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" Être victime ou non"

Par Michelle Larivey, psychologue

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Question: Se défendre est parfois dangereux!

    Pour éviter d'être victime il faudrait être capable de se défendre. N'est-il pas parfois dangereux de se se battre? Il me semble que je prends un grand risque pour ma vie si je m'oppose à quelqu'un qui pointe une arme sur moi ou encore m'attaque dans la rue. C'est la même chose si j'ai affaire à une "grosse machine" ou un patron particulièrement impitoyable.


Réponse

Se défendre ne veut pas toujours dire contre-attaquer. L'auto-défense peut prendre diverses formes. Chaque situation doit être jugée pour ce qu'elle est et les moyens choisis appropriés à la fois à la situation et à la personne qui les met en pratique. Voyons quelques formes que peut prendre la contre-offensive.


    La contre-attaque
Il faut être à armes à peu près égales pour choisir de contre-attaquer. La femme battue court à sa perte si elle se défend physiquement ou même autrement. Il s'agirait donc une tactique de défense dangereuse pour elle. Son auto-défense doit se faire dans des conditions qui assurent sa sécurité dans la mesure du possible. Il en est de même pour une attaque à main armée. À moins d'être soi-même aussi bien équipé, on ne fait pas le poids et on prend un risque pour sa vie.

Mais ce sont là des exemples de grands écarts de force facilement mesurables à l'oeil nu. Ce n'est pas toujours le cas. Mais comme la victime potentielle a naturellement tendance à percevoir son agresseur comme beaucoup plus fort qu'elle, il est nécessaire de faire très tôt l'évaluation des forces en présence: dès la première agression.

L'enfant qui reçoit un coup de poing d'un plus grand que lui et qui se défend en lui assénant un coup de pied ne prend pas vraiment un gros risque. Un nez qui saigne et quelques bleus sont bien peu de choses en comparaison avec les souffrances qui attendent celui qu'un gang adopte comme souffre-douleur! En ripostant, il indique à l'agresseur qu'il ne se laissera pas faire. Or, ce n'est pas la raclé que craint ce dernier, mais le risque de perdre la face (et c'est justement ce qui se passe avec quelqu'un qui se défend.) Pour garder le haut du pavé il lui faut absolument une victime «sûre», celle qui confirmera son pouvoir. Aussi celui qui se rebiffe représente-t-il un danger... ne serait-ce que celui de dénoncer ses gestes et sa perfidie.

    Par exemple, si Élizabeth (voir l'exemple dans le texte) avait répliqué au premier propos dénigrant de sa chef d'équipe, si elle l'avait souligné et avait demandé de le justifier, il n'y aurait probablement pas eu de seconde attaque. Le fait de mettre l'autre immédiatement dans son tort le déstabilise (rappelons-nous qu'il n'est pas vraiment solide). Cela le force aussi à se défendre. Or il n'a pas de défense!
Comme je l'ai souligné dans le texte, le pouvoir de ce genre d'agresseur repose largement sur la faiblesse de son interlocuteur. Jamais il n'attaquerait un plus fort parce qu'il a un piètre opinion de lui-même et se sait incapable d'avoir le dessus sans compter sur la complicité de sa victime. Mais il y a plus: le choix de sa «victime» est souvent motivé par la jalousie.

    Par exemple, la chef d'équipe d'Élizabeth est douloureusement consciente de son incompétence et elle rage d'être forcée à se comparer à cette dernière. Elle entreprend donc de la dénigrer afin de se rehausser, mais aussi pour lui faire payer la remise en question qu'elle suscite. Son but principal est d'arrêter d'avoir à se comparer afin de retrouver un certain équilibre.

    Le tort d'Élizabeth est donc d'être trop compétente aux yeux de sa patronne. Elle ne doit pas l'oublier car c'est sa force à elle. Elle ne doit pas perdre de vue non plus que c'est aussi sa force aux yeux de l'entreprise qui, à moins d'être un milieu tout à fait dégénéré, la rémunère justement pour exercer cette force.

    La résistance
Refuser d'être victime passiveLa résistance est une autre manière de se défendre efficacement. Il s'agit, au fond, d'éviter les pièges de l'agresseur en se rappelant que les volontés de ce dernier visent ses propres objectifs et non pas les nôtres. Si, par exemple, mon patron propose de prolonger mon congé de maladie alors que je me sens capable de travailler: je résiste à sa tactique en refusant sa proposition. Profiter de son offre serait une façon de lui donner raison sur l'impertinence de ma présence au travail. Examinons ce mode de défense d'un peu plus près avec l'exemple de Blaise.

    La patronne exige qu'il soit moins minutieux dans l'élaboration du système dont elle lui a confié la responsabilité. Or on se rappelle que Blaise juge sa supérieure incompétente sur le sujet sur lequel il possède une compétence pointue. Devant l'exigence de cette dernière, il a deux choix: soit de se soumettre (comme un bon garçon devant l'exigence de son «parent»), soit de se rappeler sa responsabilité professionnelle et refuser d'obtempérer à un ordre inapproprié car y obéir l'amènerait à fournir un travail de mauvaise qualité, ce qui se retournerait probablement bientôt contre lui! (Ce phénomène est malheureusement fréquent car, dans beaucoup d'organismes, les dirigeants sont promus non pas à cause de leur expertise sur le contenu ou en gestion, mais pour des raisons politiques).
Mais il ne faut pas oublier d'exercer cette résistance dans un contexte d'auto-protection. Pour cela, il faut prendre soin de bien documenter la situation afin qu'une interprétation malicieuse ne puisse la transformer par la suite en preuve d'insubordination ou d'incompétence. Il faut donc faire en sorte que l'ordre et le refus soient "officialisés".

    Blaise demande donc à sa supérieure de lui faire sa equête par écrit... ce qu'elle refuse sans doute s'il s'agit d'une tactique visant à le discréditer. Dans ce cas, Blaise peut encore rédiger lui-même cet ordre qu'il a reçu ainsi que sa propre réponse (en expliquant ses motifs pour refuser). Il demande alors à sa patronne de signer ce résumé... ce qu'elle refusera vraisemblablement. En dernier ressort, Blaise peut encore acheminer cette information, incluant une description du processus, au supérieur de sa patronne (sans oublier d'en faire parvenir une copie à cette dernière).

    Une fois ces précaution prises, il pourra toujours obéir s'il a de bonnes raisons de croire que son refus d'obtempérer le fera congédier pour insubordination. L'important c'est qu'il aura conservé les preuves nécessaires pour se justifier si on vient à lui reprocher son mauvais travail ou son manque de soumission.
Se défendre est exigeant. Cela demande du temps, de la réflexion, et beaucoup d'énergie psychique. Mais au total, il s'agit d'un investissement plus que rentable, car il fait échec aux pièges de la tactique de dénigrement. Encore plus important, il assure une protection contre la destruction psychique qui peut facilement résulter d'une situation de ce genre.

    L'auto-protection
On peut aussi se défendre en se protégeant contre la menace qu'on subit. Par exemple, l'enfant peut avertir ses parents ou le maître d'école qui pourront établir une surveillance. Il peut aussi prendre des précautions pour ne pas se trouver à l'endroit où il serait à la merci de son "bourreau".

De la même façon, celui qui a de bonnes raisons de croire que son emploi est menacé doit s'efforcer de ne faire aucun faux pas, sachant que chaque erreur serait utilisée contre lui. À cause de la pression malsaine qui s'exerce dans une telle situation, ce niveau de perfection est pratiquement impossible à maintenir, même s'il le faudrait. Pour réussir, on peut s'appuyer sur deux ingrédients: (1) le respect des règles ordinairement applicables (par opposition à la recherche d'excellence) et (2) la recherche d'un support à l'intérieur ou à l'extérieur de son milieu de travail (aide psychologique, soutien familial, syndical, etc.). Dans un contexte où l'arbitraire règne sur les relations entre patrons et sublaternes, les gens ont peur. L'aide est alors souvent impossible à obtenir à l'intérieur de l'entreprise.

