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L'ivresse : la dérive des illusions


Par Bruno Roberge , psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 6, No 5: Mai 2002


Une version recorrigée est également disponible dans
L'enfer de la fuite




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Table des matières
    A- introduction
    B- trois formes d'ivresse :
    1. ivresse amoureuse
    2. ivresse ésotérique
    3. ivresse chimique
    C- le mal-être intérieur D- les douleurs du passé
    E- la dérive : une nécessité
    F- changer : mode d'emploi
    G- conclusion

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A- introduction


Vivre sa réalité avec tout ce que ça suppose ; la responsabilité, faire des choix épanouissants, rester en contact avec ses indicateurs émotifs, négocier sa place, s'affirmer et vivre pleinement est un défi de tous les jours.

Cependant, il arrive parfois que notre état de satisfaction interne soit à la baisse. Nous sommes alors tentés de nous enfermer dans un autre univers plus satisfaisant, de nous créer une oasis de paix intérieure, de fuir notre réalité.

Certaines personnes trouvent alors des énergies de réserve pour se battre et regagner une place vivante dans laquelle elles pourront poursuivre une vie bien remplie. D'autres par contre, d'une manière plus ou moins consciente, ont le réflexe de s'étourdir, de s'engourdir pour éviter leur réalité qui ne convient plus.

Dans cet article, nous aborderons ces états d'ivresse. Nous entendons ici par ivresse, un état de conscience altérée, contaminée par l'éclosion d'un univers parallèle qui entraîne le déni des émotions et qui rend sourd et aveugle face à la réalité extérieure. Nous verrons que ces états d'ivresse mènent inévitablement à un dérapage : la dérive des illusions.

Après vous avoir fait goûter à trois formes d'ivresse, je reprendrai chacune pour vous expliquer le mal-être intérieur qui y est vécu, les douleurs du passé dont il découle et pourquoi la dérive est une nécessité. Enfin, j'aborderai avec vous le changement. Je montrerai comment on peut sortir de l'ivresse, comment on peut remettre en place et en équilibre son réseau émotif.

B- trois formes d'ivresse :

    1- ivresse amoureuse

    Suzy a 36 ans et depuis l'âge de 16 ans elle va d'une relation affective à une autre. Chaque fois elle est passionnée au point d'être perdue dans le brouillard de ses émotions et fantasmes. Le temps, le lieu et l'espace n'existent plus. Tantôt elle vogue dans l'euphorie de ses élans amoureux, tantôt elle ressent la privation, surtout lorsque son partenaire n'est pas près d'elle. Suzy s'enivre de musique romantique, elle est figée sur son divan, elle est inactive, elle ne sait plus très bien ce qu'elle doit faire. Son ivresse est un îlot d'obsessions fusionnelles (lire : Dépendance affective et besoins humains). Elle se gave de pensées illusoires. Suzy n'arrive plus à reconnaître ses indicateurs émotifs (lire : À quoi servent les émotions).

    IvressesPourquoi Suzy s'enivre-t-elle ainsi d'amour et d'illusions ? À quoi lui sert cette ivresse ?


    2- ivresse ésotérique :

    Johanne a 47 ans, elle est divorcée, mère de 4 filles. Elle est sans emploi, n'est pas très populaire auprès de ses amies et a tendance à s'isoler.

    Un jour, voulant savoir pourquoi sa vie est si terne, elle consulte une soi-disant "clairvoyante". Cette rencontre est une révélation qui va bouleverser sa vie pendant un long moment.

    La "clairvoyante" lui annonce qu'elle a des dons de clairvoyance et qu'elle devait, si elle veut changer le cours de sa vie, suivre des sessions intensives pour apprendre à "lire les cartes" et affiner ses dons de clairvoyance. Johanne n'a pas d'argent mais la tentation est trop grande pour refuser une telle offre. Alors, grâce à sa carte de crédit, elle suit des sessions intensives et passe la majeure partie de son temps à lire tout les bouquins qui lui passent sous la main et qui traitent de sujets ésotérique.

