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Par Michelle Larivey , psychologue Cet article est tiré du magazine électronique " La lettre du psy" Volume 8, No 4 Avril 2004 et No 5 Mai 2004 | Avant d'imprimer ce document | Mise en garde | Autres articles | Table des matières
Note
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Introduction Comme toutes les autres dimensions de notre être psychique, notre identité sexuelle ne nous est pas donnée d'emblée. Nous sommes sexués dès la naissance, mais notre expérience en tant qu'être sexué se développe peu à peu en se transformant d'une époque à l'autre. Comme Freud l'a souligné il y a un peu plus d'un siècle, l'énergie et la pulsion sexuelle se manifestent dès le plus jeune âge. Mais leur forme change profondément pendant les diverses phases de notre développement. Cette évolution est surtout le reflet des diverses étapes de notre maturation physique et psychique. Le développement corporel permet à l'enfant puis à l'adolescent de faire évoluer la nature de son expérience sexuelle, passant d'une sensualité globale relativement indifférenciée à une forme d'attachement sentimental et sensuel, puis à un intérêt de nature génitale. Le développement psychique, particulièrement dans ses aspects reliés à l'autonomie contribue également à la transformation de l'expérience sexuelle. Il permet de cheminer d'une dépendance globale à un attachement sentimental, à un intérêt exploratoire pour des personnes du même âge et, éventuellement, à une forme de relation intime relativement stable et comportant des dimensions sociales importantes (couple, famille). Le développement physique détermine presque complètement le passage d'une étape à l'autre dans la nature de l'investissement sexuel. Le développement de l'autonomie, bien que moins strictement prévisible, détermine lui aussi très largement l'évolution dans la qualité des relations où s'expriment les dimensions sexuelles de la personne. Mais l'identité sexuelle est nettement moins déterminée que les deux dimensions précédentes; elle doit être conquise à travers un cheminement complexe et parsemé de pièges, par la résolution d'un troisième type de transfert. Cette conquête commence à l'adolescence et idéalement elle se poursuit durant les années qui suivent. Mais pour diverses raisons elle est souvent laissée en plan pour être reprise plus tard, au moment où, par exemple, on a fait un cheminement suffisant sur les autres zones de transfert. Malheureusement, ce n'est pas tout le monde qui se rend effectivement à ce degré de développement. J'en conclue que l'impulsion intérieure qui nous pousse à résoudre ce transfert n'est pas suffisamment puissante pour s'imposer dans un contexte peu réceptif. Je crois, par exemple, qu'un minimum d'information sur l'existence de ce transfert peut être nécessaire pour y sensibiliser les personnes qui se développent dans un contexte social où la sexualité est réprimée ou méprisée. Cet article est consacré à la reprise de la conquête de l'identité sexuelle telle qu'elle se déroule à l'âge adulte. Même si certains exemples peuvent faire croire le contraire, il ne s'applique pas directement à la recherche telle qu'elle se déroule à l'adolescence. |
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A. En quoi consiste cette conquête Essentiellement, il s'agit d'assumer sa sexualité, c'est à dire d'en devenir à la fois l'auteur et le propriétaire. Quel que soit l'âge où nous entreprenons cette conquête, nous sommes déjà homme ou femme depuis longtemps, mais nous ne sommes pas libres dans notre façon de vivre notre expérience sexuelle, particulièrement devant les personnes auxquelles nous accordons le plus d'importance. Craignant leur jugement désapprobateur, nous vivons notre sexualité plus ou moins "en cachette", la neutralisant en grande partie.
Conquérir notre identité sexuelle, c'est apprendre à l'assumer, à lui donner sa juste place autant dans notre identité interpersonnelle et sociale que dans notre façon d'être en relation avec notre environnement et dans notre comportement. Pour cela, nous devons trouver des solutions aux impasses dans lesquelles nous conduisent nos transferts sexuels. Il nous faut résoudre ces transferts qui nous interdisent, devant les personnes auxquelles nous accordons de l'importance,
(2) de défendre nos préférences ou nos choix de partenaires, (3) de nous abandonner au plaisir et (4) de vivre pleinement nos relations intimes.