Dans certains cas, l'auto-protection exige qu'on "monte un dossier" sur les événements. Il s'agit de consigner soigneusement la mémoire des faits afin d'être en mesure de se défendre devant les attaques futures. Cette méthode est particulièrement pertinente dans les cas de harcèlement au travail parce que l'agresseur doit lui aussi accumuler un dossier pour motiver le renvoi. Si le congédiement est injustifié, le dossier comprendra nécessairement des faussetés que l'accusé pourra réfuter s'il a accumulé ses propres preuves. Il s'agit d'une tâche fastidieuse, mais elle est parfois indispensable pour sauver son emploi ou sa réputation.

    La fuite
Il arrive souvent que la fuite ne soit pas une solution recommandable à cause des séquelles psychiques qu'elle entraîne (comme celles que j'ai expliquées dans l'article). Mais c'est parfois la forme d'auto-défense la plus appropriée. C'est le cas, par exemple, dans certaines situations où une relation s'annonce malsaine. La fuite peut également être la meilleure solution lorsque les autres tactiques de défense sont inefficaces et que la personne risque d'être détruite au cours du processus.

Voyons de plus près la pertinence de la fuite dans un début de relation. Pour varier un peu, imaginons qu'il s'agisse d'une relation amoureuse. Voici deux exemples diamétralement opposés.

    Arnaud sort perplexe de sa deuxième sortie avec sa nouvelle flamme. À deux reprises il s'est senti mal devant des propos qui lui ont semblé dénigrants. Soucieux d'éviter un nouvel échec amoureux, il prend donc la peine de considérer attentivement ce qu'il a ressenti et même les réflexions qui lui sont venues devant ces propos. Il n'a pas réagi ouvertement, mais il a trouvé Sophie froide, dure et arbitrairement injuste. Il considère que rien ne justifiait un tel mépris à son égard; il croit qu'il n'y est pour rien et que ce mépris traduit quelque chose chez Sophie. Il ne sait pas quoi et s'aperçoit qu'il n'est pas vraiment intéressé à le savoir. Il constate que la réaction de Sophie a laissé une trace en lui, une marque qu'il n'aime pas. Sa décision est prise: il ne reverra pas cette fille.
Tout ce qu'il a fallu à Arnaud c'est d'avoir suffisamment de considération pour lui-même pour se pencher sur l'effet que lui faisait cette personne. Il en ressort une décision qui le respecte, peu importe les motifs profonds du comportement de l'autre.

    Véronique vit une expérience semblable. Mais au lieu de s'arrêter à ses sentiments pour s'informer correctement de l'impact de son compagnon sur elle et pour les prendre en considération, elle s'accuse d'être trop susceptible. Dans les rencontres subséquentes, elle s'efforce donc de faire bonne figure devant les remarques astringentes de son ami. Elle applique le même remède à sa douleur lorsque les propos sont arbitrairement agressifs ou dénigrants: elle se dit qu'elle est trop sensible et incapable de tolérer l'agressivité des autres. Même si elle souffre beaucoup de l'attitude de son copain, elle entretient la relation. Ils se voient maintenant assidûment. Véronique se justifie le choix de cet homme en se disant qu'elle veut surmonter sa peur de l'agressivité.

    Le problème ne réside pas dans le désir de Véronique de vaincre sa peur de l'agressivité. C'est la manière qu'elle choisit qui est douteuse: endurer l'inacceptable en tolérant de ne pas être respectée. Ce choix ne peut la conduire à autre chose que la destruction progressive de son estime d'elle-même. Si elle est incapable de réagir à cet homme en tentant de se respecter, il vaut mieux qu'elle prenne immédiatement la fuite.
Cette décision sera difficile à prendre si Véronique ne peut s'appuyer sur un encadrement thérapeutique adéquat, car son attirance pour la situation dénote la présence d'un transfert. Par définition, lorsque nous sommes en transfert, nous avons surtout tendance à adopter des comportements répétitifs qui nous maintiennent dans le problème. (Voir «Le transfert dans les relations»,)

    La soumission apparente
Enfin, la soumission apparente s'avère parfois le meilleur moyen de défense. C'est le cas lorsque l'agresseur est vraiment trop fort: plus costeau, armé, dément, ou autrement capable de nous faire un grand tort.

Dans son livre «Le coeur conscient», le psychologue Bruno Bettleheim illustre bien cette réalité. Au cours de son expérience dans les camps nazis, il a identifié trois réactions typiques chez les concentrationnaires. Le premier affrontait l'ennemi en se révoltant ou en lui résistant. Il le payait rapidement de sa vie. Le deuxième se soumettait complètement. Celui-là finissait par perdre la raison. Enfin le troisième faisait le choix délibéré de se plier aux volontés de l'agresseur dans le but de sauver sa peau. Il agissait de façon soumise sans être d'accord avec ce qu'on lui imposait. C'est ce groupe qui s'en sortait le mieux.

Selon Bettleheim, c'est le fait de faire délibérément ce choix qui lui permettait d'éviter la destruction physique autant que psychique. C'est la décision de conserver le maximum de contrôle sur sa vie qui est responsable de ce résultat. En d'autres termes le choix de ne pas se «laisser-faire». Même s'il s'agissait d'un choix intérieur auquel l'agresseur n'avait aucunement accès, l'effet conservait toute sa puissance.

 
Question: S'exposer dans sa vulnérabilité

    Je n'en pouvais plus de supporter l'attitude de mon patron à mon égard: dénigrement systématique, conditions de production insensées, évaluations injustes et j'en passe. J'ai donc pris mon courage à deux mains et demandé un entretien pour lui parler de ce que je vivais. (Il nous répète souvent que sa porte est ouverte en tout temps.) Je lui ai alors expliqué que le genre de stress qu'il m'imposait me rendait justement dysfonctionnelle. (Ce qu'il me reproche entre autres.)

    J'étais émue et je ne le cachais pas. Par contre lui semblait mal à l'aise lorsque je le regardais dans les yeux. Après quelques minutes d'entretien il m'a dit que ce n'était pas la place pour aborder ce genre de question et que si j'étais si fragile je n'avais qu'à m'adresser au département des ressources humaines pour obtenir un congé. Il a terminé en disant: "Je dirige un département; je ne suis pas moniteur de maternelle". Quelle arrogance!


Réponse

Bien que dans certaines cultures il soit naturel de s'attendre à ce qu'un patron nous traite avec respect, lorsque celui-ci a donné la preuve du contraire, c'est quelque peu irréaliste de penser réussir à l'attendrir en lui exposant nos sentiments. Disons que c'est une erreur stratégique de rechercher la compassion de notre bourreau!!! Pourtant il n'est pas rare qu'une victime de harcèlement moral ait recours à cette tactique.

Ce faisant, elle dénie une réalité pourtant évidente: son agresseur n'adhère pas aux mêmes valeurs qu'elle. Elle recherche la compassion qu'elle-même serait prête à offrir dans une situation analogue, oubliant que son harceleur ne loge pas à la même enseigne. En effet, celui qui est capable de s'acharner à déstabiliser son employé pour arriver à ses fins, ne s'attendrit pas devant le trouble qu'il suscite. Cela l'excite au contraire car c'est une preuve de son pouvoir et cela confirme qu'il est sur la bonne voie. Il ne se réjouit cependant pas ouvertement devant sa proie, car cela risquerait de dévoiler son jeu. Par contre, il ne manque pas de profiter de l'occasion pour abuser de sa vulnérabilité, par exemple en dénigrant son émotivité. Moquerie, sermon sur l'art d'être fort, froideur agressive, condescendance ("je le savais que vous ne pouviez pas supporter la pression!") autant d'armes qu'il peut utiliser et qui ne manqueront pas d'atteindre sa victime.

