Question: Aider à mourir ou à vieillir
Il me semble que la société et nos dirigeants cherche surtout à faire
vieillir les gens le plus longtemps possible. Ne serait-il pas plus
utile qu'on aide les gens à mieux mourir que de retarder l'échéance
autant que la science le permet?
Réponse
Les progrès des différents secteurs de la biologie et de la médecine
font de cette question un dilemme de plus en plus important. Aux
époques et aux endroits où la durée moyenne de vie est inférieure à 40
ans, on s'interroge moins là-dessus. Mais les progrès de la science et
les mesures sociales de support nous mettent de plus en plus devant des
choix de ce genre.
Je n'ai pas la prétention d'avoir des réponses définitives et encore
moins d'avoir des solutions applicables à tous. Voici quand-même
quelques réflexions sur les deux pivots de ce dilemme.
Qu'est-ce que "bien mourir"?
Il me semble qu'il y a une grande variété de bonnes réponses à cette
question. Pour certains, la mort idéale arrive soudainement et sans
avertissement; elle met fin à une vie qui est encore en mouvement. Pour
d'autres, c'est plutôt de s'éteindre doucement entouré des êtres chers
après avoir pris tout le temps nécessaire pour faire ses adieux et ses
réconciliations. Pour plusieurs, c'est mourir au moment de leur choix,
lorsqu'ils ont décidé que les joies qui restent possibles ne sont plus
suffisantes pour contrebalancer les souffrances qui les attendent. Pour
d'autres, il n'y a pas de mort acceptable.
Et si on veut préciser davantage, les options sont innombrables. Mais
il me semble aussi qu'aucune de ces options ne peut être imposée à celui
qui ne l'a pas choisie. Chaque personne a sa préférence et se
trouverait gravement lésée si on voulait lui imposer une autre de ces
options. C'est notre liberté de définir et de créer notre vie, notre
capacité de créer le sens qu'on lui accorde, qui sont au coeur de ce
choix. C'est pour cette raison qu'il me semble impossible de trouver
une réponse qui s'applique à d'autres qu'à moi-même.
Quelle est la durée normale et suffisante d'une vie humaine?
Cette durée est également une réalité bien variable. Il faut déjà avoir
vécu un bon moment pour commencer à considérer vraiment que la durée de
notre vie est limitée. Même dans les quartiers où ils ont moins de 50%
de chances d'atteindre 25 ans, les enfants se croient "éternels".
Paradoxalement, l'âge chronologique est aussi une réalité très
subjective. Les adolescents considèrent presque comme des dinosaures
les vieux de 26 ans. Les jeunes adultes croient que leur vie sera finie
lorsqu'ils atteindront 50 ans. Certains jeunes cinquantenaires
commencent à appréhender le moment où l'âge les forcera à la retraite
alors que d'autres y aspirent dès 40 ans.
Lorsqu'on annonce que madame T. a 82 ans, la foule applaudit, tout comme
lorsqu'on présente monsieur et madame S. qui sont mariés depuis 54 ans.
Il semble que la foule considère le simple fait de durer longtemps comme
un succès indiscutable. Personne ne demande, avant d'applaudir, si
madame souffre d'une arthrite atroce ou si le couple se parle encore.
Tout comme l'âge de la retraite obligatoire, il me semble que l'âge de
la mort ne peut être défini que par la personne concernée. Le bon âge,
dans ces deux cas, dépend d'un grand nombre de facteurs dont la plupart
sont propres à l'individu. Les plus importants sont probablement les
suivants: l'état des facultés psychiques, mentales et physiques, la
satisfaction actuelle et celle à laquelle on croit pouvoir aspirer, le
degré de bien-être (physique, psychique et matériel) dont on jouit et,
peut-être le plus important de tous, les objectifs de développement ou
d'accomplissement qu'on poursuit.
Certaines personnes préfèrent continuer d'endurer un martyre physique
pour se procurer le temps d'atteindre un objectif qui leur tient à
coeur. D'autres ont hâte que la médecine ou la société les autorise à
mourir et à cesser de souffrir. Certains décident même de mourir très
jeunes parce qu'ils n'ont plus l'espoir d'une vie satisfaisante.
Autrement dit, les personnes évaluent leur vie selon des critères qui
ont peu à voir avec le fait de "durer longtemps". C'est la qualité de
cette vie et surtout le sens qu'elle lui donne qui servent de critères
pour la personne concernée.
Alors, pour revenir à la question initiale, je dirais qu'il s'agit d'un
choix individuel qui repose sur des caractéristiques particulières à
chaque situation. La société et la médecine devraient probablement
s'abstenir de s'en mêler sauf dans les cas où la personne n'est plus en
mesure de faire des choix responsables. Mais ce n'est qu'une opinion
personnelle qui n'a de valeur que dans le contexte de ma vie.
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