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La prise d'otage comme tactique de négociation

Par Jean Garneau , psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 3, No 8: Septembre 1999


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Qu'est-ce que négocier ?

De plus en plus il me semble que les négociations des contrats de travail se font toujours de la même façon: on fait pression sur l'employeur ou le gouvernement en agissant sur un tiers. Plus ce tiers correspond à un groupe nombreux, plus la pression exercée est puissante. Il me semble que cette méthode nous amène sur des sentiers très dangereux du point de vue non seulement de l'efficacité des négociations et de celle du contrat social, mais aussi par son effet sur les rapports humains en général.


Des exemples troublants

Au Québec, les exemples se multiplient à un rythme alarmant. Actuellement, les enseignants font pression sur le gouvernement en refusant de participer aux activités para-scolaires. Qui est privé par cette action: les étudiants. Ces derniers, à leur tour, forts de l'exemple de leurs professeurs, décident de faire pression sur les deux premiers en bloquant la circulation sur des artères importantes. Qui est lésé par cette mesure? Pas les profs, pas le gouvernement provincial, mais les automobilistes. Comme ces derniers sont plus nombreux que les étudiants, la pression est plus élevée, mais elle demeure sans effet réel, car elle s'attaque à une cible non pertinente.

Un autre exemple criant par son absurdité: les policiers provinciaux veulent faire pression sur le gouvernement provincial. Comment font ils? Ils ralentissent volontairement la circulation sur les voies rapides et distribuent des contraventions à ceux qui osent conduire à la vitesse habituellement tolérée. Qui est atteint? Tous les automobilistes et les camionneurs qui ont besoin de se déplacer. Comme ils sont très nombreux, la pression est forte. Mais le gouvernement est-il atteint? Par du tout! Au contraire, la tactique l'avantage en distribuant des contraventions qui lui procurent des revenus supplémentaires. C'est tellement absurde que le syndicat des policiers a lui-même décidé de ralentir le traitement de ces contraventions afin de limiter l'avantage que pourrait en tirer le gouvernement!

On a vu récemment les infirmières multiplier les grèves illégales et les défis à l'autorité pour faire pression sur le gouvernement en lui faisant économiser des millions par leurs débrayages. Qui en souffrait? Pas celui qu'on visait, mais les malades qui ne pouvaient être hospitalisés, opérés ou traités convenablement. L'effet réel sur le gouvernement: des économies substantielles. On a vu des groupes de médecins et des pharmaciens menacer d'en faire autant afin d'obtenir ce qu'ils voulaient.


Des méthodes de terroristes

Une constante se dégage de ces exemples qui se multiplient: c'est la prise d'otages qui est devenue le principal moyen de pression et c'est la menace d'une prise d'otage qui est devenue le principal argument de négociation. Nos syndicats ont découvert la puissance de cette lâcheté qui consiste à s'attaquer à un tiers impuissant et désarmé pour faire pression sur un ennemi qu'on renonce à convaincre.

Il pourrait être réjouissant de voir les étudiants organiser enfin des contestations après tant d'années de passivité indifférente. Mais je ne peux m'en réjouir lorsqu'ils en sont réduits à contester le comportement délinquant de leurs profs plutôt qu'un système social dont les défauts sont de plus en plus criants.

J'avais l'habitude de considérer les étudiants comme une force importante et nécessaire pour amener la société à progresser, à évoluer vers un système amélioré. Mais il y a plusieurs années que je n'ai pas vu de manifestations de ce genre; depuis la place Tiananmen, je crois. Hélas, ce ne sont pas seulement les buts qui ont changé, ce sont aussi les méthodes: on abandonne les discours et la tentative de convaincre au profit de la tactique à la mode, la prise d'otages.

Pour le moment, les otages ne réagissent pas trop. La population a continué d'appuyer les infirmières. Elle supporte les étudiants et peut-être même aussi leurs professeurs. En fait, les otages se rangent du côté de ceux qui les ont faits prisonniers en disant: "c'est désagréable d'être traité ainsi, mais leur cause semble juste".

On sait que les otages ont souvent tendance à s'identifier à leurs agresseurs. Mais habituellement, c'est un moyen d'assurer leur propre sécurité; pas un point de vue éthique! Et c'est justement ce qui m'inquiète le plus: on considère la prise d'otages comme un moyen normal, banal, presque un argument valable. On ferme les yeux sur la lâcheté suprême qui consiste à s'attaquer à un tiers sans défense lorsqu'on n'a pas les arguments pour convaincre celui qu'on croit fort. Pourquoi discuter avec le patron lorsqu'on peut facilement battre le chien?