Nous épancher devant un harceleur c'est lui fournir des munitions pour nous blesser davantage. Car bien sûr, le désir qu'il nous comprenne et se soucie de nos intérêts équivaut à une recherche de reconnaissance. C'est chercher à compter suffisamment comme être humain "valable" à ses yeux pour qu'il fasse preuve de bienveillance. Faire une telle requête à une personne qui se positionne en "ennemi", c'est courir à coup sûr à l'échec. Mais en plus, c'est lui ouvrir la porte sur ce qu'il considère comme une faiblesse et sur quoi il ne manquera pas de frapper.

Obtenir la sympathie du bourreau nous enlèverait un gros fardeau (solitude existentielle): celui d'avoir à régler le problème qu'il nous cause. Par exemple, envisager de prendre des procédures pour faire cesser le harcèlement ou encore de quitter notre emploi... des actions qu'il nous revient de poser pour une meilleure qualité de vie. Il est tentant de souhaiter que le patron change d'attitude pour nous éviter de prendre la situation en mains!

    On observe un désir analogue de voir l'autre réceptif et même attendri dans une situation différente, par exemple chez des conjoints en processus de divorce. Tout en ayant voulu la rupture, ils souhaitent que l'autre soit compréhensif et les traite correctement. Ils ne tiennent absolument pas compte de la colère qu'ils ont suscitée chez lui et du fait que, par définition, ils ne sont plus les partenaires qu'ils étaient. Au contraire, ils sont parfois devenu l'ennemi de leur conjoint. Leur quête vise habituellement à diminuer leur culpabilité mais elle révèle aussi un refus de la "solitude existentielle". En d'autres mots, ils désirent être délivrés d'un fardeau, par exemple de leur tristesse devant la douleur de l'autre. Cela se manifeste par la tentative de remettre sa responsabilité dans les mains de l'autre et pourrait se traduire de la manière qui suit.

      "Dis-moi que tu ne m'en veux pas ou sois gentil avec moi ainsi je n'aurai pas de peine à l'idée que je t'ai profondément blessé en voulant cette rupture. Aussi, je n'aurai pas à assumer cette conséquence de mon choix."

Une ouverture risquéeLa tendance à s'épancher devant son "bourreau" est particulièrement fréquente chez les personnes qui recherchent «l'acceptation inconditionnelle». Certaines vont même jusqu'à faire une thérapie pour se conforter dans cette recherche. Elles en tirent le conclusion que leurs relations interpersonnelles devraient se modeler sur la relation thérapeutique en reposant sur l'acceptation totale de leur personne par l'autre et sur la recherche de leur propre bien avant tout. En d'autres mots, elles s'attendent à de la bienveillance de la part des autres, particulièrement des personnes avec lesquelles elles sont en "transfert", (incluant habituellement les personnes en autorité). Beaucoup de groupes de "croissance personnelle" entretiennent cette vision des rapports humains. C'est pourquoi les personnes qui se soumettent à cette influence se voient handicapées lor

Comment appliquer cette compréhension à une situation de harcèlement moral? Que pouvons nous faire si on a l'habitude de compter sur la collaboration de l'autre pour régler un problème qu'il nous crée malicieusement?

D'abord, pour avoir les meilleures chances de satisfaction il est préférable de prendre le problème en mains. La solution trouvée n'apparaîtra peut-être pas idéale par rapport à ce que nous souhaitons, mais c'est probablement la meilleure qui soit disponible dans la situation.

Cependant, pour arriver à cette solution, il faut admettre l'existence de la situation-problème. Cette affirmation peut paraître superflue mais il n'est pas rare de voir des gens perdre leur énergie à s'offusquer indéfiniment du traitement qu'ils subissent. Dans le cas présent il s'agit d'accepter le fait d'être dans la mire du patron et qu'il n'y a (probablement) rien à faire pour avoir meilleure presse à ses yeux.

Cette acceptation ne sera pas possible avant d'avoir vécu à fond une phase de révolte. Révolte devant l'injustice, l'arbitraire, la mauvaise foi, l'impuissance, la déstabilisation obligée... C'est le fait de vivre cette colère dans toute son intensité qui nous permet passer ensuite à une autre phase et de le faire plus sereinement. Les options sont la plupart du temps peu nombreuses: persévérer pour obtenir grâce aux yeux du patron ou consacrer notre énergie à obtenir un emploi où il y aura plus de chance d'être heureux. Notre connaissance de la situation nous permet de savoir si le premier objectif est voué à l'échec. L'atteinte du second dépend surtout de nous.


    La résistance au changement
C'est la résistance au changement qui nous amène à persévérer dans la situation malsaine en souhaitant (sans y croire) qu'elle changera ou en regrettant amèrement et indéfiniment qu'elle ne soit plus ce qu'elle était. L'humain est pourvu d'une immense capacité d'adaptation. Lorsqu'il est précipité dans les situations les plus atroces il réussit à survivre. Mais il lui est souvent difficile de "choisir" le changement pour améliorer sa situation. Sa crainte est si grande qu'elle lui fait parfois endurer l'insoutenable et s'acharner contre toute évidence à retrouver un état définitivement disparu (comme dans une vie de couple, par exemple).

Paradoxalement, en ne prenant pas le risque d'un changement il se maintient dans un processus de transformation. Seulement, dans ce processus, son pouvoir est limité: dégradation de l'atmosphère, modification de sa charge de travail, sa motivation à la baisse, malaise grandissant, etc. Le changement est alors "subi" plutôt que "décidé". Or il semble qu'il soit plus facile de supporter une situation désagréable non désirée que de faire un grand saut dans l'inconnu pour être plus heureux.

C'est cet inconnu que nous redoutons tant. Or dans le choix de changer, nous y sommes précipités. Dans le changement qu'on décide de subir les modifications se font graduellement, presqu'imperceptiblement, si bien que nous y sommes peu sensibles. Toutefois, en comparant l'avant et l'après on remarque souvent un changement drastique, du blanc au noir.

Par exemple, nous serions estomaqués par le contraste si nous comparions nos conditions de travail sous la direction du patron harceleur à celles qui prévalaient avant son arrivée. De la même manière le couple est souvent renversé lorsqu'il compare l'état de détérioration atteint après plusieurs années de misère psychologique à son souvenir des premiers temps de la relation. Il est parfois si dramatique de constater ce que nous avons enduré que nous préférons esquiver cette réalité. C'est pourtant ce constat qui pourrait nous donner le courage d'opter pour l'inconnu plutôt que pour une douleur connue, servie à petites doses.

 
Question : Refuser d'être une victime

    Depuis ma séparation, il y a plus de quinze ans, mes trois enfants ont toujours été très agressifs à mon égard. À mon grand découragement, ils le sont encore maintenant qu'ils sont tous au début de la vingtaine. Je croyais qu'en vieillissant, ils deviendraient plus lucides et sauraient faire la part des choses, mais deux des trois se comportent de façon ignoble avec moi. Ils me considèrent comme un bourreau et me traitent comme un pourvoyeur qui n'en fait jamais assez.

    J'ai toujours souffert énormément de leur attitude à mon égard mais je m'en suis accommodé. Pour changer les choses il eût fallu que je leur donne ma version des faits lorsqu'ils m'accusaient injustement des malheurs de leur mère. Comme je ne voulais surtout pas me comporter de la même façon que leur mère en les mêlant à nos histoires de couple, le me suis toujours tu. Bien sûr, je voulais aussi éviter d'empirer les choses en attisant sa colère.

    Maintenant, je me demande si j'ai fait le bon choix en décidant d'endurer silencieusement.

Réponse

Lors de la séparation de leurs parents les enfants ont besoin de se faire une opinion sur la rupture et ses causes. Pour cela, ils s'appuient sur les informations venant de chacun des ex-conjoints et sur leur propre expérience par rapport à la relation de leurs parents. C'est tout ce qu'ils ont pour chercher à comprendre la rupture qui bouleverse leur vie.

