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Les psychologues humanistes !


Être victime ou non

Par Michelle Larivey, psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
"La lettre du psy"
Volume 7, No 5b: Mai 2003


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Résumé de l'article

Qu'est-ce qui fait que certaines personnes sont une cible facile pour ceux qui veulent abuser d'elles? En l'illustrant de plusieurs exemples concrets, Michelle Larivey décrit le jeu de forces et l'interaction pernicieuse qui s'établissent entre le "souffre-douleur" et son "bourreau". Elle explique pourquoi ces personnes tolèrent cette injustice et sont incapables de se défendre. Elle indique enfin comment il est possible d'agir sur la situation et même d'abandonner définitivement cette attitude de "victime consentante".


Table des matières

    • Introduction
    • Quelques exemples
    • Qu’est-ce qui se passe en réalité?
    • Pourquoi accepte-t-on d’être une victime?
    • Comment sortir du rôle de victime consentante?
    • Conclusion


Introduction

Tout le monde peut se trouver en position de victime. On peut être victime d’un accident, d’un acte terroriste, d’une erreur judiciaire, d’agression physique ou psychologique... Essentiellement on appelle victime quelqu’un qui «subit» un tourment infligé contre sa volonté.

Dans une situation donnée, certaines personnes ont naturellement tendance à devenir des victimes car elles n’ont pas les moyens de se défendre contre l’agression qui leur est infligée. C’est le cas de toute personne vulnérable physiquement ou psychiquement, comme les enfants, les vieillards, les malades, les déficients mentaux. Mais c’est aussi le cas de ceux qui, par leur attitude, prêtent le flanc aux abus.

On pourrait dire que, par définition, la victime n’est aucunement responsable de son sort. Elle pâtit d’un acte qui lui vient de l’extérieur: l’action d’une autre personne ou un “acte de Dieu” comme on désigne souvent les cataclysmes naturels. Dans beaucoup de cas, en effet, la victime n’y est pour rien dans ce qui lui arrive. Mais il arrive aussi assez souvent qu’elle participe à ce qu’on lui fait subir.

Il n’y a pas matière à nous inquiéter s’il nous est déjà arrivé d’être la victime de quelqu’un ou d’un système, surtout si nous avons compris comment cela a pu arriver et si nous avons tiré les leçons de cette expérience. Mais si nous sommes souvent dans une telle situation, il est justifié de croire que nous avons un grave problème. Il est alors urgent de comprendre comment nous contribuons au mauvais traitement qui nous est infligé et d’apprendre à nous sortir de ce scénario autodestructeur.

Voyons, à travers quelques exemples, comment quelqu’un peut contribuer lui-même à se confiner dans le rôle de victime.


Quelques exemples

    François

François est le souffre-douleur des «durs» de sa classe. Ces derniers ne manquent aucune occasion de le ridiculiser aux yeux des autres garçons. Il lui lancent des injures, le frappent. Ils réussissent même parfois à mobiliser la classe entière qui scande des encouragement à quiconque attaque François. Il n’est pas rare d’observer le pauvre gamin penaud entouré d’une bande de jeunes qui se moquent de lui, l’injurient ou le frappent.

Ravage François a eu droit à ce traitement de la part de ses compagnons de classe pendant presque toute la durée de ses études primaires et secondaires. Puis un jour cela a cessé radicalement. Il n’a plus subi ces sévices à compter du jour où il a cessé de les tolérer!


    Élizabeth

Élizabeth est une professionnelle responsable, compétente et efficiente. Elle est très appréciée de ses supérieurs. Pourtant, elle a dû changer d’emploi régulièrement parce qu’elle souffrait trop du traitement que lui infligeait son chef d’équipe. Tombe-t-elle, par un curieux hasard, sur des coordonnateurs sadiques qui cherchent à détruire sa confiance? Est-ce qu’une autre explication rendrait mieux compte de ce qui se passe?