On ferme aussi les yeux sur la paresse inadmissible qui consiste à trouver des victimes innocentes, impuissantes et presque consentantes au lieu de prendre le temps de développer les arguments qui seraient convaincants et d'inventer des moyens de pression qui appliqueraient les forces aux endroits appropriés. C'est une version mal revue et corrigée du Far-West: le jeu consiste à tirer sur le passant désarmé en évitant les risques qu'il y aurait à affronter l'ennemi. Celui qui tue le plus grand nombre d'innocents remporte la victoire et les protagonistes rentrent à la maison sans une égratignure. Les innocentes victimes n'avaient qu'à rester chez elles.


Des méthodes vouées à l'échec

Mais ces tactiques terroristes s'appuient fondamentalement sur l'éthique de l'adversaire. La prise d'otages n'a de sens que si celui sur qui on veut faire pression est soucieux de protéger les victimes innocentes. Autrement, la pression est nulle, quelle que soit la souffrance qu'on inflige.

Il me semble évident que, dans les exemples présentés ci-dessus, cette condition d'efficacité est absente. Le gouvernement sur lequel on veut faire pression ne se soucie guère du bien-être des otages qu'on a choisis. La protection de ces innocents ne constitue pas un motif réel ni même une valeur; seuls les résultats des sondages ont un impact substantiel sur ses décisions.

En conséquence, les leaders syndicaux qui recommandent ces prises d'otages assument mal leurs responsabilités. Ils proposent des moyens dont l'inefficacité est garantie. Plutôt que de trouver des "moyens de pression" appropriés, ils s'en remettent à des tactiques copiées des criminels internationaux et s'appuient sur des stratégies inspirées d'un régime politique désuet qui a fait la preuve éclatante de son échec complet.

Quels seraient les moyens, les tactiques et les stratégies efficaces dans un tel contexte? Quels pourraient être les arguments convaincants?


Les responsabilités du négociateur

Dans un contexte où seule la mobilisation de l'opinion publique constitue un argument de poids, il n'est pas habile de s'attaquer au public. On risque trop de transformer la sympathie de la population en une hostilité bien méritée. Ce qu'il faut, au contraire, c'est obtenir et accroître le support des millions de personnes qui sont insatisfaites de la situation. Ainsi, on utilise le seul argument efficace: les intentions de vote.

Il ne serait pas difficile pour les éducateurs d'obtenir l'appui du public dans leur démarche: toute la population du Québec sait que le système d'éducation est un échec auquel il est urgent de trouver des remèdes. Il suffirait d'informer, de présenter des arguments valables et d'offrir des voies de solution réalistes pour rendre possible la mobilisation de l'opinion publique.

Il en va de même pour les infirmières et les autres groupes impliqués dans les services de santé. Tous les québécois savent que le réseau de santé québécois est dans une situation critique et qu'il est tout à fait inadéquat pour répondre aux besoins. Il serait facile d'obtenir le support de la population pour exiger des solutions rapides. Avec un peu d'information, quelques bons arguments et surtout des suggestions de solutions, on obtiendrait rapidement un support enthousiaste.

En somme, il n'est pas si difficile de mieux assumer ses responsabilités comme négociateur: il suffit de revenir à des relations de travail qui visent à résoudre les problèmes plutôt qu'à les multiplier. C'est la responsabilité du négociateur

  1. d'identifier les besoins réels et légitimes de ceux qu'il représente,

  2. de trouver les arguments qui peuvent réellement convaincre l'autre partie du bien-fondé des demandes qui correspondent à ces besoins,

  3. d'inventer des voies de solution réalistes qui tiennent compte de l'ensemble de la situation et

  4. d'accepter la rencontre réelle avec l'autre partie d'une façon qui s'adresse aux vrais enjeux et aux contraintes réelles de la situation.
Il est toujours possible de traiter la négociation comme une recherche de solution. On a toujours intérêt à rechercher la solution qui tient compte de tous les éléments importants en jeu, y compris les besoins principaux de l'autre partie. Les seules victimes de cette méthode sont ceux qui gagnent habituellement leur vie à faire durer les conflits. Il faudra sans doute intégrer à la solution leur recyclage dans un domaine plus productif.

C'est la dignité humaine et l'avenir du genre humain qui sont les véritables enjeux. Il n'est pas trop tard pour nous en soucier.


Jean Garneau Septembre 1999



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