause. Pourtant, c’était lui et son gouvernement que ce geste spectaculaire prétendait ébranler...
Ma conclusion provisoire: il n’y a rien de vraiment nouveau dans cette façon d’agir à part le choix du symbole particulier et le nombre de victimes innocentes frappées aveuglément, sans égart à leur race, leur religion, leur rôle ou leurs opinions politiques. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est plutôt ce que je déplorais il y a deux ans: le fait que nous en soyons rendus à utiliser nous-mêmes couramment ces méthodes immorales et inefficaces. Le fait que nous en venions peu à peu à les considérer comme une façon normale de convaincre un interlocuteur récalcitrant. Il y a là une dégradation éthique que je trouve très alarmante chez les personnes dont je partage la culture et l’environnement.


Guerre sainte ou guerre militaire

Un autre point me trouble beaucoup: le fait que ces événements font partie d’une guerre sainte. C’est apparemment la justification fondamentale de ceux qui les ont déclenchés, et ça devient facilement le point de vue de ceux qui cherchent à y répondre.

Avec les militaires, la guerre comporte une certaine éthique. On avertit l’ennemi, on habille différemment les soldats des deux camps pour qu’ils puissent facilement se reconnaître, on essaie d’éliminer ou de capturer autant de soldats ennemis que possible tout en limitant au mieux ses propres pertes et on s’efforce de faire tout ça en évitant autant que possible de tuer ou blesser les civils. Le jeu est clair, les participants en sont informés et la joute finit lorsqu’une des deux armées est décimée ou s’avoue vaincue.

On s’attendrait normalement à ce que les guerres dont les motifs sont religieux obéissent à une éthique encore plus exigeante ou à tout le moins équivalente. Mais il semble que ce soit toujours les guerres de religion qui sont les plus immorales, les plus cruelles, les plus indifférentes aux valeurs humaines les plus élevées. Pourquoi? Des enfants rentrent à l’école sous la protection des soldats et sous la menace des bombes: quel danger représentent-ils donc?

La troublante impression qui ressort de tout ça lorsque je tente de comprendre, c’est que les guerres de religion se mettent typiquement au-dessus de toutes les lois de la décence la plus élémentaire. Au nom des valeurs supérieures qui font qu’il s’agit d’une “guerre sainte”, leurs “croisés” se comportent comme les bandits les plus dépravés. Il me semble que c’est vrai depuis toujours: les guerres de religion sont non seulement les plus nombreuses, mais également les plus haineuses dans leurs buts et les plus immorales dans leurs moyens.

C’est également troublant, mais il est peut-être plus facile de commencer à comprendre. Dans la mesure où les “valeurs religieuses” servent de critère absolu, il est possible de contredire sans angoisse visible les lois ordinaires de la nature et de la vie. Dans la mesure où c’est le jugement d’un être suprême qui sert d’étalon, un être suprême que le commun des mortels n’est pas en mesure de consulter directement et d’entendre bien clairement, il est normal que certains y trouvent l’occasion de justifier n’importe quelle lubie, surtout s’ils occupent un poste important dans la hiérarchie religieuse.

J’espère simplement que cette influence ne s’étendra pas trop à l’univers civil. Mais lorsque je vois combien les pauvres fumeurs sont harcelés dans certains milieux, comment ceux qui ne partagent pas certaines opinions politiques à la mode se font mépriser et agresser ouvertement, je me demande si l’attitude dogmatique du “crois ou meurs” n’est pas déjà fort répandue.


C’est un résultat qu’ils ont provoqué

Selon un sondage récent (non vraiment scientifique) environ 25% des gens estimeraient que les attaques du World Trade Center sont le résultat direct de la politique internationale des États-Unis. Peu importe la proportion exacte, je sais qu’il y a un grand nombre de personnes qui partagent cette opinion, et qu’elles ne sont pas typiquement les moins informées ou les moins intelligentes.

J’ignore quelles sont les actions et les politiques particulières auxquelles on réfère, mais je me demande par quel raisonnement on en attribue la responsabilité aux dizaines de milliers de personnes sont la vie a été brisée en quelques minutes par la mort d’un parent, d’un enfant, d’un conjoint ou d’un ami. Et même les personnes qui ont été tuées n’appuyaient pas nécessairement les politiques étrangères du gouvernement américain. Plusieurs eux étaient sans doute musulmans, arabes ou autrement plutôt solidaires “a priori” de ceux qui attaquaient. Ils ne peuvent, pour la plupart, être considérés logiquement comme des représentants ou même des supporters du gouvernement des USA. Mais ce sont eux les victimes réelles.

Que des personnes qui ne sont pas d’accord avec le président des USA s’attaquent à lui physiquement me semble fort primitif, mais quand-même compréhensible. Qu’on dise ensuite qu’il l’a bien mérité m’apparaîtrait relever d’une certaine logique. Au moins il sait qu’il s’expose et il prend les précautions qu’il juge appropriées à cette condition.

Mais dans ce cas, cette opinion ressemble trop à ce que certains disent chaque fois qu’une victime de viol ose porter plainte: “c’est elle qui l’a provoqué”. Pour échapper à cet argument, la personne dont le violeur s’est servi aurait dû se conformer à des règles de comportement aberrantes: il aurait fallu que rien dans ses gestes, son habillement ou même les formes de son corps ne puisse éveiller le désir de son violeur, qu’elle se comporte de la façon la plus hostile qui soit et qu’en aucun moment elle ait pu apparaître comme quelqu’un dont la vie sexuelle n’était pas totalement éteinte.

Je sais que l’esprit humain tolère mal le vide et l’absence d’explication logique. C’est notre premier réflexe, lorsque notre compréhension habituelle de l’univers ne suffit plus à la tâche, de rechercher les liens de causalité possibles qui nous sortiraient de l’angoisse. Peut-être ne s’agit-il que d’une manifestation de cette recherche de sens devant une horreur qui échappe à la véritable compréhension. Mais une certitude s’impose dans mon esprit: s’en prendre à la victime n’est certainement pas une solution ou une explication satisfaisante.


Jean Garneau
Septembre 2001



    J’offre toute ma sympathie à toutes les personnes dont la vie a été directement bouleversée par ces attentats et leurs répercussions. Je leur souhaite de trouver au fond de cette douleur le courage nécessaire aux survivants.


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