    Henri

Henri ne ferait pas de mal à une mouche. Il est, depuis toujours, le souffre-douleur de sa femme. Au nom du principe selon lequel il est important de «ne rien garder sur le coeur», elle se sert de lui comme exutoire, l’agressant lorsqu’elle est en colère contre les autres et le dénigrant à tout propos lorsqu’elle «n’est pas dans son assiette». Dans l’espoir d’être moins blessé par ce comportement, Henri se dit qu’il a épousé une furie et qu’il n’y a rien à faire à cela. Heureusement, elle a aussi de belles qualités!

Les rationalisations d’Henri (les explications qu’il se donne pour mieux tolérer l’intolérable) ne l’empêchent pas d’être atteint chaque fois par l’attitude de sa femme. Il retient ses réactions, ce qui contribue à l’éteindre de plus en plus. Ses efforts pour être raisonnable ne l’empêchent pas non plus de perdre son estime de lui-même car il sait, au fond, qu’il a peur de réagir. Il a peur d’envenimer la relation, peur de se faire blesser davantage... peur de perdre sa femme. Petit à petit, il dépérit psychiquement.


    Blaise

Blaise est un professionnel compétent, mais il sent sa situation menacée depuis l’arrivée de sa nouvelle patronne. Elle ne semble pas l’apprécier et, sans connaître à fond la nature de sa tâche, elle le pousse à faire des changements qui ne conviennent pas à la nature de ses responsabilités et surtout à la qualité de production à laquelle il aspire.

Blaise se sent menacé. Il craint de perdre son emploi, d’autant plus qu’il perçoit à travers divers signes l’engouement de sa directrice pour un de ses collègues. Cette situation le rend de plus en plus anxieux. Il se fait du souci et son travail s’en ressent. Il en vient peu à peu à ne plus se trouver à la hauteur et il est certain que sa patronne partage cette opinion. Anxieux et incapable de vérifier ses inquiétudes, il est engagé dans un processus où il perd de plus en plus ses moyens et va jusqu’à donner raison à sa supérieure. C’est au bord de la dépression qu’il reçoit de son médecin un congé de maladie soulageant mais terriblement inquiétant.


    Diane

Diane pressent la volonté de sa patronne de la déloger de son poste. Elle sait que ce n’est pas pour des raisons d’incompétence: elle assume cette fonction avec brio depuis plusieurs années et ses supérieurs n’ont toujours eu que des éloges pour son efficience et son dévouement à l’entreprise. Elle ignore les vrais motifs de sa patronne, mais soupçonne qu’ils relèvent d’un tout autre agenda car elle observe un espèce de harcèlement analogue envers certains de ses collègues.

Refusant de se laisser éliminer sans se défendre, elle engage des procédures avec l’aide du syndicat. Ceci lui permet de quitter son emploi avec des compensations qui limitent ses pertes financières, mais elle constate par la suite que la réorganisation de sa vie est très difficile; c’est au plan psychique qu’elle a subi les dommages les plus importants. Se sentant trahie par l’entreprise à laquelle elle était si dévouée depuis si longtemps, elle est révoltée de constater l’appui que la direction, par son silence, accorde à cette injustice. Elle ne voudrait plus retourner dans un milieu aussi toxique, mais elle se retrouve pleine de rage impuissante qu’elle ne parvient pas à évacuer et qui se transforme en une lourdeur permanente au creux de son estomac.


Qu'est-ce qui se passe en réalité?

Voyons comment et pourquoi cela se passe ainsi pour chacun d’entre eux. Tentons de comprendre ce que chacun vit et pourquoi il se comporte ainsi. Cela nous permettra d’identifier comment il pourrait être possible de ne pas adopter un rôle de victime ou de sortir de ce scénario.


    François

RavageFrançois ne s’aime pas. Il est légèrement rondelet et physiquement peu habile, ce qui l’amène à éviter autant que possible les activités physiques. C’est sur beaucoup de plans qu’il n’a pas confiance en lui, mais c’est surtout dans les domaines qui sont valorisés par les jeunes de son âge. Aussi, la plupart du temps, il reste en retrait, observateur plutôt qu’acteur.

Au lieu de l’encourager à s’expérimenter dans le sport et les autres domaines où il réussit mal, ses parents le consolent et lui disent de ne pas s’en faire. Ils adoptent la même attitude à propos des mauvais traitements qu’il subit de la part de ses camarades. Ils lui recommandent de plus de ne pas se défendre afin de ne rien envenimer et l’encouragent à se placer «au-dessus» de tout cela.

