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L'auto-développement: Une stratégie d'instrumentation


Par Jean Garneau , psychologue



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Résumé de l'article

Dans cet article, Jean Garneau, contribue à préciser la définition du concept d'instrumentation en mettant en lumière la dimension pratique de ce dernier. Il y distingue les principaux types d'instruments à transmettre et précise les caractéristiques nécessaires de chacun. Il termine en tentant de voir dans quelle mesure les psychologues d'écoles de pensée différentes s'entendent sur les instruments à transmettre.


Table des matières
    A. Référence
    B. Introduction
    C. Qu'est-ce qu'instrumenter ?
    D. Les principaux genres d'instruments
    E. Des instruments pour faire quoi ?
    F. Sommes-nous d'accord sur les instruments à transmettre ?



A. Référence


L'auto-développement: une stratégie d'instrumentation est paru pour la première fois en 1984 dans la "Revue Québécoise de Psychologie", volume 5 no 3, pages 47 à 59. Nous remercions la direction de la revue de nous accorder la permission de reproduire ce texte sur notre site.

B. Introduction


Il y a dix ans, dans le domaine de la psychothérapie, on ne parlait presque jamais d'instrumenter. À l'heure actuelle, la plupart des approches thérapeutiques intègrent des préoccupations d'instrumentation dans leur pratique. On se soucie de rendre plus directement utilisables les apprentissages réalisés en thérapie, on suggère fréquemment des applications dans la vie quotidienne, on propose de refaire chez-soi des exercices qui se sont avérés utiles en entrevue.

Il semble que le concept d'instrumentation ait rejoint une préoccupation que partagent un grand nombre de psychothérapeutes. Si tel est le cas, c'est vraisemblablement parce que ce concept représente une réponse possible à la grave question du transfert d'apprentissage. L'Auto-développement est avant tout une option stratégique: qu'on l'applique en psychothérapie ou en éducation, on choisit toujours de mette l'accent sur la transmission au client d'un certain nombre d'instruments qui nous apparaissent pouvoir lui être utiles et, en conséquence, sur le fait de lui remettre le pouvoir sur son cheminement.

Dans cet article, je veux apporter ma contribution au développement de cette façon d'intervenir en communiquant quelques réflexions sur cette stratégie d'intervention. Je tenterai de préciser la définition pratique du concept d'instrumentation, de distinguer les différents genres principaux d'instruments à transmettre et de préciser leurs caractéristiques nécessaires, pour terminer en proposant un début de réponse à une question que les rencontres organisées par Yves St- Arnaud ont soulevée à plusieurs reprises: sommes-nous d'accord sur les types d'instruments à transmettre?

C. Qu'est-ce qu'instrumenter ?


Ce terme réfère au concept d'instrument et ne peut être défini sans lui. Un instrument est un outil dont la nature n'est pas nécessairement physique. Il peut s'agir d'un objet, mais on peut également utiliser des concepts, des systèmes conceptuels (grilles d'analyse) ou des procédés (façons de faire) comme instruments. Il suffit de penser à ce que recouvre l'expression instruments de gestion pour comprendre que le terme instrument recouvre ces genres de moyens autant que les objets physiques qu'on nommerait habituellement des outils.

Comme tous les autres genres d'outils, les instruments auxquels nous pensons ici supposent, pour être utiles, une action intentionnelle. Un instrument est défini en partie par le fait qu'il sert à obtenir un résultat, à faire quelque chose. Cette dimension implicite de la notion d'instrument est lourde de conséquences: elle tend à déterminer la façon dont nous devrons concevoir la personne à qui nous transmettrons ces outils, la place que nous devrons accorder à l'action volontaire et orientée dans notre conception de la personne, ainsi que les genres d'instruments à transmettre. Il serait étrange, par exemple, de considérer qu'on instrumente la personne lorsqu'on développe chez elle des automatismes ou des réflexes nouveaux. De même, il serait ridicule de tenter de fournir des instruments à quelqu'un qu'on considérerait comme incapable de choisir ses actes ou d'orienter son action.

Instrumenter devrait donc être défini par l'ensemble des actions permettant de fournir un instrument à un être capable d'en faire un usage adéquat.