Cette conquête exige aussi une confrontation de notre réalité intérieure et de nos choix personnels avec le point de vue des interlocuteurs auxquels nous accordons de l'importance. Le cheminement que nous avons fait au préalable pour conquérir notre autonomie est dont un atout important qui peut faire la différence entre l'échec et le succès (voir "Conquérir la liberté d'être soi-même" ). À ces conquêtes préalables, il faut ajouter les habiletés nécessaires à la résolution de tout transfert. Mentionnons en particulier la capacité d'accéder à ses émotions, celle de les symboliser adéquatement (les formuler avec clarté et précision) et les habiletés qui rendent possible une expression réussie (exacte, complète, bien dirigée et bien assumée). Quand on comprend la nécessité de ces pré-requis, on voit clairement que ce type de transfert n'est pas le premier auquel nous pouvons nous attaquer. D'autres embûches s'élèvent également en cours de résolution, augmentant, comme nous le verrons plus loin, la difficulté de la démarche. Mais dans la mesure où nous sommes suffisamment informés pour diriger notre cheminement, il devient, comme les autres transferts, une opération exigeante mais réalisable.
Le premier volet porte sur l'affirmation globale de sa sexualité. La personne cherche à être reconnue et appréciée en tant qu'être sexué. C'est des personnes du sexe opposé que cette confirmation est surtout attendue.
Malheureusement, Marilou fait cette expérience osée sans contact avec ses interlocuteurs, neutralisant ainsi son efficacité potentielle pour la résolution de son transfert. Si elle se permettait de laisser voir son plaisir, de rougir devant cette appréciation qu'elle désire ardemment, elle constaterait vite une nette évolution dans son transfert au lieu de répéter sans cesse son manège comme elle le fait depuis des années dans un exercice agréable mais stérile. Pour avancer rapidement, elle pourrait aussi aborder directement le sujet qui la préoccupe avec les interlocuteurs dont l'appréciation lui importe particulièrement. Elle pourrait, par exemple, leur demander comment ils réagissent à elle en tant que femme, comment ils la trouvent physiquement, quel effet elle produit sur eux. Il est certain que cette démarche placerait Marilou dans une position vulnérable. La résolution de ce transfert comme celle de tous les autres ne permet pas impunément l'économie de tels actes de courage. C'est la capacité de vivre pleinement une dimension de son expérience qui constitue toujours l'enjeu de cette audace.
ces derniers, mais au fond elle est plutôt rassurante car, malgré le désir qu'il éprouve souvent, il sait bien qu'il ne veut pas vraiment de relations sexuelles avec ces femmes. Il sent bien qu'il cherche surtout à se tester comme homme. Il se sent "plus mâle" si la femme est flattée par ses propos, s'il reconnaît dans ses yeux l'amorce de l'éclat du désir, s'il est accueilli plutôt que condamné dans sa façon de faire la cour.
Toutefois, il devient mal à l'aise lorsqu'il est surpris "en flagrant plaisir" par l'amant de l'une d'elles. Comme il tient à l'amitié de son copain, il a peur d'être condamné et même rejeté. C'est ce qui l'amène alors à se neutraliser, à se faire disparaître comme homme. Dès que Roméo reconnaît la nature transférentielle de sa relation avec les couples amis, il devient capable de poursuivre son exploration ouvertement et en contact. Il peut avouer aux femmes le plaisir qu'il éprouve à constater son impact sexuel sur elles. Du même coup, il renseigne ses amis sur son exploration en leur exprimant l'importance de leur soutien dans sa démarche. Les tentatives exploratoires de Roméo sont plus ou moins agréables et fructueuses selon la sécurité de ses interlocuteurs transférentiels et la qualité de leurs relations avec leurs conjoints. Mais quel que soit le résultat interpersonnel, il en ressort grandi et plus fort chaque fois qu'il livre son expérience intérieure de la sorte car il assume davantage l'homme qu'il est. C'est ce qui lui donne l'énergie et le courage de continuer sa démarche.
En effet, Stéphane est bien et solidement marié depuis l'âge de vingt ans avec le seul amour de son adolescence. Son épouse est la seule femme avec qui il ait été intime. De ce fait, Stéphane a sauté une phase importante de son développement: l'exploration de son être sexuel. Il a aujourd'hui l'impression d'être limité dans sa relation avec son épouse (et il s'est effectivement limité en ne s'explorant qu'avec une seule partenaire).