Leur propre expérience consiste essentiellement en ce qu'ils ressentent devant les comportement et les attitudes de leurs parents. Les enfants sont atteints non seulement par leurs agissements envers eux, mais tout autant par leurs façons d'être entre adultes. Pour ce qui est des informations en provenance de leurs parents, ils les puisent à la fois dans les propos de ces derniers et dans les comportements et les attitudes qu'ils observent. Ils décodent évidemment ces indices de façon différente selon leur âge, mais ils le font toujours en fonctin de leurs besoins et de leurs inquiétudes propres. Si l'un des deux parents demeure muet, les enfants ne disposeront que d'une information partielle pour comprendre et interpréter cette réalité.

De plus, comme la séparation de leurs parents bouleverse radicalement leur vie, les enfants y réagissent toujours de façon très intense. C'est dans ce contexte intensément émotif et chargé d'inquiétude qu'ils reçoivent les commentaires des parents. Il arrive souvent (par exemple s'ils sont en colère devant les changements qui découlent obligatoirement de la séparation) qu'ils soient tout à fait disposés à s'en prendre au "méchant" qui leur semble responsable de cette situation.

Le solitaireMême lorsqu'il cherche à être totalement honnête et juste, un seul des deux parents ne peut donner une vision complète de la situation. La situation est encore plus déformée lorsque l'un d'entre eux a recours à la désinformation dans le but d'utiliser les enfants comme instrument de vengeance. Le résultat est alors catastrophique car le silence du parent constitue facilement un aveu aux yeux de l'enfant. Le fait d'encaisser les accusations sans mot dire peut en effet le laisser croire qu'elles sont fondées. Habituellement, on justifie ce choix par un désir de tenir les enfants en-dehors du conflit et par celui de ne pas faire de vagues. Mais ces motifs "officiels" sont bien loin de traduire l'essentiel.

En effet, le mutisme d'un parent ne tient aucunement les enfants en-dehors du conflit. Au contraire, l'absence d'élucidation les maintient dans une situation fausse dont ils font eux aussi les frais. Le pire tort qu'ils subissent est sans doute le fait d'établir la relation avec leurs deux parents sur la base de faussetés.

Mais il arrive aussi que le silence du conjoint soit vu par l'enfant comme une position de victime, une position qui peut soulever son indignation et susciter son mépris. C'est ce qui amène certains enfants à se comporter alors de façon agressive. Ils n'ont pas réellement d'autres choix puisque le sujet est tabou. Si cette situation n'est pas clarifiée, tous sont condamnés à vivre dans une atmosphère malsaine où les véritables sentiments n'ont pas droit de cité. Les quiproquos qui prennent racine dans ce contexte sont de plus en plus difficiles à clarifier au fil du temps.

Il me semble particulièrement important de souligner ici que les choix du silence et de la position de victime cachent généralement une peur de l'agressivité. Peur d'affronter le conjoint en face à face, peur de l'agressivité de ce dernier et de la sienne propre. Pourtant, la seule solution saine pour sortir de ce panier de crabes serait l'affrontement de la colère du conjoint et de l'agressivité des enfants. Pourquoi est-ce la seule solution ? Une explication s'impose.

D'abord il faut oser cet affrontement pour soi-même. Celui qui subit des accusations injustes nuisant à sa réputation se méprisera nécessairement d'avoir laissé faire en sachant qu'il aurait pu se défendre. Au fond, il n'est pas dupe des faux motifs qu'il invoque pour éviter l'affrontement. Le souci de ne pas mêler les enfants aux querelles parentales et de ne pas les utiliser dans la guerre à deux peut très bien être respecté sans qu'il soit nécessaire de tolérer une présentation de la réalité qui reste partielle ou faussée.

En plus, il faut risquer cet affrontement pour le bien des enfants. En les bernant à travers le silence, on les empêche de vivre leurs sentiments réels à l'égard de leurs parents. Ils peuvent sentir plus ou moins confusément que "quelque chose ne va pas", mais ils n'ont rien de tangible pour vérifier leur intuition.

Et si un jour ils ont finalement accès à l'information dont ils ont été privés, ils seront fortement secoués, probablement alourdis par la culpabilité et la colère. Mais peut-être préféreront-ils ne jamais connaître la vérité, car cela équivaudrait à renier une partie importante de leur vie.

 
Les échanges physiques agressifs dans le couple

    Il est arrivé quelquefois à mon ami de ma flanquer une gifle lorsqu'il était en colère. Je suis tellement terrorisée que je n'ose plus le contredire. Ce n'est pas une façon de vivre! Par ailleurs, je suis tellement en colère à ce sujet que j'ai le fantasme de lui rendre la pareille. Il me semble que ça me libérerait.
Réponse

Une gifle est une atteinte à notre intégrité physique et psychique. C'est désagréable et humiliant.

Si un geste de ce genre survient occasionnellement dans un couple, il faut chercher à comprendre pourquoi. (1) Est-ce que celui qui assène la gifle n'a pas de mots pour traduire sa réaction? (2) Est-ce le signe d'un manque de contrôle? (3) S'agit-il d'une réponse à mon hostilité (à une agressivité camouflée)? (4) La gifle est-elle la seule manière de m'atteindre à certains moments?

Si cette relation en vaut la peine, ce sont là des questions qu'il faut explorer. C'est ce qui permettra de trouver un ajustement convenable qui n'exige pas de museler l'un ou l'autre. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'il est impossible de vivre une relation intime et saine si l'agressivité y est censurée. La relation ne peut être un lieu d'épanouissement si la colère en est bannie. Pour la santé des individus et de la relation, l'agressivité doit être ressentie lorsqu'elle est présente et exprimée ouvertement. Sinon, elle fait place à la rancune qui, si elle dure, détériore nécessairement les rapports humains.

Reprenons maintenant chacune des hypothèses déjà évoquées. Essayons de trouver, pour chacune de ces raisons, une solution favorable à l'épanouissement du couple et des individus.


    (1) La gifle remplace l'expression verbale
L'expression peut avoir plusieurs fonctions: elle peut servir à informer, à influencer, à se soulager, à s'assumer ou à nourrir la relation. (Jean Garneau l'explique dans "Travailler avec mes émotions".) Dans ce qui nous occupe ici, la gifle est une réaction qui sert à informer et à se soulager. En effet, elle traduit un vif mécontentement: une colère empreinte d'intolérance.

Nous savons que l'expression est nécessaire à la santé psychique; mais ce n'est pas n'importe quel genre d'expression qui s'avère sain et utile. Dans un rapport interpersonnel l'efficacité de l'expression ne peut être évaluée qu'en tenant compte de l'effet à la fois sur celui qui réagit et sur celui qui reçoit sa réaction. Dans notre exemple, l'effet sur la cible de l'expression est dévastateur: il a provoqué la terreur. Si la relation de couple repose sur l'égalité et la confiance mutuelle, la gifle vient d'en ébranler les assises. Il pourrait même arriver que ce geste suffise à faire éclater la relation.

SilencePar ailleurs, si nous examinons ce geste d'un point de vue psychique, nous devons en arriver à la conclusion qu'il s'agit d'une expression partielle. Par conséquent, cette expression ne peut être entièrement satisfaisante. Celui qui administre la gifle ne livre certainement pas la totalité de son expérience émotionnelle, mais en plus, il empêche son interlocuteur d'y avoir accès. La communication est donc déficiente, ce qui n'est pas sain pour la relation. Celui qui reçoit a gifle retient une seule chose: il ne devrait pas réitérer l'expression qui l'a provoquée. Il se peut même qu'il ne sache pas clairement ce qui l'a provoquée et pourquoi son action a déclenché une telle fureur.