Dans plusieurs cas, les instruments sont transmis au client par le professionnel. Il s'agit alors d'instruments qui étaient en possession de ce dernier et qu'il remet au client. Cette transmission s'appuie sur une forme d'enseignement, quel que soit le médium utilisé pour la rendre possible.

Dans d'autres cas, il s'agit plutôt de rendre utilisables des instruments déjà possédés par le client: c'est la façon d'utiliser une habileté déjà présente qui est enseignée. On s'appuie alors sur des acquis antérieurs pour y ajouter des guides qui permettront d'exploiter une plus grande partie de leur potentiel. C'est cette forme d'instrumentation qu'on utilise lorsqu'on enseigne à une personne à s'informer sur son expérience vécue en utilisant ses sensations corporelles ou ses fantaisies, lorsqu'on lui enseigne à étudier un phénomène de sa vie en faisant appel à une étude systématique. En fait, on ne lui transmet alors qu'une façon plus raffinée de procéder, dans l'espoir que les résultats seront plus clairs ou plus puissants.

Cette deuxième forme d'instrumentation peut sembler mineure à première vue, mais elle est souvent la plus importante. Par exemple, même si toute personne vivante éprouve continuellement des sensations, sentiments ou émotions, on peut constater que cette capacité est très souvent de peu d'utilité parce que la personne considère ces éléments de son expérience comme inutiles ou nuisibles, plutôt que de s'en servir pour s'informer sur sa situation intérieure et sur ses échanges avec son environnement. Il s'agit alors d'une habileté disponible et déjà possédée par la personne, mais qui demeure relativement inutile sans une intervention d'instrumentation. On retrouve fréquemment l'équivalent en éducation: la curiosité naturelle de l'enfant devenue inutile à l'apprentissage parce qu'assimilée à une forme d'indiscipline.

Instrumenter c'est rendre utilisable un outil servant à obtenir un résultats recherché. C'est également enseigner à un être capable de choisir et responsable de ses choix et de ses actes. Le fait d'instrumenter suppose aussi que celui qui instrumente est en possession de connaissances et de façons de procéder que l'autre personne gagnerait à posséder elle- même. Ces instruments doivent enfin être transmissibles avec un degré de qualité suffisant pour en assurer l'utilisation adéquate.

Choisir d'instrumenter, c'est aussi définir un type de rapport avec son client. C'est se situer comme possédant les instruments, mais aussi comme non- indispensable à leur utilisation. C'est donc adopter une position affirmative et humble à la fois qui, pour un grand nombre de psychothérapeutes et d'éducateurs, semble très inconfortable; certains trouvent difficile d'être aussi affirmatifs de leurs capacités propres alors que d'autres n'aiment pas renoncer à leur statut privilégié de personne indispensable.

Cette définition peut sembler longue, mais il s'agit d'une introduction nécessaire à la suite de ce texte. À partir de cette définition, il est possible d'élaborer sur les genres d'instruments à transmettre.

D. Les principaux genres d'instruments


Lorsque nous choisissons d'instrumenter notre client, nous décidons de le considérer comme un être responsable, capable de se servir de nos instruments avec intelligence et discernement. Nous comptons sur le fait que ses fonctions cognitives peuvent être mises à son service et s'avérer utiles.

1- Des connaissances

En conséquence, nous devrons lui fournir des instruments de nature cognitive. Il s'agit à la fois de connaissances pratiques et de concepts qui lui serviront à se guider, à rendre efficace et éclairé son désir de changement. Ces instruments cognitifs sont de deux ordres.

D'abord, il lui faut de l'information sur les phénomènes pertinents au genre de changement qu'il vise. Il doit comprendre, d'une façon que la vulgarisation n'aura pas rendues simplistes, les réalités psychologiques auxquelles il aura à se mesurer. Selon la nature et l'étendue des changements visés, ce cours de psychologie pratique prendra plus ou moins d'ampleur. Il faudra cependant toujours que le client comprenne ces phénomènes, incluant les processus mis en branle, les résistances qui ne manqueront pas de faire partie de ses réactions, et les genres d'expériences qu'il aura à vivre.

En plus, notre client aura besoin d'information plus précise sur lui-même: ses habiletés et ressources pertinentes actuelles, ses faiblesses et moyens d'évitement caractéristiques, les façons de procéder qui lui sont les plus utiles, les points aveugles qui pourraient l'amener à s'induire lui-même en erreur et les façons efficaces pour lui d'y remédier. Sans cette forme particulière de connaissance de soi, il serait illusoire de croire dans sa capacité de diriger lui- même son cheminement.