Impossible de faire taire cet appel intérieur sans que ce soit au détriment de sa vitalité. Stéphane doit trouver un moyen de compléter maintenant son développement, en tenant compte de son contexte actuel. Le défi est de taille car la relation à laquelle il tient pourrait être menacée par son désir de croissance. Nombreux sont ceux qui tentent de neutraliser complètement cet élan intérieur de peur qu'il se transforme en raz-de-marée. Comme tout travail de résolution du transfert, la conquête de l'identité sexuelle fait de remous. Il est tentant de rester sur la berge à les contempler ou de fermer les yeux pour éviter de voir le paysage vivant dans lequel ils déferlent. Chacun doit décider lui-même s'il préfère cette sécurité qu'il ne peut obtenir qu'au prix de sa vitalité.
Voici tout de même un exemple "générique" pour aider à comprendre la nature de l'expérience qui est en jeu. Ce texte pourrait convenir tout à fait à une adolescente qui est en contact avec ses deux parents. Mais il pourrait aussi être le fait d'une femme adulte qui s'adresse à ses interlocuteurs transférentiels (ou directement à ses deux parents). Au moment où elle vit son expérience transférentielle, elle se sent plus comme une adolescente que comme une femme de son âge et son expérience intérieure s'exprime en conséquence. Voici, en substance, comment elle pourrait s'exprimer si la résolution de son transfert était assez avancée pour qu'elle puisse laisser voir son expérience sans l'atténuer. Il s'agit évidemment d'une situation idéale et non d'un exemple concret tiré de mon expérience clinique.
Maman (ou tu représentes ma mère), j'aimerais que tu me guides pour devenir une femme. Je veux profiter te ton expérience pour mieux me comprendre et pour me sentir bien dans ma peau de femme. J'aime te parler de mes expériences et recevoir tes conseils qui me soutiennent dans ma recherche. Papa, je veux entendre tes commentaires sur moi mais je veux que tu me laisses libre d'explorer avec les hommes qui m'attirent. J'apprécie que tu ne sois pas possessif même si je sais que parfois tu t'inquiètes pour moi. |
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B. Le rôle des interlocuteurs selon les volets
Il doit d'abord éviter de nier son impact sexuel même s'il est tentant de contourner l'embarras et l'inconfort suscités par les manoeuvres de séduction et leur efficacité dans la provocation du désir. Il doit aussi trouver le moyen de reconnaître l'attrait tout en refusant le contact sexuel, sans pour autant en faire un rejet. Enfin, il est encore plus important d'éviter l'ambiguïté d'une séduction indirecte qui combinerait une utilisation combinée à un déni.
Il faut souligner que cette expérience ressemble à celle d'un adolescent et non à celle d'un enfant de cinq ans comme la théorie psychanalytique pourrait nous amener à le croire. En effet, la ressemblance avec l'expérience de la phase oedipienne est plutôt de l'ordre de l'analogie car l'expérience de l'enfant est fantaisiste et moins carrément génitale. Il ne peut en être autrement à cause du manque de maturité physique et d'autonomie psychique de l'enfant. La relation transférentielle dont il est question ici ne peut être vécue que par une personne dont le développement physique en fait un partenaire sexuel potentiel. II s'agit d'une découverte progressive d'un soi sexué adéquat et d'une démarche visant à posséder sa propre expérience sexuelle.
Pendant cette exploration, les deux parents sont interpellés différemment. Le parent même sexe est surtout un instructeur expérimenté et complice, ce qui implique qu'il serve aussi de modèle. Son rôle particulier en fait un critère de légitimité des expériences. Témoin discret mais ouvert de l'exploration, il supporte la recherche et valide les conclusions tirées de l'expérience. Le parent de sexe différent, pour sa part, est le prototype pour tous les individus de l'autre sexe. Il sert à apprécier la valeur de la personne sexuée. II est son interlocuteur direct dans l'exploration des expériences vécues. Autant que possible, il doit être un interlocuteur qui réagit de façon vivante et en termes sexués, tout en refusant calmement de devenir un partenaire sexuel.
Ils restent également disponibles pour recevoir son expression dans les moments de découverte joyeuse et d'espoir intense autant que lors des déceptions et des ruptures. Autant que possible, il est préférable qu'ils soient relativement discrets sur leurs propres préférences, insistant plutôt sur les conclusions qu'il est possible de tirer de l'expérience elle-même.
Dans certains cas, c'est leur propre identité qui n'est pas suffisamment solide pour maintenir la distinction entre l'appréciation et l'exploitation sexuelle. Mais il arrive aussi très souvent que ce soit par ignorance des implications que ces personnes adoptent un comportement inadéquat nuisant à la démarche. Cette naïveté n'est pas entièrement involontaire, mais elle constitue souvent la seule solution pour des interlocuteurs dont les ressources personnelles sont insuffisantes. Voici une liste des pièges les plus fréquents.