La gifle cherche ici à remplacer les mots, des mots dont son auteur ne dispose peut-être pas. Aussi, s'il s'agit d'une tendance chez lui (et non un accident de parcours), il aurait avantage, pour lui-même, sa partenaire et leur relation, à développer sa capacité de s'exprimer verbalement.

Il est assez facile de remédier au manque de vocabulaire lorsqu'il s'agit de la cause principale de l'expression "à travers les gestes". Mais la parole déficiente reflète souvent plutôt une coupure de l'expérience émotionnelle. Dans ce cas, le travail nécessaire est de plus grande envergure. Il faut perfectionner l'habileté à identifier et à nommer ce qu'on éprouve. L'investissement en vaut la peine car la capacité de ressentir à fond et de nommer ce ressenti procure une fluidité dans le contact avec soi-même. Cette fluidité assure des échanges interpersonnels plus complets, plus satisfaisants et plus nourrissants. C'est le cas même lorsque l'émotion vécue est considérée comme négative (par exemple la colère).


    (2) La gifle signe du manque de contrôle
Le manque de contrôle s'explique surtout par l'incapacité de la personne à "tolérer" son ressenti, à le laisser vivre en elle. Par exemple elle n'arrive pas à demeurer en contact avec sa colère soit parce qu'elle considère ce sentiment comme mauvais, soit parce que son intensité est insupportable. Elle cherche donc à l'évacuer. Le geste impulsif sert alors de soupape en faisant disparaître le ressenti.

La faiblesse du vocabulaire émotif va souvent de pair avec le manque de contrôle car ils ont souvent la même source: l'incapacité de tolérer ses émotions. Le remède est le même pour les deux volets: il faut apprivoiser sa vie émotionnelle. Plus particulièrement, il faut augmenter sa capacité de ressentir à fond ses émotions, même celles qu'on trouve désagréables.


    (3) La gifle est une réponse à mon hostilité
L'hostilité est l'attitude d'une personne qui éprouve de la colère tout en cherchant à la camoufler. La colère transpire en quelque sorte à travers ses gestes et son expression. (Voir "L'hostilité" dans le guide des émotions.)

Les problèmes qui découlent de l'hostilité viennent du fait que celui qui la reçoit est bel et bien atteint mais qu'il est incapable d'en démontrer ou d'en vérifier l'existence. Lorsqu'il tente de signaler de sa présence, l'interlocuteur hostile nie. Il se défend d'avoir agi agressivement, soit par mauvaise foi, soit parce qu'il n'est pas vraiment conscient de sa colère. Dans les deux cas il omet de porter attention à ce qu'il ressent pour tenter de l'identifier précisément. Il faut donc avoir une solide confiance dans notre expérience émotionnelle (ce que nous ressentons) pour oser confronter une personne hostile. Autrement, nous serons facilement déstabilisés par ses dénégations.

Voici quelques exemples où on peut déceler une attitude hostile.

    Des propos dénigrants tenus d'un ton émotionnellement neutre. Ici, c'est justement le ton qui sert de camouflage. On voit aussi l'équivalent sous la forme d'une insulte qui se dissimule sous le couvert d'une blague.

      Les hommes sont tellement puérils!


    À l'inverse: la gentillesse du geste lequel débouche sur ce qui semble une maladresse, un accident.

      Je t'offre un café mais je renverse ta tasse sur ton pantalon.


    Une attaque indirecte qui vise l'autre mais en faisant mine de rien ou prétendant n'être adressée à personne en particulier.

      Certaines personnes n'ont pas conscience à quel point elles sont minables.
Lorsque la gifle survient en réaction à l'hostilité, on peut s'attendre à ce que l'attaqué se considère comme la victime d'injustice. Il n'admettra jamais qu'il a provoqué son partenaire. Celui-ci, même s'il n'est pas justifié d'avoir recours à un assaut physique pour se faire entendre, a parfaitement raison d'éprouver de la colère. La plupart du temps, l'attention se porte alors sur le fait d'avoir frappé et on oublie complètement la raison pour laquelle ce geste est apparu. Il va sans dire que cet accent mis sur le geste convient parfaitement à l'individu hostile.

Une attitude hostile est dont susceptible de déclencher souvent des gestes agressifs chez l'individu qui ne maîtrise pas bien ses réactions. Un couple formé d'un individu porté sur l'hostilité et d'un autre qui a tendance à l'impulsivité promet, à coup sûr, des scènes violentes. Nous avons déjà vu quelle direction de développement permet d'acquérir une meilleure maîtrise de son expression. Voyons maintenant quel chemin peut aider à se départir de l'hostilité.

L'hostilité étant une manifestation indirecte de colère il faut développer la capacité d'être plus directement agressif. Cela implique qu'on assume cette émotion d'abord face à soi-même, puis devant les autres. Cette démarche exige également qu'on accepte de faire face aux conséquences qu'entraîne l'expression directe du mécontentement ou de la colère.


    (4) La gifle est la seule manière de m'atteindre
Fermeture fragileCertaines personnes ont tendance à se fermer, à se rendre imperméables à l'autre. Lorsque cette fermeture est réussie, il faut souvent une intervention choc pour permettre l'ouverture. La gifle peut servir à créer ce choc. Il est vrai qu'elle secoue l'ego et blesse l'orgueil, mais elle a en plus l'avantage de provoquer parfois l'ouverture d'un canal de communication. C'est d'abord la colère d'avoir été frappé qui émerge (et peut même donner le goût de frapper à son tour). Ces gestes ne sont pas réellement graves dans la mesure où les coups de sont pas donnés dans le but de blesser mais pour refaire le lien.

Une telle tactique de communication peut paraître surprenant à première vue, surtout à l'ère où le moindre geste intense est facilement qualifié de violent et de ce fait considéré comme devant être banni. Je pense qu'au contraire l'intensité émotionnelle au coeur d'une relation intime passe par l'expression physique. Nous acceptons plus facilement l'expression physique de l'amour. Le corps à corps est souvent l'expression la plus satisfaisante de nos sentiments. La colère entre intimes, lorsqu'elle est très forte, a aussi tendance à s'exprimer physiquement. Dans la mesure où il ne s'agit pas d'une démonstration de force, dans la mesure où l'échange n'a pas pour but de blesser et que les partenaires sont en contrôle, rien ne justifie d'éliminer cette forme d'expression.

En résumé, avant de tirer une conclusion sur les échange physiques agressifs dans un couple, il est sage de chercher à en comprendre la fonction. Il est nécessaire d'avoir des explications franches sur ce sujet et sur les effets de ces comportements sur chacun. Il est important aussi de noter qu'on ne peut pas faire l'économie de l'expression verbale. Elle est nécessaire pour transmettre notre vécu dans sa subtilité, pour l'exprimer complètement ainsi que pour nourrir la relation.

 
La méchanceté existe-t-elle ?

    Je me questionne beaucoup sur le sujet de la méchanceté mais j'ai remarqué que vous ne touchiez jamais ce thème. Existe-il des gens foncièrement méchants? Je ne parle pas des réactions hostiles quand il y a une offense, mais des personnes qui seraient méchantes par nature.

    Une personne de mon entourage réagit d'une façon soudaine, imprévisible et avec une telle méchanceté que je ne peux pas comprendre. Je n'arrive pas à relier son attitude à une situation qui pourrait justifier une telle réaction. Comme cette personne ne répond pas à mes invitations à en discuter, je ne peux comprendre son attitude qu'en admettant que la méchanceté pure existe. Est-ce possible? Sinon comment comprendre?

Réponse
    Question morale
Clarifions d'abord un point important : en parlant de méchanceté, on soulève une question morale et non une question de psychologie. La personne méchante cherche délibérément à faire du mal alors que la personne bonne cherche à faire du bien.