Il est évident que ces connaissances ne doivent pas demeurer strictement conceptuelles ou abstraites; pour être utilisables, elles doivent avoir une correspondance tangible avec l'expérience personnelle du client. Il doit les posséder au plan expérientiel autant que conceptuel. Ceci détermine à la fois un type de connaissances à transmettre (proches de l'expérience vécue et vérifiables par soi-même) et un mode de transmission (donner au client un accès expérientiel direct aux manifestations concrètes chez lui des réalités sur lesquelles on cherche à l'informer). Si nous ne respectons pas ces deux exigences, nous ne pourrons que nous illusionner sur la qualité et l'efficacité de notre stratégie d'instrumentation.

2- Des habiletés

Lorsque nous choisissons d'instrumenter notre client, nous décidons également que c'est lui qui aura à faire les interventions importantes dans l'orientation et la concrétisation de chaque pas de son cheminement. Il faut nécessairement, pour que notre choix ne soit pas simplement un voeu sans conséquence, lui transmettre un savoir-faire complexe et subtil. Il serait naïf de croire qu'en enseignant une seule bonne méthode, nous pourrons rendre notre client apte à se charger de son cheminement, même sur un sujet limité. Nous sommes tous assez avancés dans la pratique pour savoir que la réalité de l'intervention en psychologie ou en éducation est loin d'être aussi simple.

Ces habiletés doivent d'abord avoir une utilité pratique clairement orientée; il ne suffit pas d'avoir tout un arsenal de trucs très efficaces, il faut en plus savoir clairement à quoi sert chacun et dans quelles conditions il est efficace. Il faut savoir comment s'y prendre pour atteindre un but ou un genre de buts donné. Cette dimension est indispensable car nous confions au client la responsabilité de choisir les moyens qui orienteront son cheminement. C'est l'aspect le plus cognitif des habiletés.

Mais pour être de véritables habiletés, celles-ci doivent aussi correspondre à une aisance dans l'application, à une forme d'habitude. Il ne suffit pas de savoir ce qu'il serait opportun de faire, il faut également l'avoir déjà suffisamment pratiqué pour être capable de le faire de façon adéquate. C'est indispensable car ces moyens que nous remettons au client sont, pour la plupart, des instruments à utiliser dans des situations relativement difficiles où il manque normalement d'habileté. Pour cette raison, on ne peut compter sur le fait que le client fera preuve du discernement et de la finesse d'adaptation dont il est capable dans les conditions les plus favorables: il sera en situation plus ou moins intense de stress, d'urgence ou de difficulté.

Ceci détermine encore une forme de transmission qui s'appuie sur l'expérience vécue et sur l'expérimentation active par le client. Cette nécessité ajoute en plus une autre exigence: une certaine répétition permettant d'atteindre un degré de maîtrise et d'automatisme suffisant pour conserver une efficacité satisfaisante en situation difficile. Nous ne pouvons postuler que l'habileté sera suffisamment acquise lorsque le client aura bien compris et utilisé une ou deux fois le moyen dans des situations plus difficiles, et d'en automatiser l'utilisation dans une certaine mesure afin que ses ressources puissent être disponibles pour l'essentiel: être en recherche. Autrement, il risquerait d'être trop occupé à l'aspect technique de l'instrument.

3- Et les attitudes?

Habituellement, lorsqu'on parle de connaissances et d'habiletés, les attitudes suivent comme troisième volet. Est-ce le cas ici? Les attitudes sont-elles des instruments?

À strictement parler, il s'agit certainement d'un groupe d'instruments, probablement du plus important de tous. En effet, ce sont les attitudes de la personne qui vont déterminer dans une large mesure les façons dont elle utilisera les instruments que nous lui aurons transmis et, par conséquent, leur utilité réelle. On ne peut donc opter pour une stratégie d'instrumentation sans se soucier des attitudes et sans agir à leur niveau.