Les camarades perçoivent très bien ce manque d’estime de soi chez François. Ils sont conscients de son peu de respect pour sa propre personne et ils le méprisent de cela. Il est probable aussi que la combinaison de son manque de respect et de son attitude de victime soulève leur colère. En effet, François ne se défend jamais devant les manifestations de leur agressivité. C’est ce qui les amène à augmenter chaque fois la gravité de leur agression dans l’espoir de rencontrer les limites à respecter. Ils sont à la recherche d’une résistance suffisante pour les impressionner.

François et ses parents craignent qu’une réaction à l’agression n’ait d’autre résultat que de l’envenimer. Mais c’est précisément le contraire qui se produit. Les jeunes recherchent naturellement les limites pour baliser leur comportement. Les humains ont besoin de se faire imposer des limites claires pour déterminer le moment où ils doivent s’arrêter.


    Élizabeth

Élizabeth ne parvient pas à s’appuyer sur son sentiment de compétence professionnelle pour faire obstacle aux agressions de ses coordonnateurs. Par exemple, lorsqu’ils cherchent à la déstabiliser en n’accordant aucune importance à un rapport qu’elle a préparé avec soin, elle ne met pas vraiment en doute la valeur de son travail; elle enrage sans le manifester ouvertement. Lorsque son coordonnateur l’infantilise en lui imposant des règles inutiles, elle se révolte intérieurement mais ne laisse rien paraître. On pourrait dire qu’elle ne se respecte pas assez elle-même pour manifester son indignation devant un geste arbitraire ou une injustice. Elle ne dénonce jamais ces injustices; elle rage intérieurement ou pleure secrètement sur son sort. Elle se replie sur elle-même au lieu de contre-attaquer. Avec le temps, l’accumulation des attaques et son absence de réaction la minent. Elle frôle la dépression.

Dans son incapacité à considérer comme inacceptable le traitement qu’on lui fait subir, Élizabeth se rend complice de ces sévices: son silence laisse croire qu’elle est d’accord avec l’attitude de son agresseur. Selon elle, c’est la crainte d’empirer la situation et de perdre son emploi en se mettant cette autorité à dos qui explique son manque de réaction. Mais en réalité, cette peur perdrait beaucoup d’importance si elle s’aimait d’avantage. Elle choisirait de respecter ce qu’elle éprouve au lieu de se soumettre automatiquement!


    Henri

Henri adopte le rôle du garçon raisonnable en passant par-dessus les affronts que lui fait son épouse. Au début, il lui fallait un effort substantiel pour éteindre la rage et la tristesse qui montaient en lui à chaque agression. Maintenant, c’est beaucoup plus facile d’y arriver. En fait, toutes les bonnes raisons qu’ils s’est données pour se rendre insensible on réussit à faire de lui un homme éteint. C’est pourquoi il se retrouve souvent assailli par une angoisse sans cause apparente. Il ne sait pas que cette angoisse est un cri de son organisme qui ne peut tolérer ce traitement. Il ne voit pas non plus de lien entre sa phobie «d’étouffer» dans certains lieux et «l’étau» dans lequel il s’étreint pour ne pas réagir à sa femme. Il n’a pas encore réalisé que sa tactique d’évitement le tue à petit feu.


    Blaise

Blaise n’ose pas se servir de son «pouvoir de compétence» pour résister aux pressions de sa supérieure. Il renonce à exercer l’influence que celle-ci lui procure et pour laquelle on lui paie son salaire. Il renonce à ce pouvoir réel même s’il sait que sa patronne est incompétente dans son domaine (non seulement elle est nouvelle au département mais elle ne connaît pas sa spécialité).

Il se laisse intimider par l’assurance de cette dernière même s’il la sait fausse. Il en vient donc à «reculer sur ses positions» au moindre obstacle ou après les avoir justifiées timidement. Il obéit malgré son désaccord «professionnel» et, par sa passivité, il se discrédite lui-même.

