Question : Vision Freudienne ?
Vous distinguez trois types de transfert selon la capacité qu'ils
permettent d'acquérir. Il serait difficile de ne pas déceler des
rapports avec la conception Freudienne classique. Vos trois types
ressemblent étrangement à ce qu'on pourrait appeler les défis de
développement des stades oral, anal et phallique définis par Freud.
Est-ce la même chose? Sinon, quelles sont les différences exactement?
Réponse
En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que les trois types que je
définis correspondent à une version adulte des stades que Freud a
distingués dans le développement de l'enfant. Les besoins et les enjeux
fondamentaux sont en effet très semblables, mais les résultats
surviennent à un âge beaucoup plus avancé.
Bien sûr, nous connaissions déjà la théorie freudienne depuis longtemps
au moment où nous avons commencé à formuler cette synthèse. D'une part
elle a influencé notre conception en organisant notre perception des
faits que nous observions ; un regard complètement naïf aurait peut-être
conduit à un découpage différent. Mais en plus, notre connaissance de la
conception de Freud nous obligeait à faire un choix entre deux options:
apporter des enrichissements à la conception classique ou définir notre
synthèse en termes différents.
Nous avons choisi les termes différents parce qu'ils permettaient mieux
de mettre l'accent sur les éléments les plus importants de notre vision
des choses et des conclusions auxquelles notre expérience clinique nous
conduisait. Selon nos observations, les défis auxquels correspondent les
trois types de transfert sont réellement des préoccupations d'adultes et
non des expériences infantiles qui se répètent à l'occasion du
transfert.
Cette distinction est d'une importance capitale, mais elle demeure
plutôt subtile à cause de la compulsion et de la dépendance, deux
aspects évidents dans toute relation de transfert. Je vais donc en
expliquer soigneusement les éléments essentiels avant d'aller plus loin
dans la définition des différences précises entre les deux conceptions.
La personne en transfert réutilise des comportements qui lui ont servi
de méthode d'adaptation pendant son enfance. Il est facile de sauter à
une conclusion apparemment évidente qu'on pourrait formuler ainsi : la
personne régresse vers un fonctionnement psychique infantile, avec les
comportements et les besoins caractéristiques de cet âge. Le corollaire
apparaît tout aussi évident : une personne adulte n'éprouverait jamais
un besoin comme celui-ci et elle adopterait un comportement plus
approprié à son âge, son rôle, son statut, etc.
Prenons comme exemple le besoin d'être aimé sans avoir à le mériter
(le plus "infantile" à première vue). Imaginons un instant qu'il
s'agisse d'un besoin tout à fait normal chez les adultes, autant que
le besoin de manger ou de respirer. Il ne nous viendrait pas à l'idée
de déclarer qu'il s'agit d'une régression simplement parce que ce
besoin existe également chez le bébé (tout comme le besoin de
nourriture et d'oxygène).
Les personne que je rencontre dans mon cabinet de consultation ne
sont pas des "malades mentaux" incapables de fonctionner dans la
réalité ou de garder un emploi. Il s'agit pour la plupart de
personnes hautement performantes occupant des postes de
responsabilité ou oeuvrant dans le domaine de la création.
Lorsque ces personnes souffrent de ne pas être mieux aimées,
lorsqu'elles recherchent activement un amour nourrissant avec les
personnes qui leur importent le plus, il n'est pas facile de les
considérer comme infantiles ou victimes d'une régression. Elles ont
toute la maladresse caractéristique des personnes qui ne s'accordent
pas encore entièrement le droit d'exister, mais elles ne sont
sûrement pas limitées à des comportements d'enfant pour obtenir ce
qu'elles recherchent.
Même leur dépendance, tout en rappelant clairement la relation d'un
enfant avec son parent, garde une coloration adulte, à la hauteur des
ressources actuelles plutôt que de celles d'un bébé. Mais, bien sûr,
il faut définir l'adulte autrement que comme la personne d'abord
raisonnable qui ne fait preuve d'aucune émotivité et ne montre jamais
ses besoins affectifs.
L'exemple ci-dessus est à la fois le plus difficile et le plus facile.
Il est difficile parce qu'il impliquerait, dans la conception
freudienne, la régression la plus profonde. Mais il est facile parce que
chacun de nous sait, au moins au fond de lui-même, qu'il a un impérieux
besoin d'être aimé pour se sentir "à sa place" sur la terre.
Ceux qui perpétuent la vision régressive de ce besoin entretiennent un
mythe qui maintient dans la culpabilité ceux qui acceptent d'y croire.
Plutôt que de se fier à ce qu'elles connaissent directement à travers
leur expérience, ces personnes se soumettent à une vision désincarnée de
la personne humaine, une vision caractéristique de l'époque victorienne.