Cependant, il ne s'agit pas d'un instrument au même sens que les autres: ce n'est pas vraiment un outil ayant une fonction précise et dont on peut apprendre à se servir lorsqu'on en a besoin. Les attitudes agissent plutôt comme un contexte général à l'intérieur duquel se situe l'utilisation des autres instruments et qui détermine en grande partie l'efficacité de cette utilisation. En outre, elles agissent à la façon d'un automatisme ou d'un réflexe, avec le degré élevé d'inconscience qui les caractérise. De ce point de vue on pourrait dire qu'il ne s'agit pas d'un instrument, mais d'un simple prérequis à l'utilisation adéquate de certains instruments.

La conséquence de cette façon de voir est évidente: il ne faut transmettre nos instruments qu'aux individus qui ont déjà les attitudes nécessaires à leur utilisation efficace et pertinente. Dans ces conditions, il vaudrait mieux abandonner simplement toute stratégie d'instrumentation, car les clients qui resteraient sont précisément ceux qui ont le moins besoin de nos instruments et qui en ont développé des équivalents par eux-mêmes. Réciproquement, les clients que nous abandonnerions à leurs moyens ou à l'intervention individuelle curative sont justement ceux à qui nos instruments pourraient être utiles, moyennant une utilisation adéquate.

Cette conclusion répugne sans doute à tout professionnel qui a opté pour une stratégie d'instrumentation. Si nous continuons à travailler dans le sens de l'Auto- développement, c'est parce que notre expérience professionnelle nous permet de croire au réalisme et à l'efficacité d'une telle stratégie, et non par simple entêtement. Comment est-ce possible? Dans ma pratique professionnelle en Auto-développement, je constate que le travail que je fais au niveau des attitudes est effectivement le plus important, parce que c'est sur lui que repose l'efficacité de tout le reste. Lorsque je réussis à influencer les attitudes d'un client, les autres instruments deviennent utiles, riches, souples et mobiles grâce à la façon dont le client se les approprie en tant qu'instruments et non comme recettes plus ou moins magiques. Dans le cas contraire, tous mes instruments me semblent être utilisés de façon statique et ils m'apparaissent futiles.

C'est la façon de les transmettre qui est finalement la différence la plus importante: il n'est pas possible de transmettre une attitude en l'enseignant. Il n'est pas utile de la faire pratiquer comme on le fait avec une technique d'intervention. C'est plutôt par la façon dont j'aborde le client et son expérience, par mes façons d'y réagir que je lui transmets les façons d'être face à lui-même que je considère susceptibles de lui être utiles. On pourrait dire que c'est par le bon exemple (scientifiquement on dit modeling) que je fais cette partie essentielle de l'instrumentation.

Mais il n'est pas juste, en réalité, de parler ici d'exemple en laissant supposer que le client imite ensuite mon comportement ou mes attitudes en vertu d'une mystérieuse identification au modèle que je représente. À mon avis, l'explication est toute autre et je n'ai à cet égard aucun rôle ou statut de modèle. Tout ce que je fais, c'est de donner à mon client l'occasion de constater par expérience directe la pertinence de ces façons de le considérer et de le recevoir. Ce qui, au départ, peut lui sembler étrange et très naïf de ma part (comme refuser de croire qu'il est irresponsable et de le traiter comme tel), devient, à l'usage, une perception adéquate à ses propres yeux (il constate qu'il est effectivement une personne responsable et qu'on aurait tort de le considérer autrement). Par la suite, le client adopte lui-même une attitude analogue: sa certitude grandit peu à peu à travers les expériences qui viennent en confirmer le bien-fondé.

Lorsque les attitudes à transmettre sont de l'ordre du respect de soi, de la réceptivité face à son expérience, de la tolérance devant ses échecs ou de la confiance dans les ressources de son organisme et dans ses processus vitaux, cette façon de procéder pour modifier les attitudes du client est, à ma connaissance, la plus efficace et la plus profondément éloquente de toutes. Si une personne est ainsi traitée, elle ne peut que se rendre à l'évidence du fait qu'elle mérite, sans avoir à faire d'effort pour s'y adapter, tous ces témoignages de respect et d'estime. C'est de la même façon et par le même mécanisme qu'une autre personne apprendra qu'elle est capable de regarder sa réalité en face et de l'assumer réellement sans se dissimuler à elle-même ou se protéger par les artifices qu'elle croyait auparavant nécessaires à sa survie ou au maintien de son équilibre psychique. C'est une lourde responsabilité que de décider unilatéralement de traiter une personne ainsi alors qu'elle tente de nous convaincre du contraire, mais c'est peut-être aussi la seule façon de lui permettre de découvrir qu'elle ne mérite pas moins.