Pointer le méchantCette dimension de la question ajoute une complexité supplémentaire car elle suppose un système de valeurs particulier permettant de déterminer qu'est-ce qui est bien et qu'est-ce qui est mal. Or, la définition du bien et du mal n'a rien d'universel même si nous nous plaisons tous à croire que notre système de valeurs est le meilleur.

    Sadam Hussein est-il méchant? On trouverait facilement des millions de personnes pour l'affirmer sans la moindre hésitation. Pourtant, aux yeux de plusieurs autres, il est un héros, un leader important, un rempart contre le mal. Le méchant, aux yeux de plusieurs millions d'autres personnes, c'est plutôt George W. Bush. Et les deux groupes sont convaincus d'avoir objectivement raison.
Comme psychologue, je ne suis pas vraiment en mesure de répondre aux questions morales. J'ai des opinions et des valeurs, comme tout le monde, mais elles ne sont pertinentes que pour la gouverne de ma propre vie. C'est donc aux dimensions psychologiques de la question que je vais tenter d'apporter des éléments de réponse.

    Question psychologique
D'un point de vue psychologique, la question est complexe. Parlons-nous d'une réaction particulière à un moment donné ou d'une caractéristique typique de la personne?
    Quand on dit, par exemple, qu'une personne est agressive, on peut vouloir dire qu'en ce moment elle est en colère. On parle alors de la colère en tant qu'émotion. Mais on peut aussi vouloir dire qu'elle est souvent en colère, qu'elle est trop souvent ou la plupart du temps agressive. On parle alors de l'agressivité comme trait de caractère, un trait assez marqué pour qu'il permette de définir la personne elle-même.

    On parle alors d'un trait relativement permanent et invariable, d'une façon de réagir qui ne dépend plus de la situation particulière mais de la personne elle-même. L'agressivité n'est plus une émotion, mais une façon typique de réagir, indépendamment des émotions qui pourraient être présentes. En fait, on peut même dire que l'agressivité est alors un moyen de se protéger de ses émotions (mécanisme de défense) plutôt qu'une forme d'expression.

    Émotion ou défense
Dans la question ci-dessus, on se demande s'il existe des personnes méchantes par nature. Il s'agit clairement d'un trait de caractère ou d'un type de personnalité. La question devient donc équivalente à : "Est-il possible que, typiquement, une personne cherche délibérément à faire du mal ?". Et même : "Est-il possible qu'elle le fasse à un point tel qu'on puisse la définir par cette tendance ?". Examinons cette question reformulée.

Tout le monde peut le constater assez souvent, il arrive effectivement que certaines personnes cherchent à faire du mal (infliger de la douleur, blesser, humilier, faire de la peine, écraser, etc.) à d'autres. En fait, dans certaines circonstances extrêmes, on peut penser que toute personne pourrait vouloir faire du mal à un autre et même le tuer. Ce sont surtout les circonstances qui expliquent ces événements. Si la menace est très grande et si l'urgence est élevée, la réaction défensive naturelle peut devenir violente ou destructrice. Qu'on appelle ça instinct de conservation ou légitime défense, on reconnaît qu'il est sain pour un être vivant de faire le nécessaire pour survivre, quitte à utiliser des moyens extrêmes.

Dans ce cas, on ne pense pas à parler de méchanceté. On comprend que c'est le devoir de la personne de faire le nécessaire pour survivre. On peut regretter les conséquences ou désapprouver le geste sans en faire l'élément fondamental de son identité. La "méchanceté" est alors l'équivalent de l'agressivité-émotion que j'évoque plus haut: une réaction appropriée à la situation.

Mais existe-t-il des personnes qui agissent ainsi plus fréquemment, au point où doive considérer qu'il s'agit d'une caractéristique personnelle plus que d'une réaction à la situation? Il faut bien reconnaître que certaines personnes sont effectivement plus portées à la violence, la vengeance, la cruauté ou la haine. De même, certaines personnes ont plus tendance que d'autres à manifester leur colère en posant des gestes blessants ou destructeurs. Il semble même évident que cette façon d'agir fait souvent partie de leur identité. Elles vont jusqu'à se vanter d'être impitoyables avec leurs ennemis ou leurs adversaires. Dans ce cas, la "méchanceté" est plutôt l'équivalent de l'agressivité-défense.

On pourrait en conclure tout simplement qu'il existe effectivement des personnes méchantes et que la question est réglée. Mais pour un psychologue cette conclusion n'est pas satisfaisante: en plus de constater les faits, il faut en comprendre les mécanismes. Ce n'est qu'en nous appuyant sur cette compréhension que nous pouvons déterminer s'il est juste ou pertinent de considérer qu'une personne est effectivement cruelle et si elle l'est au point de pouvoir être définie par cette tendance.

    Les types de "méchanceté"
Il faut distinguer au moins deux genres de personnes dans ce groupe. On peut les appeler "l'agressif" et "le cruel". Chacun est spécialiste dans l'art de faire mal, mais de façon différente et pour des motifs différents.
      La personne "agressive"
C'est la personne qui exprime son insatisfaction en frappant. Elle peut être en colère, mais elle peut être frustrée, embarrassée, inconfortable ou confuse. Sa réaction émotive est peu claire mais son action est prévisible: elle cogne sur celui qui est à sa portée, surtout s'il est incapable de se défendre. Selon ses antécédents, elle peut frapper physiquement ou verbalement, ouvertement ou de façon insidieuse. Mais toujours, elle se soulage de son inconfort intérieur en s'attaquant à l'autre, plus faible autant que possible. Sa "méchanceté" est clairement une façon d'éviter de ressentir les émotions qu'elle pourrait éprouver.

Typiquement, cette personne a été elle-même victime de violence; elle reproduit une façon de réagir qu'elle a apprise auprès des personnes qui avaient à la fois de l'importance pour elle et un pouvoir réel sur sa situation. Ayant appris à vivre dans ce contexte, cette personne n'a jamais eu l'occasion d'apprendre à accueillir ses réactions émotives et à leur faire la place qui leur revient. Ses moyens d'expression sont sous-développés et son expérience subjective est relativement informe. C'est surtout l'évitement de l'angoisse qui déclenche ses crises de colère et celle-ci se dirige vers n'importe quelle cible facile (disponible sur place et sans défense).

Il s'agit donc d'une personne dont le développement émotionnel est très limité et dont les moyens d'expression sont rudimentaires. La méchanceté est ici une forme d'auto-protection rendue nécessaire par un sous-développement.

L'explosion de colère sert essentiellement à neutraliser l'inconfort. Son succès dépend surtout de la réaction des autres devant cette explosion plus ou moins violente. Si les autres se laissent intimider ou maltraiter, la fuite est efficace et le soulagement est immédiat. Mais si la cible choisie refuse de se laisser utiliser ainsi, l'agressif est désarçonné et son malaise augmente. La plupart du temps, il reste sans moyens devant une telle réponse et cherche une cible plus facile à utiliser pour se soulager.
      La personne "cruelle"
Il s'agit de celle qui prend plaisir à faire souffrir. La souffrance peut être physique (martyriser, blesser ou tuer des animaux, voire des humains) ou psychique (les attaquer dans leur identité, leur estime de soi ou leur confiance). Les personnes moins développées et moins éduquées ont plus facilement tendance à recourir à la cruauté physique, mais les mécanismes sous-jacents sont à peu près équivalents.

En réalité, ce n'est pas vraiment la souffrance de l'autre qui donne du plaisir à la personne cruelle. La satisfaction (qui ressemble à un plaisir) vient plutôt du pouvoir que procure le fait de soumettre l'autre à travers la souffrance qu'on lui inflige. Il faut y regarder de plus près pour comprendre en quoi ce pouvoir est-il si important et quelle sorte de plaisir il procure, car ce pouvoir n'est en fait qu'un moyen, une façon d'atteindre un autre but encore plus important.