    Johanne ne s'occupe plus de ses enfants, ni des tâches à la maison. Elle part très tôt le matin pour revenir très tard le soir. Elle fait la tournée de ses clients et clientes afin d'exercer ses "nouveaux pouvoirs" et de récolter quelques maigres revenus dans l'espoir de rembourser les milliers de dollars investis pour sa formation. Elle est aussi devenue le centre d'attention de ses nouveaux amis.

    Johanne s'enivre carrément de ses pensées ésotériques. Il n'y a que les cartes qui peuvent sauver le monde et elle est devenue sourde et aveugle face aux demandes répétées de ses enfants qui se sentent délaissés, abandonnés.

    Quelles sont les motivations illusoires qui ont entraînées Johanne dans une telle ivresse ésotérique ? À quoi cette aventure lui sert-elle ?


    3- ivresse chimique :

    Paul a 32 ans. Il est marié, père d'un garçon de 3 ans. Il est informaticien et travaille de nombreuses heures sous le prétexte qu'il doit être performant pour se tailler une place de choix au sein de l'entreprise.

    Dès l'âge de 14 ans, Paul consomme des drogues et de l'alcool. Etant timide, renfermé et peu sûr de lui, il trouve dans ces substances un moyen d'atténuer sa timidité et de devenir plus confiant.

    A 18 ans, il termine sa formation en informatique, se trouve un bon emploi. Sa consommation augmente. Il découvre alors sa drogue de choix ; la cocaïne. C'est la drogue qui lui donne l'illusion d'être plus performant .

    En cinq ans, Paul devient complètement dépendant de l'alcool et de la cocaïne. Ces substances commencent à nuire à son travail et à sa relation de couple. Il est soit maussade, soit arrogant, voire agressif. Paul a perdu le contrôle de sa vie car les substances sont devenues essentielles à son fonctionnement quotidien.

    Quelle est la dynamique qui a entraîné Paul dans cette ivresse chimique ? Comment se fait-il qu'il ne soit plus capable de s'en passer ?

C- Le mal-être intérieur :


Suzy, Johanne et Paul sont tous les trois envahis d'un malaise intense que je nomme "mal-être intérieur". S'ils sont aussi obsédés par leurs illusions, c'est parce que celles-ci les soulagent temporairement de ce mal-être interne.

Cette douleur interne prend différentes couleurs : culpabilité, remords, frustration, obsession d'être dans un état de manque ou de privation, peur du rejet ou de l'abandon et tristesse profonde. Mais le déni (À quoi servent les émotions) et la fuite deviennent comme un mécanisme de survie. Il leur arrive même d'avoir des pensées suicidaires tellement la douleur est intense. Ils mènent une vie qui n'a plus de sens, une vie vide de tout intérêt sauf lorsqu'ils sont en pleine ivresse car, alors, ils ont l'illusion de vivre intensément.

D- Douleurs du Passé :

    Les douleurs de Suzy

Suzy est la plus jeune de la famille. Elle a deux frères qui ne s'occupent pas d'elle. Sa mère est rejetante et agressive. Elle est en rivalité avec Suzy car le Père, très souvent absent, ne prête intérêt qu'à Suzy qu'il surnomme sa "petite princesse". Lorsqu'il est à la maison, il amène Suzy dans les plus beaux magasins. Il la comble de cadeaux : jolies robes, poupées, jouets et mange aux restaurants avec sa "petite princesse".

Ce manège dure jusqu'au moment où Suzy a 16 ans et qu'elle subit le choc d'apprendre que son père vient de décéder dans un accident d'automobile. Tout bascule alors pour Suzy. Elle s'enferme dans sa chambre, abandonne l'école et s'enfuit chez une amie.

Elle connaît à cette époque son premier amoureux : un homme de 24 ans son aîné. Il est divorcé et offre un emploi à Suzy dans son dépanneur. Et la valse des amours fusionnels se poursuit pendant longtemps, Toujours avec des amoureux qui ont au moins 15 à 20 ans de plus qu'elle.

Suzy a d'énormes blessures du passé : rejet de sa mère, décès de son Père (lire : Deuils et séparations). Ces douleurs entraînent des émotions de colère et de tristesse que Suzy s'empresse de noyer dans ces ivresses amoureuses auprès des hommes qui ont l'âge de son père (lire : Le transfert dans les relations).