Donc, les attitudes indispensables à une démarche d'Auto-développement sont elles aussi des instruments à transmettre, même s'il est nécessaire de procéder d'une façon différente pour les transmettre. Il s'agit, en fait, des instruments les plus importants parce que c'est sur eux que repose l'efficacité de tous les autres. Il arrive souvent, dans ma pratique, que cette partie du travail soit la plus difficile et la plus longue; c'est probablement lié au genre de cheminement auto-géré que je vise à rendre possible. Il me semble réaliste de croire qu'avec des objectifs plus circonscrits et plus limités au comportement manifeste ou à une expérience précise, on puisse simplifier davantage cette partie du travail d'instrumentation. J'ai cependant peine à croire qu'on puisse l'éviter complètement sans renoncer à la majeure partie de l'efficacité des instruments qu'on transmet.

E. Des instruments pour faire quoi ?


Il est évidemment impossible de définir le contenu des instruments à transmettre sans décider au préalable du but pour lequel nous voulons instrumenter le client. Les instruments particuliers et leur contenu varieront énormément d'un objectif à l'autre (apprendre à se détendre, apprendre à vaincre ses sentiments dépressifs, apprendre à étudier plus efficacement, etc.).

Les instruments que nous transmettons au client varient donc en fonction des objectifs poursuivis. Il est normal qu'ils varient également selon l'orientation théorique du professionnel, car c'est à partir de celle-ci qu'ils sont développés. Doivent-ils dépendre en plus des caractéristiques du client?

Les connaissances, habiletés et attitudes à transmettre sont déterminées par l'objectif à atteindre et non par les caractéristiques du client. Cependant, ces dernières interviennent de deux façons. D'abord, les instruments dont le client possède déjà des équivalents adéquats n'ont pas à être transmis car ils n'ajouteraient rien aux capacités réelles du client. Deuxièmement, les caractéristiques de la clientèle (celles qui ne sont pas inhérentes à la définition du problème-cible) doivent être considérées soigneusement dans le choix de la méthode de transmission des instruments ainsi que du vocabulaire utilisé. Pour ce qui est du reste, les instruments n'ont pas à être déterminés par les caractéristiques des clients.

Les instruments à transmettre doivent être soigneusement sélectionnés: c'est leur utilité pratique plutôt que leur pertinence théorique ou historique qui doit servir de critère de choix. Pour faire cette sélection, nous devons cerner avec précision le cheminement que nous visons à faciliter, afin de n'insérer que les éléments qui, dans ce processus, seront effectivement utiles au client. Les modèles qui ne servent qu'à plaire aux intellectuels ou à classer des phénomènes qui ne seront pas réutilisés ensuite, sont à éliminer. Ils ne font qu'alourdir inutilement le travail et encombrer la mémoire du client en ajoutant des occasions inutiles de confusion.

1- Des instruments de diagnostic

Pour devenir celui qui dirige son propre cheminement, le client doit disposer d'une grille diagnostique fonctionnelle qui éclairera ce choix. Ce système doit lui permettre de percevoir avec précision les situations où il est opportun d'utiliser un instrument plutôt qu'un autre. Il doit également l'aider à identifier les dysfonctionnements qui surviennent en cours de cheminement, de les cerner avec une précision suffisante pour en comprendre les causes (celles qui ont de l'importance du point de vue de la gestion de sa démarche).

Ces instruments de diagnostic gagnent à se rapprocher des instruments d'évaluation dont il sera question plus bas. Cependant, ils s'en distinguent par le fait qu'ils servent à fournir au client une information plus générale qui lui permettra d'orienter l'ensemble de son cheminement, alors que les instruments d'évaluation sont plus ponctuels et visent à permettre des réajustements en cours de route.

2- Des instruments d'orientation

Lorsqu'on fait de l'Auto-développement, on transmet surtout des procédures. Il s'agit de techniques d'intervention sur soi qui permettent d'atteindre des objectifs précis. Cependant, l'utilisation de ces techniques serait aveugle ou simpliste si le choix de l'instrument à utiliser ne s'appuyait pas sur un modèle d'ensemble qui fournit des orientations générales.