Ce déni peut prendre diverses formes: faire semblant de ne rien voir, devenir distant ou bourru, imposer une pudeur excessive, prétendre n'avoir aucune réaction, etc. Toutes ces tactiques servent à faire disparaître l'inconfort de l'interlocuteur dont l'identité sexuelle n'est pas suffisamment solide. Parfois, elles provoquent un comportement encore plus séducteur qui vise à vaincre la résistance fragile. Le plus souvent, elles réussissent à anéantir le peu de confiance de la personne et à tuer dans l'oeuf tout désir de vivre ouvertement sa sexualité, engendrant indirectement une colère et une révolte qui deviennent les nouveaux moteurs de la démarche transférentielle et de la recherche d'identité sexuelle.
Dernièrement, Justine a avoué son amour à son psychothérapeute. Depuis, elle ne cesse d'insister pour qu'ils se voient en dehors des séances de thérapie. Il lui arrive aussi, de se déplacer durant les séances pour se rapprocher de lui. À la fin, elle l'embrasse toujours de façon sensuelle. Il semble que plus son thérapeute demeure imperturbable, plus elle devient provocante autant dans son habillement que dans son comportement. Son thérapeute en effet est très inconfortable devant un tel comportement. Ne sachant comment se comporter dans cette situation, il choisit de faire comme si elle n'existait pas jusqu'au jour où il met fin à la thérapie en alléguant qu'il ne peut répondre aux avances de Justine... le code de déontologie de sa profession le lui interdisant formellement. Justine est choquée par cette réaction et se sent profondément humiliée. Elle qui s'est compromise fait non seulement face à une fin de non recevoir, mais se voit punie pour avoir eu des sentiments «non-appropriés»!
Celui qui cède ainsi aux avances d'une personne en transfert crée une fausse situation en profitant du pouvoir démesuré qu'elle lui accorde pour s'en servir comme source de satisfaction. Il sait bien qu'il n'est pas en relation avec un partenaire égal et que l'autre lui attribue des mérites et des qualités qui ne sont pas vraiment les siens, mais il préfère ne pas en tenir compte afin d'utiliser l'autre comme objet sexuel. Souvent, le motif le plus important de cette transgression est plus narcissique que sexuel; l'occasion d'être considéré comme un partenaire valable et d'être admiré comme interlocuteur compte alors plus que la satisfaction sexuelle elle-même.
Elle entreprend cette nouvelle psychothérapie à peu près là où elle avait laissé la précédente: sa préoccupation dominante étant de séduire ce nouveau thérapeute. Et cette fois, elle réussit! C'est le thérapeute qui lui propose de la rejoindre à l'hôtel à la fin de leur séance. Justine est surprise et confuse. Elle a la vague impression que cela ne lui convient pas tout à fait. C'est beaucoup plus terre-à-terre que ce qu'elle souhaitait (d'ailleurs elle ne sait pas très bien ce qu'elle souhaitait. Peut-être simplement lui faire de l'effet). Mais elle n'ose pas parler de cela à son thérapeute de peur d'avoir l'air jeune et inexpérimentée (après tout elle a 28 ans!). De plus, on lui a enseigné qu'une femme qui tentait de séduire un homme se devait de satisfaire les désirs de celui-ci. C'est donc avec un certain tremblement intérieur qu'elle se rend au rendez-vous. Elle continue de se rendre à l'hôtel durant quelques temps, puis met fin à la psychothérapie.
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Ursula lui explique qu'elle ne veut pas d'aventure avec ces hommes, elle s'amuse tout simplement à vérifier ses charmes et la réaction des hommes lui fait un grand bien. Jules soutient que comme il est son ami, le privilège de reconnaître ses charmes lui revient exclusivement. Ursula lui répète que sa reconnaissance à lui ne lui suffit pas. Elle a besoin de plus. Jules lui fait payer cher le fait de tenir compte de son besoin et par moment ses menaces réussissent à la neutraliser. Mais c'est toujours avec une colère sourde au fond d'elle-même qu'Ursula obtempère aux «ordres de son mec». Elle est maintenant certaine que ce n'est pas de Jules qu'elle obtiendra le soutient nécessaire à sa démarche. Elle décide d'aller chercher celui d'un psychothérapeute et lui conseille de faire la même chose car selon elle, il n'a pas de raison d'être réellement menacé. Elle l'aime toujours et c'est encore lui qu'elle choisit. Tout comme les parents déguisent souvent leur motifs égoïstes derrière des craintes légitimes pour la sécurité de leur enfant, les interlocuteurs transférentiels peuvent facilement dissimuler leur jalousie derrière des prétextes comme le bien-être de la personne ou la qualité de son développement. Ils ne sont qu'à moitié dupes de cette imposture, mais elle parvient souvent à maintenir la relation de dépendance pendant un moment.