    Les douleurs de Johanne

Johanne est l'aînée d'une famille de neuf enfants. Dès l'âge de 14 ans sa mère la retire de l'école afin qu'elle s'occupe de la maisonnée. En effet, elle est malade et incapable seule de voir à toute cette marmaille.

Johanne ne vit pas son adolescence comme les autres filles de son âge. Elle doit devenir adulte avant son temps. Elle ne peut pas faire ses propres choix car un style de vie lui est imposé par la force des événements. Johanne ne développe pas de confiance en elle ou très peu et son estime personnelle en souffre.

Elle est aussi impopulaire auprès des filles de son âge car elle n'a que peu de contact avec l'extérieur. Et elle finit par en vouloir à sa mère de lui avoir volé sa jeunesse.

A 17 ans, n'en pouvant plus, elle se marie pour quitter la maison. Elle n'aime pas véritablement son conjoint mais, malgré elle, Johanne a quatre enfants et poursuit simplement sa vie terne et sans saveur.


    Les douleurs de Paul

Paul est l'aîné d'une famille de 3 enfants. Son père consomme énormément d'alcool et il est violent autant envers sa conjointe qu'envers ses enfants.

Sa mère est soumise, dépressive et victime de son conjoint contrôlant. Malgré tout, Paul réussit bien ses études en informatique. Mais l'alcool et les drogues qui lui servent de soupape un certain temps pour survivre à cette violence, l'entraînent peu à peu vers la dépendance à ces substances.

La violence et le contrôle paternel ont un résultat direct : Paul est timide, renfermé et agressif.

E- La dérive : une nécessité


Cette photo est une gracieuseté de Serge Lallemand
Cette photo est une gracieuseté de Serge Lallemand,
http://www.dstu.univ-montp2.fr/ISTEEM/photMalLal.html
Suzy dérive dans la jalousie. Elle devient possessive, contrôlante et exigeante face à ses partenaires. Ceux-ci, n'en pouvant plus de vivre étouffés par les attitudes de Suzy, finissent toujours par la quitter.

Sa dernière dérive elle l'a vécue auprès d'un homme de 55 ans, retraité , qui lui a fait connaître la violence conjugale. Suzy n'a pas accepté cette vie et elle a constaté à ce moment la nécessité de sortir de cette impasse. Elle trouva refuge chez une amie, elle fit une plainte en justice pour faire cesser le harcèlement de son amoureux. Il aura donc été utile pour Suzy de se rendre au fond de sa dérive. C'est ce qui lui a fait comprendre l'urgence et la nécessité de se prendre en mains.


Johanne aussi a vécu une dérive difficile. Elle a perdu le contrôle de ses enfants, tellement que deux d'entre eux consomment des drogues et ont des comportements à la limite de la délinquance.

De plus, Johanne a perdu ses amies qui se moquent maintenant de ses pratiques ésotériques. Elle a dû déclarer une faillite personnelle car elle est absolument incapable de rembourser les dettes qu'elle a contractées pour financer sa formation.

Sa dérive l'a entraîné dans une dépression. C'est seulement à partir de ce moment qu'elle a vu la nécessité de se prendre en charge.


Paul a perdu le contrôle de sa consommation de drogue et d'alcool. Il est devenu violent verbalement envers sa conjointe et s'est absenté de plus en plus de son travail sans justification.

Sa dérive, cette perte de contrôle, l'a placé dans une situation où il était sur le point de perdre son emploi et où sa conjointe pensait à le quitter. Paul, n'en pouvant plus, a vu la nécessité, et l'urgence de consulter.

F- Changer : mode d'emploi


Suzy a fait un énorme travail sur elle-même. Elle a dû reprendre contact avec ses émotions afin de se sortir de ses illusions.

Apprendre à vivre pleinement le deuil de son père ne fut pas une mince tâche, mais elle y est arrivée. Elle a entre autre écrit une lettre à son père décédé afin de ventiler sa tristesse et sa colère non vécues lors du décès. Résoudre son transfert amoureux, connaître ses besoins, ses désirs, ses ressources intérieures furent pour elle des révélations qui lui ont permis de se transformer.