Encore ici, il est impossible de définir le modèle à transmettre sans que ce soit en rapport direct avec les objectifs visés. Cependant, il est possible de définir certaines caractéristiques générales de ce modèle.

Le modèle de fonctionnement doit d'abord être formulé en termes de processus. Il ne peut s'appuyer directement sur un contenu d'expérience à cause des variations très nombreuses qu'il faudrait alors prévoir et transmettre, ce qui nous confronterait à une tâche impossible. En s'appuyant sur une forme de cheminement, sur le genre de démarche à favoriser, on rend l'instrument plus généralement utilisable et adaptable à diverses situations. Cette façon de faire nous demande un peu plus de travail au départ, mais assure une facilité nettement supérieure au niveau du transfert d'apprentissage et du réinvestissement ultérieur des instruments. De la même façon, les techniques que nous transmettons doivent être présentées en termes de façons de les utiliser plutôt qu'en termes de contenu expérientiel.

Le modèle de fonctionnement présenté doit également être applicable dans un cheminement à moyen ou long terme. Il serait inopportun d'instrumenter une personne à résoudre un problème qu'elle ne rencontrera plus dans la suite de sa vie; il vaudrait mieux, dans ce cas, l'aider à le résoudre cette fois de la façon la plus efficace possible et oublier l'idée de lui transmettre des instruments. En conséquence, nous devons transmettre des instruments souples, adaptables à diverses situations. Le modèle proposé doit présenter ces caractéristiques, car il vise à aider le client à orienter sa démarche. Pour cette raison, il me semble que ce modèle doit être formulé en termes d'apprentissage et d'expérimentation plutôt qu'en termes de techniques statiques et de vérités dogmatiques. Si on veut que nos instruments demeurent utiles à long terme, nous devons en faire des méthodes pour apprendre, s'informer et éclairer ses choix, et non pas comme des trucs mécaniques simples pour obtenir des résultats prédéterminées.

De même, il est nécessaire que nos instruments soient des façons possibles de faire, ou des compréhensions possibles de certaines réalités, et que chaque client ait la possibilité d'en vérifier lui-même la validité dans son cas. Si nous voulons remettre au client la direction de son cheminement, nous devons au moins lui remettre le rôle de juge par rapport à la pertinence et à l'utilité, pour lui, de nos concepts et façon de faire.

3- Des instruments d'action

Les techniques à transmettre sont principalement de deux genres: celles qui visent à agir sur le processus qu'on veut mettre en action et celles qui visent à résoudre des problèmes particuliers. Ces deux genres d'instruments peuvent se retrouver dans une même intervention, mais il me semble qu'en général, ils définissent deux genres d'instruments, c'est- à-dire deux approches distinctes d'instrumentation. Ces deux orientations semblent correspondre à deux approches générales qu'on retrouve également dans le domaine des interventions qui ne visent pas à instrumenter: l'intervention centrée sur le problème et l'intervention centrée sur la personne dans son ensemble.

Malgré cette distinction en deux courants, il me semble que toute stratégie d'instrumentation devrait s'appuyer sur les deux genres de techniques et procédés et situer clairement chacun afin que le client puisse s'en servir à bon escient. En effet, une technique axée sur la résolution d'un problème particulier ne peut être efficace sans que ce soit grâce au processus qu'elle déclenche. De même, le fait d'instrumenter le client à faciliter un processus n'a de sens que dans la mesure où ce processus est utile pour rendre possible la résolution de certains problèmes; autrement, il ne s'agirait que d'un exercice gratuit inutile pour le client. Ces deux dimensions sont nécessairement présentes dans tout instrument qui mérite d'être transmis et c'est plus la spécificité de l'instrument du point de vue des genres de problèmes qu'il permet de résoudre qui fera qu'on le présentera comme un processus ou un mode de résolution d'un problème.