Examinons maintenant les besoins et les actions de la personne qui se
mesure au défi le plus exigeant des trois, la conquête de son identité
sexuelle. Encore ici, la conception "régressive" des besoins ne semble
pas correspondre à ce que je peux observer dans ma pratique clinique.
L'adulte qui entreprend de résoudre ses transferts de ce type ne
ressemble vraiment pas à un enfant en période oedipienne. Bien sûr,
l'amour et la séduction sont au coeur des préoccupations de l'enfant
comme de l'adulte, mais les aspects sexuels de la relation sont
incomparables. Les comportements sexuels de l'enfant ressemblent plus
à des caricatures ou à des simagrées qu'aux actions de l'adulte.
Si on tient vraiment à faire de l'expérience transférentielle adulte
une forme de régression à une époque antérieure, il faudrait au moins
se servir de l'adolescence comme base de comparaison. Les
ressemblances seraient plus intéressantes et plus exactes car c'est
justement pendant l'adolescence que nous sommes confrontés
sérieusement à cette dimension de notre vie et que nous entreprenons,
dans la mesure de nos capacités du moment, la conquête de notre vie
sexuelle.
Encore ici, malgré des similitudes intéressantes et malgré la
dépendance plus ou moins assumée, il me semble clair que mes clients
agissent en adultes, avec des moyens d'adultes auxquels se mêlent des
comportement compulsifs non appropriés découlant de leur aveuglement
sur leurs besoins réels. Dès qu'ils ont clairement conscience des
besoins et des demandes qui sont en jeu, ces adultes cessent de
répéter aveuglément leurs tentatives infructueuses. Ils n'ont pas
encore la solidité intérieure qu'ils obtiendront au terme de cette
conquête, ils restent dépendants, manquent de sécurité, se montrent
hésitants et timides dans leurs tentatives, mais ils laissent voir le
courage propre aux adultes qui cherchent à assumer pleinement ce
qu'ils sont et ce qu'ils éprouvent. Cette forme d'affirmation
individualisée est justement celle qui manque le plus à
l'adolescence, malgré l'effort d'auto-définition qui caractérise
cette époque de la vie.
J'espère vous avoir convaincu de la pertinence d'une conception qui
considère les besoins impliqués dans les transferts comme humains et non
comme infantiles. Les implications qui découlent de cette vision des
choses sont en effet d'une importance primordiale pour la définition de
la condition humaine en général et de la maturité en particulier. Elles
ont des conséquences majeures sur les buts de la psychothérapie et
l'épanouissement auquel nous pouvons aspirer au terme de notre
cheminement.
Essayons d'imaginer à quoi pourrait ressembler un adulte dans un
contexte où le transfert est une forme de régression pathologique vers
des besoins infantiles qui devraient être dépassés. Dans cet univers, la
dépendance qui se manifeste dans le transfert est une réaction d'enfant
qui n'est plus appropriée et les comportements stéréotypés qu'on y
observe sont simplement la répétition compulsive des façons d'agir d'un
enfant.
Lorsqu'elle parviendra enfin à la maturité, cette personne ne sera
plus intéressée à être aimée. Non seulement, l'amour d'autrui ne sera
plus nécessaire à son bien-être psychique et à son assurance devant
l'univers qui l'entoure, mais il sera devenu une réalité sans
intérêt, au même titre qu'un jeu d'enfant.
Cette personne ne sera pas davantage intéressée à ce qu'on l'apprécie
pour ses qualités uniques, sa personnalité ou la qualité de ses
performances. Elle aura depuis longtemps relégué aux oubliettes ces
dépendances infantiles tout comme le désir de respecter ouvertement
son unicité.
Cet adulte achevé n'aura plus besoin de savoir si ses approches
sexuelles sont appréciées, si elles répondent à ses propres besoins
et à son propre style, si elles sont efficaces ou non. Le désir
d'être apprécié comme être sexué ou comme partenaire sera enfin
devenu un vieux souvenir d'une époque révolue où l'insécurité et la
dépendance dominaient ses préoccupations et son comportement.
Voyons maintenant la personne pour qui les besoins qui sont en jeu dans
le transfert font partie de sa vie adulte de façon aussi légitime que le
besoin de dormir, de boire ou de manger. Imaginons cette personne pour
qui la dépendance que comporte toute relation transférentielle est une
réalité psychique pertinente et qui considère que ses transferts, avec
les répétitions qui les caractérisent, sont un effort de croissance qui
l'amènent à un plus grand épanouissement et à une plus grande liberté.
Cette personne a besoin d'amour et elle le sait très bien et n'aspire
pas à dépasser ce besoin. Elle apprécie grandement le fait que,
depuis la résolution de quelques relations transférentielles, elle
n'a plus d'objection à éprouver et à satisfaire ce genre de besoins.
Elle sait que sa facilité actuelle à trouver des réponses à son
besoin dépend surtout du changement dans sa propre attitude envers
celui-ci.