Cette variante est la moins nocives de toutes parce qu'elle porte en elle-même les germes de son échec. Les normes rigides, les valeurs trop étroites et les règles sévères ne réussissent jamais à guider le comportement d'une personne en exploration active; leur résultat typique est plutôt de stimuler à la fois la transgression des normes et la dissimulation. Malheureusement, c'est toute la possibilité d'une complicité avec le jeune et d'un support de sa recherche qu'on élimine par la même occasion. La personne qui est l'objet d'un transfert peut aussi être tentée par le dogmatisme. Plutôt que de jouer son rôle d'accompagnement, elle cherche alors à imposer ses propres conclusions, à appliquer ses propres normes et à faire de ses valeurs ou de ses choix les seules options acceptables. Comme pour le parent, son succès dans cette entreprise est de courte durée et détruit toute possibilité de contribuer à une saine exploration. La suite est prévisible: une révolte de plus en plus affirmée contre les normes trop étroites qu'on a voulu imposer et contre tout ce qui semble y adhérer. On devine facilement qui occupera alors le rôle laissé vacant: tout individu plus "avancé" qui ne ressemble pas au "parent" dogmatique. Heureusement, le transfert permet d'essayer à nouveau avec un nouvel interlocuteur.
En fait, il semble bien que les réponses inadéquates de nos interlocuteurs transférentiels soient les plus propices à une résolution complète même si elles nous compliquent la vie. En effet, elles nous forcent à assumer plus complètement notre expérience en tenant compte à la fois de notre désir et des limites que nous avons besoin de respecter pour que cette interaction nous convienne vraiment. Les difficultés que nous occasionnent ainsi nos interlocuteurs transférentiels font partie des dimensions importantes de la démarche de résolution. Parce qu'elles introduisent des éléments de réalité que nous sommes appelés à rencontrer souvent, elles nous présentent des défis qui nous poussent à aller plus loin que nous ne l'aurions fait dans des conditions idéales.
Il faut notamment nous charger nous-même de respecter et de faire respecter les limites nécessaires. Pour y parvenir, nous devons rester lucides sur nos besoins réels et accepter vraiment les risques d'une expression complète. Normalement il suffit de rester bien attentifs à ce que nous ressentons pendant cette démarche pour trouver notre chemin dans ce dédale complexe. Même lorsque l'affirmation est difficile, la direction est claire. En principe, la transgression est un piège facile à éviter pour la personne qui tient réellement à se respecter intégralement parce qu'elle connaît directement les limites réelles de son confort. Lorsque le patron, le parent ou le thérapeute tente de profiter de la situation transférentielle pour se satisfaire, la personne en transfert sait "instinctivement" que cette réaction ne répond pas à son besoin réel. Les abus de ce genre seraient rares s'ils ne pouvaient pas s'appuyer sur une relation de dépendance envers l'interlocuteur transférentiel. Mais ils sont malheureusement plutôt fréquents, parfois à cause de cette dépendance et parfois aussi à cause d'une démarche faussée comme celles dont il sera question dans la prochaine section de cet article. Même s'ils sont moins envahissants, les autres pièges sont souvent plus difficiles à contrer à cause de leur caractère indirect ou de la dissimulation qui en fait partie. Pour une personne peu sûre de ce qu'elle affirme, le fait d'être ignorée ou condamnée est plus pernicieux, d'autant plus qu'il s'accompagne la plupart du temps d'un message plus ou moins implicite qui laisse croire que l'interlocuteur se soucie avant tout du bien de la personne dont il sabote les tentatives d'affirmation. Le père qui fait comme s'il ne voyait pas les manoeuvres de séduction de sa fille et s'en éloigne sans explication croit généralement bien faire. Il essaie de se mettre à l'abri de la tentation et de ne pas encourager les façons d'agir qui l'embarrassent. Mais en agissant en silence, il donne à sa fille l'impression qu'elle est inintéressante ou même méprisable. Si elle ne réagit pas en provoquant davantage, c'est parce qu'elle en est venue à la conclusion qu'elle est sans valeur. Le même scénario se répétera à l'âge adulte avec divers interlocuteurs transférentiels choisis pour jouer le rôle de père indifférent et distant. Il se répétera ainsi jusqu'à ce que la personne réussisse enfin à obtenir une réaction claire. |
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C. Les variantes dans le cheminement Bien sûr, la description qui précède ne définit que les volets principaux du transfert qui vise à conquérir son identité sexuelle. Les variations individuelles à partir de ces types sont nombreuses et complexes. Chaque personne trouve son unité par une série de tentatives qui forment une espèce de mosaïque en cherchant à résoudre diverses impasses. Mais on peut identifier dans cette collection presque infinie quelques variantes qui reviennent plus fréquemment.