Lorsqu'une technique vise à être utile au niveau du processus, il est nécessaire qu'elle soit identifiée à une étape particulière d'un processus que le client connaît suffisamment pour être capable d'en orienter le déroulement de façon pertinente et efficace. Ce processus devra donc avoir été transmis au préalable comme instrument, en tant que modèle de fonctionnement. En plus d'avoir une connaissance suffisante de ce processus, le client aura besoin, dans ce cas, d'une connaissance adéquate de lui-même du point de vue de ce processus: ses façons personnelles d'y cheminer et les étapes où il a tendance à adopter des façons dysfonctionnelles d'agir. L'instrumentation pourra alors être plus spécifique en fournissant des techniques utiles pour améliorer le déroulement des étapes que chaque client tend à escamoter, éviter, fausser ou rendre inefficaces. C'est dans ce cas que l'instrumentation au niveau du processus peut lui être utile dans sa vie quotidienne.

Pour ce qui est des techniques qui son axées sur la résolution d'un problème particulier, il est important d'en identifier clairement les zones de pertinence et d'utilité ainsi que de faire connaître avec précision les genres de résultats auxquels elles conduisent. Chaque mode de résolution de problème permet en effet un nombre limité de genres de solutions: ceux qui sont privilégiés par le processus déclenché. Il est important que le client connaisse ces directions qui sont inscrites dans l'instrument, afin qu'il soit en mesure d'y faire appel non seulement en fonction du problème auquel il veut s'attaquer, mais également en fonction des objectifs qu'il poursuit en cherchant à le résoudre. Si on choisit de remettre le pouvoir d'intervenir entre les mains du client, c'est la moindre des choses que de l'informer clairement des résultats qu'il peut obtenir avec les moyens que nous lui fournissons.

4- Des instruments d'évaluation

Pour que notre client puisse utiliser adéquatement les instruments que nous lui fournissons, il est nécessaire qu'il dispose de moyens d'évaluation appropriés. Ces instruments lui permettront de faire les réajustements nécessaires en cours de route, à la lumière de son expérience. L'évaluation pertinente est celle qui permet d'identifier la qualité du processus qui se déroule et qui suggère les directions dans lesquelles agir pour l'améliorer si nécessaire.

Ces instruments d'évaluation doivent également être relativement simples et peu nombreux, car ils visent à servir de façon plutôt continuelle afin de permettre d'apporter les réajustements aussi rapidement que possible. Pour les mêmes raisons, ces instruments doivent être économiques; s'ils consommaient beaucoup de temps ou d'énergie, ils seraient voués à un oubli rapide.

Ce sont donc surtout des instruments d'évaluation continuelle plutôt que ponctuelle que nous devrions viser à transmettre. Ainsi, nous remettons vraiment entre les mains du client la capacité d'utiliser l'ensemble de nos instruments d'une façon raffinée et d'assumer adéquatement ses responsabilités à cet égard.

Pour correspondre à ces exigences, les instruments d'évaluation continuelle doivent se relier à la conscience subjective continuelle (awareness) du client et s'appuyer sur elle. Ils doivent également permettre de l'éclairer, de la préciser et de la raffiner afin de la rendre directement utile à la gestion adéquate du processus que nous visons. Cette conscience a l'avantage de fonctionner continuellement, même lorsqu'on ne le voudrait pas. Il suffit de l'éduquer pour en faire un gardien de la qualité du processus sans consommer d'énergie ou de temps supplémentaire. Ceci implique également que nous devons permettre au client de développer des critères internes qui sont pertinents au processus à faciliter, plutôt que de lui transmettre des critères externes qui demeureraient des corps étrangers.

Cet aspect du travail d'instrumentation est un des plus difficiles. Nous devons veiller à ce que le client devienne véritablement seul propriétaire des instruments que nous lui avons transmis et qu'il soit celui qui les gère vraiment en connaissance de cause. Pour cela, il est important que nous prenions soin d'épurer nos instruments d'un certain nombre d'éléments qui ont tendance à s'y insinuer, plus ou moins à notre insu.

Le plus nocif de ces ingrédients est la magie. Il serait grave, dans une perspective d'instrumentation, que le client garde une image magique des instruments ou de celui qui les transmet. Si celui qui instrumente est perçu par son client comme un individu aux pouvoirs mystérieux ou inaccessibles (gourou ou savant), l'effort d'instrumentation est inefficace. Le client se situe alors dans une relation de dépendance interminable par rapport à l'intervenant et ne peut reprendre en mains sa gestion de sa démarche.