Cette personne est toujours prête à donner son opinion, à afficher
ses convictions et à laisser voir ses caractéristiques propres. Elle
affirme ces dimensions d'elle-même sans même y penser, comme s'il
s'agissait d'un réflexe ou d'une vieille habitude. Elle s'affirme la
plupart du temps de façon naturelle sans s'attendre à ce qu'on la
conteste et il est assez rare que cette affirmation soit blessante
pour ceux qui l'entourent, même si, bien souvent, elle surprend ou
ouvre de nouvelles perspectives. Lorsque nécessaire, elle fait face à
la contestation sans renier son point de vue, n'acceptant de le
changer que lorsque de nouveaux faits viennent la convaincre.
Cette personne est sensible à la dimension sexuelle qui enrichit ses
contacts avec les autres. Elle apprécie la stimulation sexuelle et
ses effets dans tous les secteurs de sa vie. Elle n'accepte pas de se
passer de relations sexuelles tout en choisissant clairement avec qui
elle investit plus particulièrement. Pour elle, la rencontre sexuelle
implique l'ensemble de ce qu'elle est. Elle n'éprouve plus le besoin
de vérifier si elle est capable de plaire car elle en est certaine,
mais elle trouve encore autant de plaisir à constater son impact sur
son partenaire.
Comment des besoins aussi proches peuvent-ils conduire à des visions
aussi différentes de la personne humaine et de sa maturité? Les faits
sur lesquels s'appuient ces conceptions ne sont-ils pas les mêmes ?
Les phénomènes psychiques fondamentaux sont probablement les mêmes, mais
ils surviennent dans des situations tellement différentes qu'on est
justifié de croire qu'ils ne sont pas vraiment semblables. En effet, la
conception de Freud et celle que je présente ici sont issues de
contextes culturels et sociaux qui se ressemblent bien peu.
Freud a vécu jusqu'à l'âge adulte pendant la période victorienne, dans
la société bourgeoise de Vienne. Il est le produit des normes de
l'époque et d'un groupe social bien particulier. Avant qu'il entreprenne
d'étudier l'inconscient pour expliquer les symptômes des patients, ceux-
ci étaient encore considérés comme "possédés du démon", mais on avait
abandonné la méthode de "traitement" radicale de l'Inquisition (le
bûcher) en faveur d'une forme de contrôle institutionnalisé (l'asile) où
la plupart des patients étaient gardés attachés.
On n'est pas surpris que, dans ce contexte, les pulsions inconscientes
lui aient semblé complètement débridées et gravement dangereuses.
Comment s'étonner que l'adulte parvenu à maturité ressemble à s'y
méprendre à une incarnation des normes victoriennes et que la personne
qui souffre de problèmes psychiques apparaisse incapable de subvenir à
ses besoins?
Nous avons la chance de vivre à une époque bien différente.
Premièrement, nous bénéficions presque sans effort du fruit des travaux
de Freud, de ses disciples et de ses dissidents. Nous puisons également
dans les découvertes issues des autres grands courants de la psychologie
moderne : le behaviorisme et le courant humaniste. C'est un héritage
d'une richesse inouïe si on le compare à celui sur lequel Freud pouvait
compter.
Mais la société dans laquelle nous vivons est, elle aussi, radicalement
différente. La révolution sexuelle et le mouvement féministe, des
bouleversements auxquels Freud n'aurait même pas pu rêver, sont déjà des
choses du passé dans une grande partie du monde. Notre perception de nos
besoins et de nos relations avec les autres en sont transformées de
façon permanente. Dans un univers où on prend l'avion comme autrefois on
entreprenait de se rendre à la ville suivante, nos aspirations peuvent
s'étendre à l'ensemble de la planète.
Ces différences font que nous n'avons plus la même attitude devant nos
besoins, devant les satisfactions auxquelles nous pouvons prétendre et
devant les personnes avec lesquelles nous pouvons tenter d'y parvenir.
Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que nous ayons une
conception beaucoup plus hédoniste de notre existence. Nos besoins ne
sont plus des faiblesses à surmonter, mais des dimensions de notre
épanouissement. Nos conjoints ne sont plus définis par leur fonction
dans la famille, mais bien davantage par leur apport dans un partenariat
visant la satisfaction et l'épanouissement les plus complets.
D'autres viendront après nous pour comprendre la réalité psychique en
s'appuyant sur tout ce que nous savons maintenant en plus de puiser dans
un contexte social et technologique dont nous ignorons presque tout. Ils
apporteront sans doute une nouvelle synthèse qui rendra mieux compte de
la réalité dans laquelle ils évolueront. J'espère simplement qu'ils ne
seront pas revenus, par un accident historique d'une ampleur encore
inconnue, à considérer les problèmes psychiques comme des manifestations
démoniaques.
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