Le pouvoir recherché peut être de deux genres: il s'agit soit de se rendre important pour l'autre (une façon d'être en relation en rendant l'autre dépendant), soit de se rassurer sur sa puissance et sa valeur en détruisant à la racine toute valeur et toute force chez l'autre (une façon d'éviter de se sentir inadéquat).

Dans le premier cas, la personne cruelle cherche à créer et maintenir une relation dont elle a besoin pour exister. Son incapacité de ressentir ses propres émotions l'amène à une impression de vide. Les réactions intenses de sa victime lui donnent l'impression de vivre; elles lui servent surtout à exorciser les expériences douloureuses de son passé. Contre son sort insoutenable, elle s'est fabriqué une armure d'insensibilité protectrice qui l'empêche maintenant de vivre elle-même sa douleur.

Dans l'autre cas, la cruauté sert de protection contre l'insécurité. La personne qui ne peut se permettre la moindre faiblesse éprouve le besoin de se rassurer constamment sur sa valeur, sur son importance. En s'affirmant comme supérieure, elle calme temporairement ses doutes et ses angoisses. Comme toutes les personnes qui se sentent inférieures sans pouvoir l'admettre, elle tente d'écraser tous ceux qui l'entourent dans l'espoir de se rehausser. Mais même en devenant tyrannique, l'apaisement ainsi obtenu est toujours très éphémère; le mépris, les humiliations et les reproches doivent être constamment répétés pour apaiser l'angoisse qui renaît sans cesse.

En somme, il faut conclure que la personne "cruelle" ne fait que se défendre aux dépens de ceux qui se trouvent sur son chemin afin de masquer sa propre fragilité. Elle s'en prend aux plus vulnérables non seulement parce qu'ils sont des proies plus faciles, mais aussi parce qu'elle reconnaît confusément chez eux sa propre fragilité qu'elle est incapable d'affronter directement.

 
Blâmer la victime

    Vous affirmez que c'est toujours avec notre permission que quelqu'un nous fait souffrir de façon régulière. Il me semble que c'est une généralisation grossièrement inexacte. Je suis d'accord avec le fait que chacun ait le devoir de se protéger contre les abus et d'affirmer sa désapprobation en situation d'agression. Nous sommes responsables de nous-mêmes, certes, mais il ne faut pas aller jusqu'à se culpabiliser d'avoir été agressé.

    Certains psy accusent les victimes au lieu de leur apporter le soutien et l'aide dont elles ont besoin. En agissant ainsi, ils font le jeu du pervers en se servant de son arme la plus puissante: la culpabilité. Cette façon de faire enfonce encore la victime en lui faisant porter le blâme au lieu de reconnaître ses qualités.

    Pourriez-vous approfondir votre position à ce sujet.
Réponse

Il faut avant tout distinguer responsabilité et culpabilité. La différence entre ces deux notions contient l'arme la plus puissante pour sortir des situations où on est victime d'abus, de harcèlement ou d'agression. C'est en confondant les deux qu'on entretient le pouvoir artificiel et en grande partie illusoire du bourreau. Un exemple simple aidera à faire ces distinctions.

    Monique me dit qu'elle ne peut se soustraire aux exigences tyranniques de son mari. Elle m'explique qu'il deviendra violent au premier signe de rébellion. En réponse à mes questions, elle m'explique qu'il va la blâmer de façon méprisante et dégradante, au point de l'écraser complètement. Devant mon insistance, elle accepte d'imaginer concrètement ce qu'il pourrait lui dire et de quelle façon il le ferait. La conclusion lui semble évidente: cette agression serait intolérable et ne la conduirait nulle part.

    Elle est bien surprise lorsque je lui demande: "Et qu'est-ce que vous auriez à lui dire à ce moment?". Après un moment d'angoisse et de confusion, elle découvre enfin la réponse qui traduirait bien son opinion et sa position, mais elle s'empresse de me dire qu'il serait impossible de l'affirmer car son mari deviendrait alors encore plus violent. Nous reprenons le même cycle à quelques reprises: "Qu'est-ce qu'il fait alors?" "Et qu'est-ce que vous auriez à dire maintenant?" en prenant soin de vérifier à chaque étape si sa réponse est juste et complète. Et petit à petit, Monique découvre qu'à chaque étape et malgré l'escalade dans la violence, elle reste vivante et peut toujours trouver en elle une réponse adéquate, pour peu qu'elle accepte de consulter son expérience, de s'accorder à ses propres yeux le droit de parole.
Blâmer la victimeCe qui engendre la force nouvelle chez la personne qui fait ce type de cheminement, c'est le fait qu'elle s'occupe à connaître sa position au lieu de ne regarder que son bourreau. Tant qu'elle accepte de se consulter, d'interroger son expérience intérieure et de chercher comment elle pourrait exprimer adéquatement sa position, elle neutralise efficacement les efforts de celui qui l'agresse. Elle redevient le sujet de son existence du moment au lieu d'accepter de devenir simplement l'objet de l'autre, l'instrument de son abus.

Lorsque je parle de consentement à l'abus, je fais allusion au fait que le pouvoir réel du bourreau n'est jamais plus grand que celui qu'on lui cède. C'est parce qu'on accepte de se soumettre qu'il devient capable d'abuser de nous. Même la menace physique n'y peut pas grand chose. Une arme peut nous amener à choisir de faire semblant d'être soumis, mais elle ne peut nous forcer à ignorer notre point de vue sur la situation. Le vrai déni de nous-mêmes ne peut venir que de nous et ne vient habituellement que de nos peurs, fondées ou non, adéquates ou démesurées.

La culpabilité est une arme puissante parce qu'elle s'attaque justement à cette conscience de notre identité, à notre position intérieure. En acceptant de considérer le point de vue de l'autre sans nous interroger sur le nôtre, nous donnons à celui qui abuse le pouvoir de nous détruire. En fait, nous éliminons nous-mêmes notre identité.

Malheureusement, les personnes qui deviennent des victimes sont souvent aveugles sur ce point. Elles ont tendance à croire qu'en se soumettant elles parviendront à éviter le pire, qu'en s'inhibant elles mettront fin à l'abus, qu'en disparaissant elles se mettront hors d'atteinte. En réalité, ces tactiques défensives sont naïves car elles sont les armes principales de celui auquel elles n'osent pas tenir tête. C'est leur collaboration qui détruit leur solidité intérieure.

C'est alors qu'on en vient à la tentation d'accuser le bourreau d'être méchant, cruel, inhumain. La tactique est vouée à l'échec car elle repose sur un jugement moral qui n'a aucun effet sur la personne qu'il vise. Le bourreau ne se sentira jamais coupable devant un tel argument. Le seul effet ce cette accusation, c'est d'affaiblir encore la victime en la privant d'une réponse efficace.

La personne qui subit un abus ou un harcèlement n'est pas coupable des actes de celui qui l'accable ni même vraiment coupable de céder à son emprise. Mais elle est la seule responsable de lui résister, c'est à dire la seule capable de réagir (les gestaltistes disaient, en anglais, "response-able"). Si elle abandonne cette capacité et recule devant cette responsabilité, elle se livre en pâture à ceux qui ont besoin d'une victime pour se rassurer sur eux-mêmes.

 
Ambivalence de la victime

Concernant ce qui conduit à demeurer une victime : j'aurais aimé un développement sur l'ambivalence que provoque l'agression dont on a été victime. Je pense que cette ambivalence peut nous interdire pour longtemps de sortir de ce rôle de victime: je voudrais vraiment insister sur cet aspect et souhaiterais que vous le développiez: le rôle de l'ambivalence, et la façon de se définir en tant qu'objet de désir.

J'ai personnellement ressenti très cruellement pendant mon enfance, avec beaucoup de désarroi et de détresse, des cruautés enfantines ou adolescentes, une certaine forme de harcèlement moral . Bien sûr mon histoire familiale et mes propres réactions ne sont pas étrangères à ma situation de "victime".