Le deuxième genre d'ingrédient nocif qui tend à s'insinuer dans notre travail d'instrumentation si nous négligeons d'y prendre garde, c'est ce qu'on pourrait intituler nos préférences. Qu'il s'agisse de nos options professionnelles, de nos valeurs personnelles, de nos croyances (y compris celles qu'on pourrait qualifier de scientifiques) de nos façons de vivre, de nos peurs ou de nos répulsions, n'est pas important: il est nécessaire de veiller à éviter de les transmettre au client (car elles seraient validées implicitement à travers l'utilité et la pertinence de nos autres contributions à l'amélioration du sort du client). S'il devient nécessaire ou inévitable qu'elles se manifestent, il est important que nous prenions soin d'en réduire l'impact en les identifiant clairement comme des préférences personnelles dont la pertinence ne dépasse pas notre individualité et notre vie particulière.

Il n'est pas toujours facile de reconnaître les éléments de notre approche qui doivent ainsi être mis hors d'état de nuire; nous y sommes souvent trop attachés pour prendre aisément le recul nécessaire et déceler leurs fonctions dans notre vie. Même notre souci de rigueur scientifique ou de cohérence ne peut nous servir de garantie. Il me semble qu'à ce niveau c'est notre option d'instrumentation qui peut être le guide le plus utile:

si nous voulons instrumenter vraiment notre client, nous chercherons à ce qu'il ait en mains toute l'information nécessaire et à ce qu'il en comprenne et en situe clairement l'importance et la portée. Nous chercherons à éliminer de notre intervention toute forme de dogme ou d'arbitraire qui lui enlèverait une partie de sa capacité d'orienter son cheminement dans les directions qu'il choisira lui-même, en connaissance de cause.

Ceci ne constitue en rien une garantie absolue, mais nous fournit un point de repère à partir duquel évaluer continuellement nos interventions et leurs impacts chez nos clients.

F. Sommes-nous d'accord sur les instruments à transmettre ?



Cet article explicite un certain nombre de principes de base concernant l'instrumentation comme stratégie d'intervention et la nature des instruments à transmettre. Au niveau de tels principes de base, je crois que les professionnels qui choisissent d'instrumenter sont généralement d'accord. Il s'agit principalement de conséquences directes d'une telle option stratégique et il me semblerait étonnant que la recherche professionnelle de celui qui travaille dans ce but général n'en arrive pas à des conclusions relativement proches de celles qui sont présentées ici.

Cependant, même en étant d'accord au niveau des principes de base, rien ne nous oblige à être d'accord au niveau des instruments particuliers qu'il nous semble utile de transmettre. À cause du fait que nous nous rattachons à des écoles différentes de pensée (approches thérapeutiques et pédagogiques), nous ne pouvons certainement pas être d'accord sur le choix des instruments à transmettre. Nos instruments privilégiés sont différents, les processus que nous provoquons le sont aussi, de même que nos façons de comprendre le changement. Comment pourrions-nous être d'accord dans ces conditions? Nous sommes probablement plus complémentaires que semblables à ce niveau, chaque école de pensée ayant ses cibles favorites et ses zones d'expertise particulières.

Pour ce qui est du contenu de nos instruments, il est évident que nous ne sommes pas semblables et en désaccord sur plusieurs points. En fait, je crois qu'à ce niveau, nous sommes probablement contradictoires entre nous, car c'est notre conception de la personne humaine, du sens de sa vie et du changement qui se traduisent concrètement dans les détails des instruments que nous jugeons opportun de transmettre et nos façons de définir ces détails. À cet égard, nous sommes très probablement irréconciliables dans nos différences, tout autant que les courants de pensée auxquels nous nous rattachons.

Ces différences sont très importantes et peuvent faire qu'il est difficile de nous mettre d'accord sur quoi que ce soit. Cependant, dans la mesure où nous évitons de faire de nos clients les otages de ces débats philosophico-professionnels de spécialistes, ces différences me semblent peu importantes si on les compare à la préoccupation centrale qui nous réunit: le fait de vouloir rendre la personne capable de résoudre elle-même les problèmes de sa vie. À ce niveau, je me considère relié à tous les participants du projet qui a donné naissance à cet échange, au delà des désaccords et des différences de style.

Jean Garneau, psychologue
Ressources en Développement, 1984

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