Blaise augmente en plus son anxiété en ne cherchant pas à vérifier s’il est vrai que sa patronne n’a pas confiance en lui, qu’elle s’apprête-t-elle à lui soutirer son poste. Au lieu de cela il s’inquiète, se fait du mauvais sang. Il y consomme une énergie folle qu’il pourrait autrement consacrer à une action plus productive ou bénéfique.

Il ne recherche pas le support des autres mais choisit l’isolement. Il ne se fie pas non plus aux sentiments que déclenchent en lui cette agression destructrice. Ses émotions sont fortes, mais il les calme en absorbant des calmants de toutes sortes.


    Diane

RavageLe cas de Diane est différent de tous les autres ci-dessus car elle est plus lucide sur sa situation. Elle en est venue à percevoir clairement la perfidie dont elle est victime. Elle décode bien le jeu de pouvoir et la rivalité personnelle qui animent sa patronne. Mais comme elle se trouve aux prises avec ce qu’elle considère comme la plus haute autorité, elle se croit impuissante à faire changer le cours des choses. Elle n’ose pas envisager, par exemple, de s’adresser au conseil d’administration de l’entreprise car elle sait qu’elle a déjà été victime de calomnies et parce qu’elle ne veut pas risquer d’y essuyer un échec. Elle ne tente pas non plus de s’unir aux collègues qui ont subi un sort semblable pour constituer une force de résistance car elle craint les dénonciations et ne peut savoir comment ils interprètent la situation. En fait, le harcèlement l’a atteinte au point où elle ne veut plus consacrer d’énergie à lutter pour l’équité.

Sa démission lui coûte plus cher qu’elle ne le soupçonne. En effet, en permettant à son «bourreau» de s’en tirer ainsi, en acceptant de dissimuler les motifs réels de sa démission, elle assène un dur coup à son estime d’elle-même. Elle sait très bien qu’elle ne va pas jusqu’au bout, qu’elle ne prend pas tous les moyens pour se faire respecter.

Manque-t-elle de courage, de ténacité, de sécurité? Au fond, elle n’a pas suffisamment de considération pour elle-même pour accorder la priorité à son intégrité, pour sauver son honneur en faisant savoir haut et clair qu’elle ne mérite pas un tel traitement. Elle tente plutôt de partir la tête haute en limitant les dommages à son orgueil. Mais en tentant de protéger son orgueil, c’est son estime d’elle-même qu’elle sacrifie. Il n’est pas étonnant qu’elle se retrouve ensuite déprimée, incapable de tourner la page et de poursuivre une carrière qui était si bien amorcée il n’y a pas si longtemps.


Pourquoi accepte-t-on d’être une victime?

    La situation actuelle

Parce qu’elles n’osent pas réagir ouvertement, les «victimes» n’ont jamais l’occasion de déceler la peur qui caractérise ceux qui s’acharnent sur les gens sans défenses. Elles n’ont jamais l’occasion de voir que leurs «bourreaux» tout-puissants sont trop timorés pour perpétrer leur agression ouvertement. Cette ignorance contribue à les maintenir dans leur attitude passive et leur position de victime.

SolitudeMais même si elles pouvaient percevoir cette faiblesse chez leur agresseur, elle resteraient souvent incapables de se défendre. Il leur manquerait encore le respect de soi; seul ingrédient capable de les inciter à exiger le respect des autres. En effet, pour commander le respect, il faut d’abord s’aimer soi-même, se considérer comme une «personne valable» qui mérite d’être traitée comme telle. Et pour cela (comme le souligne l’exemple d’Élizabeth), il ne suffit pas de s’estimer au plan professionnel. L’assurance de sa compétence ne donne pas nécessairement le sentiment d’être valable en tant que personne. C’est d’une estime de soi beaucoup plus vaste qu’il s’agit ici.

Il faut souligner aussi que les victimes qui se laissent maltraiter sans réagir ont tendance à s’imaginer que les autres fonctionnent à partir des mêmes principes qu’elles. Comme il s’agit généralement de «bonnes personnes» qui accordent de l’importance au respect de l’autre et qui évitent d’en abuser, elles s’attendent à ce que leur agresseur se restreigne lui-même, au nom des mêmes valeurs. Par peur de la confrontation qui en résulterait, elles refusent de constater que ce sont d’autres règles du jeu qui s’appliquent.