Ces différences sont liées au contexte culturel dans lequel évoluent les personnes et à l'éducation qu'elles ont reçue. Elles sont donc appelées à varier d'un pays à l'autre et, dans un même milieu, d'une génération à l'autre. Les observations que je résume ci-dessous s'appliquent surtout au Québec, principalement à la génération des "baby boomers". Il vaut mieux garder un esprit ouvert lorsqu'on envisage de s'en servir dans un autre milieu ou auprès d'une autre génération car des adaptations sont certainement nécessaires.
J'ai constaté que les femmes ont plus de facilité que les hommes à reconnaître qu'elles sont en relation transférentielle, probablement parce qu'elles ont moins d'objections à se retrouver en situation de dépendance. Elles ont aussi plus facilement tendance à voir leur père comme un être sexué et à s'en approcher sous prétexte de tendresse pour devenir ensuite érotiques dans le contact. Le fait que l'initiative sexuelle soit traditionnellement laissée aux hommes n'est sans doute pas étranger au fait que les femmes voient plus volontiers leur père comme un mâle. Réciproquement, il me semble évident que la plupart des femmes ont plus de difficulté à s'éprouver concrètement comme sexuées et à approcher ouvertement une personne de façon sexuelle car l'initiative ne leur appartient pas. Elles ont aussi plus de difficulté à s'abandonner complètement à leur expérience dans le domaine sexuel (car il leur revient habituellement de poser les limites). Moins habituées à prendre l'initiative du contact sur le terrain de la séduction, elles ont également plus de difficulté à tolérer des échecs dans leur approches. De leur côté, les hommes s'approchent plus volontiers de façon explicitement sexuelle et se laissent aller plus aisément à éprouver leur désir et à en ressentir l'intensité. C'est comme si la dimension sexuelle était mieux enracinée dans leur identité, au point d'en faire partie d'emblée. Étant plus habitués et systématiquement entraînés par leur éducation à "être en charge", les hommes ont aussi plus de difficulté à consentir au transfert lui-même. Ils sont souvent portés à le nier longtemps et même à poser des gestes pour le contrecarrer, avant d'accepter d'en reconnaître l'existence. Encore parce qu'il leur revient traditionnellement de prendre les initiatives dans le domaine sexuel comme dans plusieurs autres, les hommes sont facilement portés à passer à l'action avant d'être vraiment prêts à le faire. Il ont plus de difficulté que les femmes à respecter leur rythme émotif et sexuel; il s'agit généralement pour eux d'un apprentissage plus ardu. Il me semble évident malgré mon expérience plus limitée avec cette génération que ces différences entre les genres ne s'appliquent pas tellement bien aux jeunes adultes actuels. Ils n'ont pas subi les mêmes influences et leur génération définit autrement les rôles masculins et féminins. Les effets du mouvement féministe à travers les années font partie des facteurs qui ont transformé les paramètres auxquelles les hommes et les femmes se réfèrent pour définir leurs rapports. Il n'est pas facile de déterminer quelles sont les différences dans un groupe donné car il faut faire la distinction entre les influences culturelles et éducatives ainsi que les modes passagères (normes d'un groupe relativement homogène) d'une part et les dimensions qui s'appliquent vraiment à la démarche transférentielle. Parce qu'elles découlent moins des dimensions culturelles, les explications suivantes sur les formes les plus typiques de recherche faussée fournissent quelques repères utiles à cet égard.