J'ai eu tout au long de mon existence du mal à aller vers les autres et du mal à ressentir de la confiance envers les autres, comme envers moi-même . Je me suis isolée de moi-même, prêtant ainsi le flanc aux comportements agressifs ou méfiants. Soumise à un certain harcèlement, tant dans mon milieu extérieur que familial, j'ai développé une dépression cachée à partir de l'âge de 12 ans, un pessimisme foncier et autodestructeur.

victimisation J'aurais aimé aussi que votre texte reconnaisse la souffrance qui est à la source du processus de victimisation, sans nécessairement la renvoyer à l'estime et au respect de soi mais également et préalablement à ce qui interroge le sens des relations humaines: le besoin d'amour, de relation constructive à l'autre sans tentative binaire d'affirmation de soi au détriment de l'autre, le besoin de partager autre chose que des intérêts, le besoin de croire à la générosité dans les rapports humains. Vous parlez de «règles du jeu», mais on est amené parfois à se demander si précisément le jeu en vaut la chandelle; savoir quel est l'objet du désir...

Il me semble que tout ramener à l'estime de soi c'est aussi prétendre qu'on n'a pas le droit à être faible ou démuni à un moment, simplement inconscient des moyens à notre disposition. C'est nier toute objectivité à l'agression, c'est nier la dimension de souffrance et de peine, l'importance du poids du vécu dans la répétition des situations qui peut être également un appel au secours. C'est confondre aussi un attachement éventuel à des valeurs avec un mépris de soi; c'est nous "enlaidir" d'avantage (et dieu sait qu'on en n'a pas besoin). C'est sur dimensionner l'aspect subjectif et dénier l'aspect objectif de l'agression. Or être dans le contrôle émotionnel constant n'est pas nécessairement le remède. Il me semble que plus on a été "bien éduqué" (enfin une bien mauvaise bonne éducation !), plus on se trompe sur "les règles du jeu", et moins on les accepte.

Merci à votre site d'exister. J'ai apprécié particulièrement l'aspect poétique qui transcende l'analyse psychologique: ça fait du bien! Comme votre boîte à outils. Et, bien sûr, le forum.


Réponse

    L’ambivalence de la victime
Bien que je reconnaisse les besoins d’amour, d’inclusion, et de reconnaissance qui poussent la victime à tolérer l’intolérable, il n’en demeure pas moins que c’est fondamentalement le manque d’estime de soi et l’incapacité de se respecter qui paralyse la victime dans sa position. Car l’ambivalence envers le «bourreau» n’est pas l’apanage de tous.

Les besoins d’amour et d’inclusion sont probablement plus forts chez l’enfant que chez l’adulte. Ils le sont certainement par rapport au parent «bourreau». D’une part parce que ce dernier est son unique référence quant à sa valeur et d’autre part parce qu’il est totalement dépendant de lui. Aussi, l’enfant qui est déjà fragilisé parce qu’il subit des traitements dégradant de la part d’un parent ou des deux aura-t-il tendance à reporter ses besoins affectifs sur ses pairs ou sur d’autres adultes significatifs. Il n’a pas la «force morale» pour se défendre ou se soustraire à ces traitements.

Lonesome cowboyPar contre, l’enfant sécurisé quant à sa valeur dans son contexte familial ne vivra pas, du moins pas aussi vivement, cette ambivalence. Il aura suffisamment de considération pour lui-même pour devenir intolérant aux mauvais traitements quels qu’ils soient. Il ne saura peut-être pas se défendre devant l’adulte qui l’attaque mais il cherchera de l’aide, notamment auprès de ses parents. Il ne saura peut-être pas se défendre du harcèlement perpétré par ses pairs mais il n’aura pas de doute au fond de lui sur l’illégitimité de ce jeu de force. Cela s’explique par le fait que sa «force morale» est supérieure à celui qui, à l’instar de son milieu familial, se dévalorise.

Contrairement à l’enfant qui ne discrimine pas aussi facilement, l’adulte qui tolère d’être bafoué ne tient pas toujours à être aimé et apprécié par celui qui le maltraite. Souvent même, il n’a que du mépris pour cet être. Mais il est vrai que l’on trouve chez certains adultes une ambivalence semblable à celle de l’enfant. Notamment chez ceux qui sont victimes de leur conjoint. Dans ce cas, il s’agit d’un «transfert» affectif où le conjoint est le représentant du parent qui jadis s’imposait d’une manière semblable. Cette situation est passablement compliquée, trop pour l’expliciter dans le cadre de cette réponse. Mais on trouvera un aperçu de ce qui est vécu dans un tel cas dans les articles suivants: «Dépendance affective et besoins humains», et «Se renier par la dépendance affective» .

    La faiblesse de la victime
Bien sûr se constituer en victime est une manifestation de faiblesse. L’estime de soi est basse ce qui entraîne une incapacité à se défendre. La personne ainsi démunie présente effectivement des déficiences. Cela dit, il n’est pas question d’avoir ou pas le droit d’être faible. La faiblesse est ici une réalité, un fait. Et il vaut mieux la reconnaître si on veut lui trouver un remède. Le fait de reconnaître une déficience chez la victime ne nie en aucune façon sa souffrance. Au contraire on sait que sa fragilité est responsable de son impuissance et que cet état peut engendre une grande détresse.

Il est évident que la fragilité de la victime ne justifie pas qu’on l’opprime. Je n’ai pas beaucoup insisté dans le texte «Être victime ou non» sur les caractéristiques et le vécu du «bourreau» mais il est clair à mes yeux qu’il faut avoir de sérieux problèmes personnels pour se comporter ainsi.

    La souffrance de la victime
Je n’ai pas insisté dans le texte sur la souffrance de la victime. Il s’agit certainement d’une lacune. Elle est indéniable. La cruauté fait toujours mal, d’autant plus qu’elle n’a pas de sens au yeux de la victime. L’injustice suscite de la révolte mais la victime ne peut jamais manifester celle-ci car elle a trop peur des représailles. Elle est donc aussi aux prises avec la peur. Peur d’être blessée, peur d’empirer sa situation, peur de l’inconnu qu’elle appréhende au plus négatif... Et la solitude! Qui peut comprendre? Qui peut la défendre? Qui peut la consoler? Elle patauge seule, tentant de sauver sa peau, espérant que cela s’arrête mais bien consciente de son impuissance.

L’impuissance aussi est difficile à vivre. Avoir l’impression de ne rien pouvoir faire pour que cela s’arrête. Être à la merci des caprices d’un plus fort... Tout cela suscite de l’amertume chez un être parfois trop jeune pour être accablé par une telle calamité (comme ceux qui subissent des abus sexuels ou des sévices corporels). Mais quel que soit l’âge, les mauvais traitement marquent: il minent la confiance, font perdre des illusions montrant une face du monde qui existe bel et bien. Tout ce vécu peut mener à la dépression s’il n’est pas traité adéquatement. Mais il peut aussi secouer les valeurs de la victime et la déterminer à prendre davantage de contrôle sur sa vie.


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    Le psy virtuel est à votre disposition. Pour 50$ (canadiens) un de nos psychologues consacrera 30 minutes à vous répondre s'il estime pouvoir vous être vraiment utile. Il s'agit d'un genre de consultation individuelle et vous aurez la réponse en 3 jours.

    Voyez les détails ici: http://redpsy.com/virtuel/question.html


  2. Une question de clarification ou d'approfondissement dont la réponse est publiée sur le site.

    Les auteurs des articles répondent gratuitement aux questions d'intérêt général. Les réponses sont des principes généraux dont chacun doit évaluer la pertinence pour sa propre situation. Il s'agit d'une intervention éducative et non d'une consultation personnelle. Les psychologues répondent à la fin du mois aux questions qui concernent l'article du mois courant. Ils répondent aux autres questions au moment qui leur convient.

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