En résumé on peut donc dire que chacun put devenir victime par accident mais qu’il faut un comportement particulier pour le demeurer. Il faut (1) un aveuglement nourri par la peur de réagir ouvertement, (2) un manque important dans l’estime de soi et (3) une naïveté volontaire sur les motifs des autres. Et comme la position de victime entretient le manque d’estime de soi en nous maintenant dans une passivité humiliante devant les affronts, il est plus difficile d’en sortir si on y est resté plus longtemps.


    Les origines de la faible estime de soi

Pour que le rôle de victime devienne une situation durable, il faut donc un terrain favorable: il faut une faiblesse importante dans le respect de la personne pour elle-même. C’est cette déficience qui ouvre la porte aux abus répétés. Examinons plus précisément les deux principaux facteurs qui sont à l’origine de cette vulnérabilité.


    La famille

Au départ, le respect de soi s’appuie avant tout sur le respect que nos parents ont manifesté pour l’être que nous sommes, avec notre personnalité, nos qualités propres et nos aspirations particulières. Si nos parents nous ont considéré et traité comme un être valable, nous avons tendance à adopter la même attitude envers nous-mêmes.

    La femme battue a appris, au contact de ses parents, qu’elle méritait d’être traitée avec brutalité. Depuis cette époque, elle n’a pas développé suffisamment son estime d’elle-même pour considérer comme insupportable d’être ainsi traitée par son mari et mettre fin à ces abus.

    La personne qui se laisse aujourd’hui dénigrer sans se révolter a vraisemblablement été traitée de façon analogue dans sa famille. C’est là qu’elle a appris qu’il était «normal» qu’on lui fasse cela. C’est sa perception d’elle même qu’elle devra changer pour cesser de tolérer ce type de mépris.


    Le manque d’estime de soi

Mais l’influence de la famille est loin de tout expliquer. En effet, chacun de nous est responsable de continuer son développement psychique tout au long de sa vie. C’est une loi de la nature qui s’applique à tous les êtres vivants. Chez les humains, grâce à des fonctions mentales et psychiques plus évoluées, cette responsabilité inclut la possibilité de corriger la plupart des «mauvais plis» acquis pendant la première éducation. Quelque soit le rapport que nos parents ont entretenu avec nous il nous faut «mériter» notre propre respect.

Au-delà du respect dû à un être humain comme créature vivante, il y a celui qui découle de sa valeur comme personne. Or chacun d’entre nous faisons continuellement une «évaluation» de notre valeur «en tant que personne». Nos critères d’évaluation sont individuels; ils sont les reflets de notre propre échelle de valeurs. C’est le résultat de cette évaluation qu’on désigne en parlant de «l’estime de soi». Celle-ci varie continuellement selon la façon dont nous respectons nos propres valeurs.

    François, Élizabeth et Henri, comme tous ceux qui «se laissent manger la laine sur le dos», s’en veulent probablement, au fond, d’être aussi bonasses. Chaque fois qu’ils se montrent trop tolérants, leur estime d’eux-mêmes diminue et la côte devient plus difficile à remonter.

Le respect de soi est proportionnel à cette estime de soi. C’est parce que nous nous estimons que nous tenons à nous respecter. Tout comme l’amour qu’on porte à un autre est empreint de l’estime qu’on lui porte, l’estime de soi est un des ingrédients importants de l’amour de soi.

solitudeL’estime de soi se gagne essentiellement en étant «fidèle» à ce qui est important pour nous, c’est à dire en vivant selon nos valeurs et en prenant les risques nécessaires pour réaliser nos aspirations. L’estime de soi est donc la fierté particulière que nous tirons de ces façons d’agir. C’est pour cette raison que l’estime de soi ne peut être transmise à quelqu’un d’autre; elle doit absolument être gagnée par chacun pour lui-même.

    Si François, Élizabeth et Henri dépriment à force de tolérer une situation intenable, c’est parce qu’au fond d’eux-mêmes ils pressentent qu’ils ne se respectent pas. Sans nécessairement l’avoir identifié clairement, ils «savent» que ce qu’ils font est contraire à leurs valeurs. C’est certainement le cas, par exemple, s’ils ne sont pas eux-mêmes du genre à s’en prendre à un moins fort pour satisfaire leur désir de puissance ou pour se défouler.