Il ne suffit pas de décider qu'un besoin est infantile pour que ce dernier cesse d'exister et de réclamer satisfaction. Lorsqu'on le traite ainsi, le besoin d'être aimé est condamné à se manifester de façon indirecte et à chercher en secret les satisfactions qui permettront de le combler.
La tentation est donc grande d'approcher l'autre sous un prétexte sexuel (parce qu'on le considère plus adulte) afin d'obtenir le rapprochement et l'affection dont on a besoin. Cette façon de nier la dépendance inhérente au besoin d'être aimé vise principalement à éviter de ressentir la vulnérabilité qui est au coeur de la relation. Souvent, les hommes ne connaissent pas d'autre façon de rechercher l'amour de leur interlocuteur transférentiel. Ils sortent profondément insatisfaits de ces rencontres qui ne leur procurent pas la réponse à leur besoin réel (être aimé sans avoir à le gagner). Ils sont souvent frustrés en plus du fait que la rencontre sexuelle qui servait de prétexte au rapprochement est demeurée peu satisfaisante ou même problématique. Un phénomène analogue afflige également les femmes. Dans une recherche d'affection, elles peuvent être tentées d'utiliser leurs atouts sexuels pour attirer la personne qui répondra à leur besoin d'amour. Cette tactique apparaît souvent prometteuse à celles qui croient que les hommes ne s'intéressent qu'à la sexualité et n'ont aucun intérêt pour l'affection ou l'amour. En réalité, l'aventure débouche, pour elles aussi, sur une profonde insatisfaction du besoin réel et sur une détérioration de l'image de soi. Il faut comprendre que les besoins qui se trouvent au coeur d'une démarche transférentielle ne peuvent jamais être satisfaits de façon indirecte ou malgré la dissimulation. Le fait de laisser voir sa vulnérabilité, son besoin réel et le pouvoir qu'on accorde à l'interlocuteur est essentiel à la résolution. Même en obtenant de l'autre exactement les réponses qu'elle recherche, la personne qui n'assume pas clairement son besoin demeure incapable de s'en nourrir.
Chez les hommes comme chez les femmes, cette façon artificielle de s'affirmer peut prendre plusieurs formes. Les plus fréquentes sont un habillement et un comportement toujours provoquant, une consommation effrénée de partenaires sexuels différents, une utilisation compulsive de pornographie ou de prostitution.
Chacun de ces modèles permet de contourner, en la banalisant, la dimension interpersonnelle de l'affirmation sexuelle. Et c'est en évitant ainsi l'implication personnelle qui devrait en faire partie qu'on parvient à éviter d'assumer sa vulnérabilité réelle. Le Don Juan et la nymphomane, tout comme l'homosexuel trop ostensible ont en commun cette tentative de rester invulnérables en utilisant leurs interlocuteurs comme des objets interchangeables et de simples reflets d'eux-mêmes. Parce qu'ils évitent le contact réel avec la personne et par conséquent avec l'interlocuteur transférentiel, ils ne peuvent obtenir la sécurité intérieure que devrait procurer leur affirmation. Ils sont voués à répéter sans cesse le même jeu compulsif sans en tirer le moindre bénéfice du point de vue de leur identité sexuelle. Mais ce blocage dans le développement n'est pas le seul inconvénient de l'affirmation durcie. L'insensibilisation volontaire qui la rend possible conduit rapidement à une perte réelle de sensibilité. Il faut alors plus de stimulation pour avoir l'impression de ressentir quelque chose, pour se sentir vivant. La douleur devient souvent la solution la plus accessible car il est relativement facile d'en augmenter l'intensité. Il s'agit toutefois d'une solution bien imparfaite car elle crée un nouveau cercle vicieux, une escalade dangereuse où il faut sans cesse augmenter la douleur pour être "satisfait". Je crois, malgré les explications typiques des personnes concernées, qu'il faut comprendre ainsi le "piercing" multiple qui devient de plus en plus extrême, les tatouages qui envahissent la majeure partie du corps et les automutilations récréatives comme on les observe dans les spectacles "Jackass". Certains se servent plutôt des drogues pour obtenir une intensité accrue sans avoir à retrouver leur sensibilité abandonnée. Dans ce cas aussi le raccourci n'est pas aussi efficace qu'on peut le croire à première vue. On se retrouve facilement dans une escalade à laquelle il est difficile d'échapper sans avoir subi des dommages irréparables. |
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