Finalement, après un travail sérieux et acharné, Suzy a aujourd'hui un emploi dans une boutique de fleurs ; elle étudie pour devenir fleuriste et elle demeure seule en appartement pour apprivoiser sa solitude. Elle a un ami de son âge, mais ils n'habitent pas ensemble car Suzy veut garder son indépendance et éviter de retomber dans le piège des amours fusionnels.

Elle s'est aussi réconciliée avec sa mère. Même si la relation n'est pas parfaite, elles réussissent maintenant à se parler sainement.


Johanne était malheureuse malgré qu'elle était devenue un peu plus populaire envers ses clients. Mais elle avait l'impression de jouer un rôle. Elle ne se sentait pas elle-même.

Ce pseudo-pouvoir ou prestige d'être une « clairvoyante » ne répondait pas vraiment à son besoin de se sentir en confiance et n'augmentait pas véritablement son estime d'elle- même.

Ce constat, l'a amenée à renouer avec ses anciennes compagnes. Elle s'est enfin permise de s'affirmer face à celles-ci. Elle fut très bien accueillie dans cette démarche et elle a reçu beaucoup de support de la part de ses copines. Enfin, elle venait de prendre sa place au sein du cercle amical. Sa vie terne a pris une nouvelle dimension. Elle s'est inscrite à un cours de conditionnement physique et dans une ligue de quilles avec ses amies. Elle est plus présente à la maison pour ses enfants et elle se cherche un emploi à temps partiel.

Refaire surface à une vie plus épanouissante fut difficile. Mais après deux ans dans l'action de s'impliquer socialement, de renouer ses liens avec sa mère et lui verbaliser sa tristesse d'avoir perdue un bout de jeunesse, auront été son tremplin vers une vie intéressante qui a augmenter sa confiance et son estime personnelle. Elle a cessé toutes pratique ésotériques car elle ne se sentait plus en contact avec elle-même.


Paul a complété un stage interne de quinze jours auprès d'un centre de réadaptation pour alcooliques et toxicomanes. Ce stage lui a permis de libérer son passé et d'être en contact avec sa colère intérieure. Il s'est réconcilié avec son passé. Il fréquente le mouvement des Alcooliques Anonymes qui lui permet de rencontrer des personnes qui ont vécu des problèmes semblables aux siens. Son groupe l'aide à demeurer abstinent de toutes substances. Il n'a plus consommé depuis deux ans. Même s'il a dû compléter un stage de réadaptation, à l'intérieure de cette démarche, Paul est demeuré le propriétaire de sa démarche thérapeutique : Faire le bilan de sa vie afin d'éviter les même erreurs, préparer son plan d'action pour sa sortie afin d'éviter une rechute.

Il a retrouvé son emploi et sa conjointe. Paul se dit beaucoup plus heureux ainsi sans substances. Il n'a plus peur de ses émotions, est moins timide et ne s'isole plus. Il investi son temps sainement à son travail et auprès de sa famille.

Comme toutes les personnes dépendantes des substances Paul doit rester vigilant face aux obsessions, aux idées fixes qui peuvent l'entraîner à fuir ses émotions en remplaçant les substances par d'autres dépendances, des «ivresses mentales» comme le jeu pathologique, la cyberdépendance, etc.

G- Conclusion :



Lorsqu'une fuite de nos émotions perdure trop longtemps, elle devient une forme d'ivresse. Et nous nous enfermons dans un monde d'illusions, une espèce de tour d'ivoire où personne et aucun événement ne peuvent nous atteindre. Nous sommes alors en pleine dérive : nous perdons peu à peu le contrôle de notre réalité.

Cependant, cette dérive est une nécessité ; c'est elle qui nous permet d'atteindre le fond, la douleur intense qui déclenche en nous un signal d'alarme. Ce signal nous avertit de l'urgence de changer notre style de vie. La personne humaine est bien construite : chacun de nous possède toutes les ressources internes nécessaire pour s'auto développer : ( lire : L'Auto-développement).


      Bruno Roberge, psychologue


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