    Ils savent donc qu’ils permettent à quelqu’un de leur faire subir un traitement qu’eux-mêmes ne feraient subir à personne parce que ce serait contraire à leurs valeurs. En permettant qu’on leur inflige ce traitement, ils créent une contradiction néfaste pour leur propre estime. Le comportement inverse (se défendre), leur permettrait au contraire de rehausser leur estime en revenant à la hauteur de leurs valeurs et de leurs principes de vie.


Comment sortir du rôle de victime consentante?

On pourrait dire, en simplifiant beaucoup, qu’il suffit, pour en sortir, de cesser de consentir. C’est en partie vrai parce que la situation commence à changer dès que la victime n’accepte plus de se laisser utiliser ainsi. Mais, comme pour tous les changements importants dans notre comportement, celui-ci s’appuie sur nos attitudes. Et, nous le savons bien, il n’est jamais facile de changer nos attitudes. Voyons de plus près les trois principales attitudes qui sont en cause lorsqu’on abandonne le rôle de victime.


    La détermination à se respecter

Le coeur de la solution réside certainement dans la détermination à se respecter soi-même. Mais se respecter suffisamment pour ne pas tolérer d’être victime ne relève pas surtout d’une décision rationnelle. Il faut combiner plusieurs facteurs pour créer cette attitude envers soi-même.

EntreprendreEssentiellement, il faut d’abord se respecter soi-même avant de commencer à l’exiger des autres. Je l’ai suffisamment expliqué plus haut, ce respect de soi passe par l’estime de soi. (Voir «L’estime de soi» et «Comment développer l'estime de soi» pour un développement détaillé sur ce point.)

Il faut également une certaine bienveillance envers soi-même pour refuser de se laisser maltraiter et décider de se faire respecter. On pourrait dire qu’il faut s’aimer soi-même. Cette expression mérite des explications.

L’amour de soi se constitue en partie à partir de l’estime qu’on se porte, mais il y a plus. On peut le comparer à l’affection qu’on éprouve pour quelqu’un, mais cette analogie est boiteuse car il est impossible d’avoir de l’affection pour soi-même. En fait, ce qui ressemble à de l’affection dans l’amour de soi, c’est la «bienveillance»: une attitude intimement liée au sentiment d’affection et qui nous porte à prendre soin des gens que l’on affectionne. C’est cette même attitude de bienveillance que l’on trouve chez une personne qui s’aime: elle «prend soin d’elle» et recherche la compagnie de personnes qui la traitent avec considération. Tous les exemples présentés dans cet article laissent facilement reconnaître une faiblesse dans cette bienveillance.

L’amour de soi ne repose pas uniquement sur l’estime, même s’il lui est intimement lié. Il a besoin de s’appuyer aussi sur une connaissance réelle de la personne que nous sommes. Pour permettre de s’aimer, cette connaissance doit être acquise dans un contexte de respect. Il faut se laisser vivre et prendre forme, se laisser l’espace pour s’épanouir si on veut se connaître vraiment. Cette connaissance de soi vient du contact que nous établissons avec nous-même en ressentant nos sensations et nos émotions, en reconnaissant nos désirs et nos aspirations, en nous découvrant à travers diverses expérimentations.

Sous cet angle, cet amour de soi est bien loin de l’attitude surprotectrice à laquelle on l’assimile souvent en souhaitant «se faire du bien». Il ressemble plutôt à celui que nous éprouvons pour un autre, car il découle en grande partie de la connaissance que nous avons de son moi intime et du respect mérité qui en découle. (Pour plus de détails sur ce volet, voir «Apprendre à m'aimer» )


    La conviction d’un abus

Bien souvent, la victime est incapable d’affirmer que son attaquant dépasse vraiment les bornes. Son respect pour elle-même est trop déficient pour en arriver à porter un tel jugement. Elle sait bien qu’elle souffre de la situation, mais n’a pas la sécurité nécessaire pour décider qu’on abuse de sa patience, de sa tolérance, de sa passivité ou de sa faiblesse. Il lui semble presque normal d’être ainsi traitée.

Pour cette raison, il est important qu’elle obtienne de l’aide. Il lui faut le support et le jugement de quelqu’un d’autre pour évaluer correctement la situation et pour trouver les moyens de se défendre.

Les organismes d’entraide jouent souvent ces rôles auprès des victimes qui s’adressent à eux. Ils sont en mesure de porter un jugement plus objectif sur la situation (en compensant pour l’aveuglement de la victime) et connaissent bien les ressources disponibles et les moyens à utiliser. Un psychothérapeute peut aussi être utile à cet égard, mais l’essentiel de sa contribution se situe plutôt dans le secteur de l’estime de soi et de la peur de s’affirmer.


    Cesser de vouloir éviter le pire

Typiquement, les personnes qui sont choisies comme victimes ont tendance à rechercher la sécurité avant tout de peur que le situation s’envenime. C’est une des raisons principales qui amènent leur bourreau à les «adopter» comme souffre-douleur, comme bouc émissaire ou comme faire-valoir.

  • «Je ne vais pas essayer de l’arrêter de me bousculer, il va me tabasser encore plus fort.»
  • «Si je dénonce son traitement, si je proteste, si j’argumente... ce sera pire.»
  • «Si j’informe le supérieur de mon patron, je risque de perdre ma place.»


Tout «harceleur» connaît bien ce scénario et peut le prévoir assez facilement. Il sait reconnaître les personnes qui choisissent ce mutisme comme méthode de protection et sait s’en servir pour asseoir son pouvoir. Il sait qu’il peut toujours compter sur cette inhibition pour aller aussi loin qu’il le désire dans son attaque abusive, qu’il ne rencontrera aucune résistance réelle. Pour des raisons morbides qui lui sont propres, il accueille à bras ouvert cette opportunité que lui présente sa victime.

Cette dernière s’illusionne en croyant avoir adopté la meilleure stratégie pour se protéger. La victime se met elle-même gravement en danger en croyant éviter le pire. Elle invite à tous les abus, elle pousse son «bourreau» à vérifier dans l’action jusqu’où il peut aller impunément. Mais, pire encore, elle se condamne à se mépriser elle-même de ses compromis et de sa lâcheté devant les gestes qu’elle désapprouve parce qu’ils sont contraires à ses valeurs. C’est sa survie psychique qui devient alors le principal enjeu. Quelques ecchymoses de plus, quelques reproches supplémentaires, quelques mois de plus dans un emploi où on est misérable valent-ils un tel sacrifice? Il est bien rare que la vraie réponse soit affirmative; seule la peur d’une victime consentante peut faire croire qu’il s’agit d’un prix raisonnable à payer.


Conclusion

Pour sortir du rôle de victime consentante, il faut entreprendre un cheminement qui touche plusieurs de nos attitudes profondes. Mais pour que cette démarche soit efficace, il faut aussi passer à l’action, poser des gestes concrets qui changent la situation et brisent le cercle vicieux dans lequel la relation avec le bourreau s’est développée.

Essentiellement, ces actions consistent à se défendre. Il s’agit de prendre position ouvertement pour refuser les traitements abusifs et d’aller jusqu’au bout de cette défense, même si on n’obtient pas tous les résultats désirés. S’il arrive qu’on choisisse de renoncer en cours de route, il est important de le faire en sachant que ce recul aura des conséquences néfastes et qu’il faudra y pallier par une aide psychothérapique. Autrement, il ne resterait alors aucune autre solution que de chercher à oublier, en se condamnant à l’angoisse permanente qui accompagne toujours cette solution et aux complications supplémentaires qui viennent s’y ajouter tôt ou tard (voir «L’enfer de la fuite» ).

Et lorsqu’on parvient à en sortir, il ne faut pas oublier de travailler à rehausser son estime de soi et son amour de soi. C’est seulement grâce aux résultats de ce travail qu’on pourra éviter de retomber dans ce piège destructeur. Il faut souvent une aide extérieure pour compléter cet important travail de reconstruction personnelle.

    Michelle Larivey, psychologue
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